John Car­roll Lynch, acteur prin­ci­pale­ment can­ton­né aux sec­onds rôles mais dont le vis­age n’est pas incon­nu du grand pub­lic, passe pour la pre­mière fois de l’autre côté de la caméra en met­tant en scène Har­ry Dean Stan­ton dans un dernier rôle sur mesure. Lucky est une épopée intérieure qui illus­tre avec pudeur qu’une crise exis­ten­tielle peut sur­venir à tout âge de la vie. Du haut de ses qua­tre-vingt-dix print­emps, Lucky a des allures de cow­boy en retraite. Avec un flegme par­fois presque comique, il déam­bule sur les chemins pous­siéreux qui le mènent en ville, puis dans les mêmes rues qu’il arpente depuis des décen­nies. Dans ces nom­breuses scènes de marche, Stan­ton est seul, per­du au milieu du cadre, en errance. Impos­si­ble alors de ne pas penser au per­son­nage qu’il avait incar­né dans Paris, Texas de Wim Wen­ders en 1984, comme si Travis n’avait jamais cessé sa marche noc­turne à tra­vers le désert Tex­an pour arriv­er ici. Le réal­isa­teur s’offre égale­ment une dis­tri­b­u­tion de choix pour les sec­onds rôles avec notam­ment David Lynch – homonyme du réal­isa­teur mais sans liens de par­en­té – qui excelle ici dans l’interprétation d’un excen­trique déprimé.

Sourire au temps qui passe

Le film débute par une série de plans larges et fix­es d’un désert aride et figé qui n’ont pas pour seul but de planter le décor. Ils intro­duisent sym­bol­ique­ment ce que nous pro­pose le film : chercher à voir ce qui se trou­ve au-delà des images et con­tem­pler notre pro­pre con­di­tion mortelle. Une tortue domes­tique en pleine éva­sion vient bris­er l’immobilité du cadre, mais son extrême lenteur sem­ble nous prévenir qu’il va fal­loir pren­dre son temps dans l’histoire qui va nous être con­tée. Cette créa­ture, qui peut vivre jusqu’à deux-cent ans, va devenir par son absence un pili­er impor­tant de la réflex­ion du film sur la notion et la per­cep­tion du temps qui passe. Il abor­de par ce biais le ques­tion­nement con­stant de l’être humain sur sa place et le but de son exis­tence. Vaste et ambitieux pro­gramme auquel Lucky pro­pose une réponse ten­dre et poé­tique à tra­vers son per­son­nage prin­ci­pal. Enchaî­nant les cig­a­rettes plus vite que ses exer­ci­ces de yoga matin­aux, Lucky prend con­science après une chute sans con­séquence que mal­gré sa san­té de fer, il ne lui reste que rel­a­tive­ment peu de temps à vivre au regard de son grand âge. Il doit accepter la peur qui découle de cette prise de con­science, et la soli­tude qu’elle engen­dre. Il ne cherche alors pas à ren­dre extra­or­di­naire son quo­ti­di­en, mais bien au con­traire à épouser cette attente avec sérénité et hon­nêteté sur l’avenir. Un des choix majeurs du scé­nario et qui fait la force de son pro­pos, est de ne pas drama­tis­er le réc­it. Plutôt que de traiter de la fin de vie de manière som­bre à tra­vers une mal­adie ou une dégra­da­tion de l’état physique, le film reste tou­jours cen­tré sur la con­sid­éra­tion philosophique et émo­tion­nelle de la mort. Aucun élé­ment dra­ma­tique majeur ne vient par ailleurs ponctuer le réc­it mais à l’image du quo­ti­di­en de son héros, celui-ci entre­tien un rythme con­stant sans jamais tomber dans la monot­o­nie.

Voyage spirituel

La reli­gion n’est jamais directe­ment nom­mée mais de nom­breuses allu­sions et références bibliques par­courent le film. Dans les pre­mières min­utes Lucky ouvre la porte pour sor­tir de chez lui et se retrou­ve baigné d’une puis­sante lumière blanche faisant aisé­ment penser à une des représen­ta­tions de l’entrée au par­adis. La suite nous mon­tr­era que Lucky est un athée con­va­in­cu, et il n’est sans doute pas anodin qu’il finisse par adopter une colonie de cri­quets, un des fléaux de l’apocalypse, des­tinés à nour­rir les rep­tiles de l’animalerie. Lors de ses péré­gri­na­tions, il passera à plusieurs repris­es en proférant des insultes devant un lieu qui reste dans un pre­mier temps hors champ et dont on ne dis­tingue que l’entrée. Le réal­isa­teur mar­que alors sym­bol­ique­ment la délivrance de son héros et son apaise­ment face à la reli­gion lorsqu’il nous mon­tr­era enfin ce mys­térieux lieu par un con­trechamp. Le réal­isa­teur s’attache à saisir les expres­sions du vis­age de son acteur qui porte le pas­sage du temps. Les gros plans lais­sent émerg­er véri­ta­ble­ment l’intime à tra­vers son regard, où l’on peut dis­cern­er tan­tôt la peur et la tristesse d’un homme arrivé au cré­pus­cule de sa vie, tan­tôt la déter­mi­na­tion de vivre pleine­ment le temps qu’il lui reste. Har­ry Dean Stan­ton nous quitte en allumant une dernière cig­a­rette, clô­tu­rant un pre­mier film à la mise en scène maîtrisée et à la hau­teur de son tal­ent.