Com­ment réus­sir un film à par­tir d’un scé­nario de roman de gare ? Si Tomas Alfred­son s’est plaint des con­di­tions de pro­duc­tion du Bon­homme de neige (selon ses dires, il n’aurait pas eu le temps de tourn­er toutes les scènes prévues), le film tombe dans un écueil qui nuance l’hypothèse d’une cat­a­stro­phe indus­trielle où le réal­isa­teur n’aurait qu’une respon­s­abil­ité sub­al­terne. Car le long-métrage ne cesse d’épouser une logique de redou­ble­ment : redou­ble­ment fausse­ment péd­a­gogue (comme l’intrigue est tortueuse, le mon­tage relie lour­de­ment les points de la toile) mais aus­si redou­ble­ment des scènes explica­tives – le film com­mence d’ailleurs par un pro­logue qui donne clé en main, sans une once de mys­tère, l’origine des meurtres. Au fond, la faib­lesse du réc­it ne joue qu’une part acces­soire dans l’échec de l’entreprise : l’intrigue a beau être con­v­enue (un ser­i­al killer joue au chat et à la souris avec un flic alcoolique) et inutile­ment tara­bis­cotée (alors même que l’identité du meur­tri­er se devine aisé­ment à mi-par­cours), l’erreur du réal­isa­teur est de pren­dre au pre­mier degré la matière nar­ra­tive tout en main­tenant à dis­tance son poten­tiel abstrait. Con­traire­ment par exem­ple à Sev­en (devant Le Bon­homme de neige, dif­fi­cile de ne pas penser au ciné­ma de Finch­er), Alfred­son ne filme guère la bizarrerie inhérente du proces­sus meur­tri­er – les fétich­es inté­grés au rit­uel crim­inel (ici, les fameux bon­hommes de neige que l’assassin laisse der­rière ses cadavres, gim­mick mal exploité) – et n’appréhende pas non plus avec recul la logique aber­rante qui dicte le meurtre (encore une fois, tout est révélé dès la pre­mière scène puis surligné par la suite).

Alors, quel chemin aurait per­mis au film de dépass­er de tels hand­i­caps ? Plutôt qu’une mise en scène qui se soumet au scé­nario ou, cas con­traire, tente d’aller « con­tre » lui, Le Bon­homme de neige aurait gag­né à emprunter une troisième voie : creuser un film B se super­posant au film A. Dans cette per­spec­tive, les pistes ne man­quaient pas pour emmen­er le long-métrage quelque part : les enfants qui peu­plent le réc­it, le cadre même de l’intrigue (des paysages neigeux et des décors déser­tiques), ou, à nou­veau, l’étrangeté des crimes – dont Alfred­son tire un seul plan à peu près potable, celui d’une sil­hou­ette sanglante recou­verte de mou­ettes affamées. Or, le met­teur en scène trace plutôt un film A’, qui non seule­ment ne donne pas une pro­fondeur sup­plé­men­taire au défilé des scènes mais en plus n’exploite pas véri­ta­ble­ment ce que le réc­it avait à offrir (une plongée dédalique dans un feuil­leté tem­porel ou, au moins, un petit polar ten­du autour des crimes qui ponctuent la nar­ra­tion). Finale­ment, la faib­lesse du film s’explique moins par ses excès que par ce qui lui manque : sim­ple­ment, un regard de cinéaste.