Après avoir joué dans près de quar­ante longs métrages et de nom­breuses séries télévisées, John Car­roll Lynch s’essaie à la réal­i­sa­tion avec un pro­jet risqué et ambitieux. Tourné en dix-huit jours, Lucky met en scène Har­ry Dean Stan­ton dans son dernier grand rôle au ciné­ma. Le réal­isa­teur revient sur son expéri­ence avec ce mon­stre sacré du ciné­ma améri­cain et sur sa volon­té de pouss­er le spec­ta­teur à la réflex­ion.

Le scé­nario de Lucky a été écrit par Dra­go Sumon­ja et Logan Sparks. Dans un pre­mier temps ils vous ont pro­posé de jouer dans le film, puis quelques mois plus tard de le réalis­er. Il s’agit de votre pre­mier long métrage, pourquoi avoir accep­té ce pro­jet en par­ti­c­uli­er ?

J’ai voulu faire ce film pour de nom­breuses raisons. Pre­mière­ment le sujet m’a tout de suite inter­pel­lé. Avoir tous les jours en tête ma mor­tal­ité, le fait de l‘accepter est très impor­tant pour que je sois heureux. Deux­ième­ment, je voulais saisir l’opportunité de tra­vailler avec Har­ry. Il était dans une posi­tion unique pour racon­ter cette his­toire et par­ler de ce sujet. C’est un acteur que j’ai admiré toute ma vie d’adulte, prob­a­ble­ment même plus longtemps que ça.  Cela aurait donc été très dif­fi­cile de dire non à une telle chance même si je n’avais pas aimé le scé­nario à ce point. Lorsque l’on m’a demandé de jouer dans le film au départ, il s’agissait d’un tour­nage de qua­tre jours, j’ai donc facile­ment accep­té. Mais lorsqu’ils m’ont demandé de le réalis­er, nous sommes passés d’un engage­ment de qua­tre jours, à un engage­ment de min­i­mum deux ans. On ne prend pas une telle déci­sion à la légère, par­ti­c­ulière­ment au regard du bud­get que nous avions. Je décrirais mon salaire comme pro bono. La plu­part des gens qui ont par­ticipé au film d’une manière ou d’une autre ont accep­té de soit baiss­er leurs salaires, soit car­ré­ment ne pas être payés. Mais je suis très con­tent d’avoir accep­té parce que j’ai été très ému par le scé­nario, et Har­ry a été incroy­able. Un homme de 90 ans qui a l’énergie, la capac­ité émo­tion­nelle et la force physique de porter un film. Je ne peux pas imag­in­er quelqu’un d’autre capa­ble de faire ça.

Avez-vous changé des élé­ments du scé­nario une fois que vous avez accep­té le pro­jet ?

Lorsque j’ai accep­té de réalis­er le film, j’ai eu une longue con­ver­sa­tion avec les scé­nar­istes. Nous avons ensuite tra­vail­lé durant plusieurs semaines, j’ai posé de nom­breuses ques­tions sur la portée de cer­tains dia­logues. Je leur ai demandé de rajouter des séquences ou d’en déplac­er, et j’ai pu égale­ment étof­fer cer­taines choses. Par exem­ple, la séquence où l’on décou­vre le per­son­nage de Lucky com­por­tait des élé­ments de descrip­tion physique, mais cela ne me suff­i­sait pas. J’avais besoin de savoir pourquoi il por­tait les mêmes vête­ments tous les jours, et je pense que c’est quelque chose que l’on a besoin de savoir en tant que spec­ta­teur. Nous avons alors ajouté ce plan du plac­ard de Lucky avec toutes ses chemis­es iden­tiques. Le scé­nario a alors com­mencé à chang­er petit à petit. Et lorsque nous avons accueil­li d’autres per­son­nes dans notre petit groupe, il a encore changé. C’est à ça que sert la pré-pro­duc­tion, et cela m’a don­né aus­si l’opportunité de faire dans ma tête le film autant de fois que je pou­vais avant de le réalis­er pour de bon. C’est un procédé organique, le scé­nario a changé car il devait chang­er pour devenir réal­is­able. Des dia­logues ont été ajoutés, des scènes déplacées. Et puis lorsque nous avons com­mencé à mon­ter, des dia­logues ont été retirés, des scènes ont changé (rires). Mais c’est tout ce qui fait un film.

