Com­pagnon d’écri­t­ure de Luchi­no Vis­con­ti, Ettore Sco­la ou bien encore Rober­to Rosselli­ni (pour une par­tic­i­pa­tion non créditée à Europe 51), Anto­nio Pietrangeli est peut-être moins con­nu pour la dizaine de longs-métrages qu’il a signés en qual­ité de réal­isa­teur entre 1953 et 1969. Un an après la ressor­tie de Je la con­nais­sais bien… (1965), Adua et ses com­pagnes (1960) retrou­ve à son tour le chemin des salles, prob­a­ble­ment à la faveur d’une belle dis­tri­b­u­tion inter­na­tionale (Simone Sig­noret, Emmanuelle Riva, San­dra Milo et Mar­cel­lo Mas­troian­ni) qui devrait piquer la curiosité du grand pub­lic. Drôle d’ob­jet oublié à la croisée de deux gen­res qui ont fait toute l’im­age de mar­que du ciné­ma ital­ien d’après-guerre : le néoréal­isme et la comédie. Sans pour autant jamais s’ap­par­enter à aucun des deux gen­res, le film pour­rait se voir comme un man­i­feste fémin­iste où la moder­nité du pro­pos viendrait com­penser quelque peu l’a­cadémisme relatif de la forme.

Por­trait d’un groupe de pros­ti­tuées jetées à la rue après la fer­me­ture de leur mai­son close, Adua et ses com­pagnes s’ar­tic­ule autour du pro­jet que celles-ci déci­dent de met­tre en place (réu­nir leurs économies pour mon­ter un restau­rant) et des dif­fi­cultés aux­quelles elles vont se con­fron­ter du fait de leur image sociale. Por­trait à charge d’une société pétrie dans des con­tra­dic­tions d’un autre âge, le film d’An­to­nio Pietrangeli tire sa force de la belle emphase avec laque­lle il abor­de le com­bat de ces infor­tunées sans pour autant tomber dans une dichotomie facile qui se lim­it­erait à faire de ses héroïnes de sim­ples vic­times. Placées au cœur du réc­it, déter­minées et volon­taires, ces femmes ne se font pour­tant aucun cadeau entre elles : placées sous la coupe de la cas­sante et autori­taire Adua, elles ten­tent tant bien que mal de faire tourn­er leur petit com­merce. Pour­tant, bien qu’elles aient déjà l’ex­péri­ence de la gent mas­cu­line, cha­cune d’en­tre elles finit par se retrou­ver à la mer­ci d’hommes de pas­sage qui se com­plaisent à exercer sys­té­ma­tique­ment leur pou­voir (économique, pro­fes­sion­nel ou sen­ti­men­tal).

Naturalisme transposé

Imprégnée d’une esthé­tique néoréal­iste, la mise en scène s’at­tache à décrire sans fior­i­t­ure la dureté du quo­ti­di­en de ses per­son­nages féminins. Mag­nifiés par une belle pho­togra­phie toute en con­trastes noirs et blancs, les décors offrent une représen­ta­tion sai­sis­sante de l’I­tal­ie pop­u­laire d’après-guerre, iné­gale face au mir­a­cle économique qui se des­sine après des années de pri­va­tion. Seule­ment, en qual­ité de scé­nar­iste et dia­logu­iste réputé, Anto­nio Pietrangeli pou­vait dif­fi­cile­ment se pass­er de don­ner aux mots une place prépondérante : c’est du coup ce qui con­stitue la prin­ci­pale lim­ite du film, tant cha­cune des phras­es énon­cées par les per­son­nages s’évertue à traduire un peu trop lit­térale­ment l’en­jeu de chaque scène. Prise en otage de cet enchaîne­ment de répliques bien sen­ties et anti­con­formistes qui n’ont sou­vent pas d’autre util­ité que de nous éclair­er sur le passé des dif­férentes pros­ti­tuées, la caméra souf­fre d’une cer­taine raideur dans ses mou­ve­ments tan­dis que le mon­tage alterne de manière un peu trop mécanique les champs-con­trechamps dans les scènes dia­loguées.

Pour autant, ce qui sauve Adua et ses com­pagnes du piège de l’a­cadémisme, c’est le désir de rébel­lion qui par­court l’ensem­ble du film et ce souci du détail avec lequel le réal­isa­teur représente les dif­férentes class­es sociales qui passent par le restau­rant des jeunes femmes : de l’ex-pros­ti­tuée qui tente de se racheter une con­duite sociale en occu­pant une autre place que celle qui lui était assignée par la mai­son close (la cui­sine ou le ser­vice en salles, que de per­spec­tives pour elles !) à l’épouse bour­geoise et mère de famille trompée, le film ques­tionne avec une cer­taine acuité la place de la femme dans une société pré­ten­du­ment tournée vers l’avenir. Lucide sur ses con­tem­po­rains mais peu com­plaisant au regard de leurs petitesses, Anto­nio Pietrangeli se laisse même aller à un dénoue­ment qui frôle l’idéal anar­chique. Avant que la dure réal­ité de la rue ne rat­trape ces quelques com­pagnes d’in­for­tune, dans une funeste scène de con­clu­sion qui a prob­a­ble­ment dû inspir­er la dureté finale de Bertrand Bonel­lo dans L’Apol­lonide, sou­venirs de la mai­son close.