Le pre­mier Clover­field con­sti­tu­ait un retour aux codes les plus fon­da­men­taux du sur­vival, servi par une util­i­sa­tion habile du found footage comme il y en eut finale­ment bien peu. Sa suite tar­dive, 10 Clover­field Lane, s’avérait tout aus­si maline, con­sol­i­dant l’idée d’un rap­port en « vue sub­jec­tive » aux événe­ments apoc­a­lyp­tiques du pre­mier, alors même qu’était aban­don­née l’astuce de la caméra portée par un per­son­nage. La saga jouit ain­si aujourd’hui d’une base solide et cohérente, qui aurait pu se déclin­er au fil de nom­breux opus. C’est pourquoi il est si éton­nant que l’ampleur du fias­co de The Clover­field Para­dox soit à ce point remar­quable, ses raisons étant à chercher ailleurs que dans la sim­ple usure d’une for­mule.

Cloverfield Origins

La ques­tion de la source de la men­ace ne con­sti­tu­ait un enjeu dans aucun des deux pre­miers films. Et pour cause, le fait de ne pas savoir ce qui pou­vait sur­gir du hors-champ par­tic­i­pait de la mécanique de l’ensemble. La cat­a­stro­phe ne s’appréhendait que par les ter­ri­bles con­séquences (matérielles autant qu’humaines) aux­quelles se con­frontaient des per­son­nages pour lesquels seuls comp­taient les objec­tifs de fuite et de survie. Para­dox, que l’on pour­rait aus­si renom­mer Ori­gins, se lance pour­tant dans le curieux pro­jet d’expliquer l’arrivée des mon­stres sur Terre. Autant le dire, et ce n’est pas une sur­prise, il n’y a absol­u­ment rien d’intéressant à chercher de ce côté-là. De toutes façons, ce lien ne s’avère être qu’un pré­texte pour engager le film dans une autre direc­tion, le sur­vival en « huis clos spa­tial ». S’entame alors une suc­ces­sion d’événements suiv­ant une logique dont on ne com­prend jamais très bien les règles. Après la fusion involon­taire de deux dimen­sions au moyen d’un accéléra­teur de par­tic­ules des­tiné à fournir une source d’énergie illim­itée à la Terre, les per­son­nages se retrou­vent con­fron­tés à la télé­por­ta­tion de leur sta­tion, en même temps que toutes sortes de man­i­fes­ta­tions bizarres telles que le détache­ment du bras d’un mem­bre de l’équipage. Certes, il pour­rait y avoir quelque chose d’amusant à ce chaos, avec cette idée de sur­vivre à des men­aces aux logiques insai­siss­ables. Mais aucun sen­ti­ment d’étrangeté ni d’urgence ne se développe au sein de cette com­pi­la­tion de références dont la seule fonc­tion sem­ble être de fournir des modal­ités d’exécution de cha­cun des per­son­nages. Bavard en dia­ble, le film avance ain­si de balis­es en balis­es, singeant par­fois Alien, recy­clant Life, Sun­shine et Prometheus, pour un résul­tat qui ne parvient même pas à égaler Event Hori­zon.

Welcome to the machine

Si les événe­ments apoc­a­lyp­tiques des autres films n’étaient pas expliqués, les péripéties des per­son­nages, elles, restaient au con­traire par­faite­ment limpi­des. La mise en scène était tout entière ten­due vers l’immédiateté, et impli­quait de ne pas se pos­er d’autres ques­tions que celles qui con­cer­naient l’évasion. L’action pri­mait sur tout, pas seule­ment en tant qu’escalade spec­tac­u­laire, mais surtout en tant que mou­ve­ment inin­ter­rompu, traité avec un indéboulonnable pre­mier degré. Or si rien ne fonc­tionne dans Para­dox, c’est parce que tout sem­ble regardé avec indif­férence. Les rup­tures de ton, si mal­adroites qu’elles en paraî­traient même involon­taires, détru­isent sys­té­ma­tique­ment la pos­si­bil­ité d’une impli­ca­tion émo­tion­nelle. L’exemple le plus édi­fi­ant se retrou­ve dans la scène citée plus haut du per­son­nage man­chot, qui finit par retrou­ver au détour d’un couloir son bras devenu autonome. Face à ce mem­bre se prom­enant tout seul, son pro­prié­taire se livre alors à une série de plaisan­ter­ies dignes d’une par­o­die. Il n’y a bien enten­du rien d’une démarche satirique, nous sommes à des années-lumière d’une sci­ence-fic­tion à la Ver­ho­even. Et si le cliffhang­er final arrache un sourire, ce n’est pas par l’amusement qu’il pro­cure, ni par la sur­prise qu’il provoque : c’est unique­ment par le pathé­tique rac­crochage de wag­ons scé­nar­is­tiques qui le jus­ti­fie.

Il n’a pas fal­lu deux jours à J.J. Abrams pour pren­dre la parole sur l’accident, sans vrai­ment le recon­naître, afin de pré­cis­er que le pro­jet n’était pas prévu pour être un Clover­field. Soit, peut-être est-ce le résul­tat d’une inté­gra­tion ratée, aboutis­sant à un assem­blage bâclé de ce qui serait (théorique­ment) con­sti­tu­tif à la saga, avec ce qui aurait (théorique­ment) fonc­tion­né ces dernières années dans le genre désor­mais sur­ex­ploité du sur­vival spa­tial. Mais au-delà de ce diag­nos­tic, le prin­ci­pal mal dont souf­fre le film tient en ce qu’il sem­ble être le pro­duit du tra­vail d’un algo­rithme qui n’aurait pas inclus dans ses paramètres la ques­tion de la cohérence émo­tion­nelle. Le résul­tat est un flux d’images par­faite­ment incom­préhen­si­ble, et ce n’est pas qu’une affaire de scé­nario.