Har­ry Dean Stan­ton dis­ait tou­jours qu’il n’interprétait pas de rôle, mais qu’il jouait son pro­pre per­son­nage. Com­ment tra­vaille-t-on avec quelqu’un comme ça, com­ment l’avez-vous dirigé ?

Il a tra­vail­lé pen­dant soix­ante ans, et je pense que cette affir­ma­tion de sa part était une manière de se pro­téger des réal­isa­teurs à qui il ne fai­sait pas con­fi­ance. C’était égale­ment un out­il lorsqu’une scène ne lui con­ve­nait pas. Il pou­vait se con­tenter de dire que cela ne son­nait pas juste, et il ne le fai­sait pas. Vous deviez donc le mérit­er, le con­quérir. Et je respecte ça en tant qu’acteur. Mais je pense que c’était des con­ner­ies tout ça (rires).  Je ne lui ai jamais dit comme ça directe­ment parce que ce n’était pas néces­saire. Mais regardez son tra­vail, s’il avait vrai­ment tou­jours joué Har­ry Dean Stan­ton, pourquoi est-il si dif­férent dans Big Love, Repo Man, Paris, Texas ou dans Lucky ? Il jouait et il était incroy­able.

Vous avez, au-delà du rôle-titre, un cast­ing pres­tigieux. Com­ment avez-vous tra­vail­lé avec David Lynch notam­ment ? S’est-il com­porté comme un acteur durant le tour­nage ou est-ce qu’il a été dif­fi­cile de diriger un tel artiste ?

Il était à 100% un acteur sur le tour­nage. Il n’a jamais demandé pourquoi nous filmions dans telle ou telle direc­tion, il ne m’a jamais dit « as-tu pen­sé à ça ? ». Il arrivait sur le plateau, il jouait, puis sor­tait fumer des cig­a­rettes et plaisan­ter avec Har­ry. Je crois qu’il s’est com­porté comme l’acteur qu’il aurait voulu diriger. Quand il a eu l’occasion de don­ner son avis il ne l’a jamais saisie, il a résisté (rires). Logan Sparks m’a par­lé d’un moment où il dis­cu­tait avec Har­ry d’une séquence pour l’étayer, et David a réa­justé les dia­logues pour les ren­dre plus viables. Je ne l’ai jamais su parce que j’étais sur le plateau en train de tra­vailler. Et la meilleure par­tie de cette his­toire pour moi, c’est qu’il les a réar­rangés de la manière dont j’aurais voulu le faire. Cela les a ren­du plus per­son­nels. Vous ne pou­vez pas jouer ce qui est sim­ple­ment écrit, vous devez jouer avec ce que vous avez à l’intérieur. C’est de cette manière que j’ai appris le jeu d’acteur, et c’est comme ça que je l’enseigne. C’est un art. Eric Clap­ton ne se dit pas : « j’ai besoin d’un sol main­tenant ». Il ressent la musique et joue !  Être acteur c’est exacte­ment pareil.

Lucky est très âgé et il réalise qu’il ne lui reste prob­a­ble­ment que quelques mois ou semaines à vivre. Mais lorsque l’on sort de la pro­jec­tion, on en retient pour­tant un film sur la vie et non sur la mort. Sans doute parce que vous ne met­tez pas en scène un per­son­nage mourant, mais qui finale­ment se pose les mêmes ques­tions que n’importe qui.

Oui, absol­u­ment. Il n’y a rien qui cloche plus chez Lucky que chez moi. Je suis mor­tel tout comme lui. L’âge très avancé du per­son­nage crée une immé­di­ateté de la peur de mourir qui est d’autant plus dure à gér­er. Mais c’est une vérité tout autant pour moi que pour lui. Lucky vit en périphérie de la ville, et pour moi il vit égale­ment en périphérie du con­cept de mor­tal­ité.  Sauf que nous finis­sons tous au même endroit. Et plus tôt nous l’acceptons, plus le fait de dire « je t’aime » a de la valeur, et plus nous prenons de plaisir dans le moment présent. C’est exacte­ment pareil pour le fait que je sois à Paris aujourd’hui. Je ne reviendrai peut-être jamais, alors je dois en prof­iter. Parce que nous ne vivons qu’une seule fois. Peu importe en quoi nous croyons, com­ment nous l’imaginons dans nos têtes et dans nos cœurs. C’est ce que j’ai aimé dans le scé­nario dès la pre­mière fois où je l’ai lu. Il par­le de la vie, et non de la mort.

Juste­ment j’aimerais revenir sur les allu­sions à la reli­gion qui par­courent le film. Dans une scène très puis­sante, Lucky sem­ble affirmer que nous dis­parais­sons tous dans le néant et que rien ne nous attend après le dernier acte. Mais lorsque vous nous mon­trez à la fin du film ce que cache le lieu mys­térieux devant lequel il s’attarde plusieurs fois, vous faites claire­ment allu­sion au jardin d’Eden. Ce lieu sem­ble être le sym­bole de l’apaisement de Lucky envers une croy­ance qu’il réfute. Pou­vez-vous nous en par­ler ?

Une des choses que j’aime aus­si à pro­pos du sce­nario, une des choses que je voulais pour ce film, c’est de laiss­er les spec­ta­teurs libres de décider de cela par eux-mêmes. Il doit y avoir une réso­nance émo­tion­nelle, une logique émo­tion­nelle. Mais elles ne doivent pas for­cé­ment avoir un sens. Le sens est sur­fait (rires). Plus sérieuse­ment, les allu­sions dont vous par­lez qui sont dis­séminées dans le film ont un réel sens et sont inten­tion­nelle­ment allé­goriques. Il y a des sym­bol­es judéo-chré­tiens, mais le film ne l’est pas. De même, la pre­mière fois où Lucky ouvre la porte de chez lui, il y a une lumière très vive et puis­sante, c’est vrai. Mais cela pour­rait aus­si bien être parce qu’il y a beau­coup de lumière dehors car il vit dans le désert et que l’intérieur de la mai­son est très som­bre. Cela pour­rait être une inter­pré­ta­tion sim­ple de cette scène. Cela pour­rait être vu comme une entrée au par­adis, mais on pour­rait aus­si penser qu’il est déjà mort au moment où le film com­mence. Mais finale­ment, l’important est juste que les gens se posent la ques­tion. Lucky n’est pas un film qui vous quitte dès que vous met­tez le con­tact de votre voiture pour ren­tr­er chez vous. Il restera avec vous. J’ai vu des films de diver­tisse­ment ces derniers mois. Je les ai appré­cié et ils étaient assez bons de manière générale. Mais je les ai oublié aus­sitôt sor­ti du ciné­ma car ils n’ont pas de but au-delà de nous diver­tir. Alors que les films qui sont plus qu’une sim­ple aven­ture de mon­tagnes russ­es, ils restent en nous. Lucky essaie de dire quelque chose et j’espère que les gens vont appréci­er cela.

Dans la dernière scène, Lucky observe un cac­tus géant en bien mau­vais état à l’exception de quelques nou­velles fleurs au bout d’une branche, puis il arbore un large sourire avec un regard face caméra. Nous avons alors l’impression qu’il veut nous faire pass­er comme mes­sage que lui et ce cac­tus parta­gent au moins un point com­mun : bien qu’ils sem­blent presque morts, et ils sont encore tout à fait vivants.

C’est très intéres­sant, j’aime le film que vous avez vu (rires). Dès les pre­mières min­utes du film, nous voyons le désert qui est assim­ilé à un envi­ron­nement mor­tel pour nous. Mais la tortue qui appa­raît peut vivre jusqu’à 200 ans, et le cac­tus dont vous par­lez dans la dernière scène a 1200 ans. Je ne sais pas pour vous, mais c’est bien plus que je ne pense vivre. Donc en ce sens, ces deux choses sont pour moi éter­nelles. Et c’est pour cela que le désert résonne avec le réc­it, parce qu’il est plein de con­trastes. Tant de pos­si­bil­ités de mourir pour cer­tains, et si vivant à la fois.