Les grandes lignes de The For­eign­er ressem­blent à une red­ite de celles d’un autre film de Mar­tin Camp­bell, Hors de con­trôle. Jack­ie Chan, comme Mel Gib­son avant lui, joue un homme usé par les ans mais encore prêt à faire le coup de poing (ici un restau­ra­teur asi­a­tique de Lon­dres au passé vio­lent), dont la fille est assas­s­inée et qui, trou­vant l’en­quête offi­cielle trop lente, part faire le tra­vail lui-même et à sa façon. Lui aus­si se frotte à une puis­sance aux ram­i­fi­ca­tions poli­tiques. Et dans les deux films, tout finit par un grand ménage fait non seule­ment par le héros, mais aus­si par la société jusque dans ses pro­pres rangs, via des méth­odes inavouables mais ren­dues tolérables pour le spec­ta­teur. Dans Hors de con­trôle, la façade poli­tique ne tenait qu’en une très vague sous-intrigue impli­quant un homme de l’om­bre qui se trans­for­mait à la fin en sec­ond jus­tici­er. Le scé­nario de The For­eign­er, lui, gon­fle cette dimen­sion par­al­lèle­ment à celle promise au départ (le revenge movie mât­iné d’arts mar­ti­aux), au risque que le film appa­raisse comme la somme de deux autres ne se com­plé­tant que laborieuse­ment.

Deux méthodes

La dual­ité est inévitable à par­tir du moment où le film de vengeance annon­cé à un con­tre tous (père endeuil­lé con­tre ter­ror­istes) dévie vers un com­bat sin­guli­er à plusieurs aspects : on n’y voit pas s’af­fron­ter seule­ment deux pro­tag­o­nistes, mais aus­si deux gen­res de films, et deux méth­odes d’ac­teurs. D’un côté, Jack­ie Chan avance droit sur la ligne ven­ger­esse de son per­son­nage. Con­nu essen­tielle­ment pour son reg­istre comique avec lequel il a déridé le sérieux du ciné­ma d’arts mar­ti­aux hongkon­gais, l’ac­teur a déjà spo­radique­ment tâté de rôles moins bouf­fons dans sa car­rière. Mais on l’a vu rarement aus­si avare de mots et restreint en expres­siv­ité que dans ce film, voué presque exclu­sive­ment à être un corps au com­bat, con­cen­tré sur la pré­pa­ra­tion de ses attaques ou mis en bran­le dans des choré­gra­phies mar­tiales effi­caces quoique privées de la fan­taisie habituelle à l’artiste. Face à lui, l’autre tête d’af­fiche, Pierce Bros­nan, tâche d’ex­primer l’am­biguïté d’un rôle de com­po­si­tion plus empêtré : celui d’un mem­bre du gou­verne­ment irlandais ayant autre­fois trem­pé dans le ter­ror­isme au nord et vivant aujour­d’hui du com­pro­mis, que le vengeur soupçonne de détenir des infor­ma­tions sur ceux qui ont tué sa fille. Ces deux stars n’ont jamais été remar­quées pour la con­stance de leurs tal­ents de comé­di­ens, mais Chan a pour lui une présence bur­lesque qui sied à l’anom­alie à la fois glaçante et trag­ique que con­stitue son per­son­nage au sein du monde, y com­pris quand il arbore une seule expres­sion faciale ou raid­it grossière­ment son corps pour mimer le vieil­lisse­ment physique. Bros­nan, quant à lui, ne peut invo­quer que la rigueur pro­fes­sion­nelle de sa méth­ode d’act­ing pour endoss­er une pos­ture et une trans­for­ma­tion physique basée sur le dirigeant du Sinn Féin Ger­ry Adams, mais ne s’en tire pas trop mal à l’ar­rivée dans ce qui doit être un de ses rôles les plus solides, mal­gré les ressorts scé­nar­is­tiques qui tirent sournoise­ment vers le bas les enjeux de son per­son­nage.

Une affaire d’hommes

Car ces deux gen­res peu mis­ci­bles, le Jack­ie Chan-movie à ten­dance noire et le thriller poli­ti­sant, se trou­vent con­tre toute attente un ter­rain com­mun. Cha­cun des antag­o­nistes affiche une cer­taine con­cep­tion de la mas­culin­ité, entre mythi­fi­ca­tion d’un côté et drama­ti­sa­tion dou­teuse de l’autre. Chan, c’est l’homme seul qui n’a plus rien à per­dre, ayant dans sa vie tumultueuse vu mourir femme et enfants (toutes des filles), et qui une fois le tra­vail ter­miné s’au­torise le récon­fort dans des bras féminins qui n’at­tendaient que lui. Bros­nan, c’est le mâle dom­i­nant pré­sumé mais pris en défaut : sa maîtresse et son épouse (qui elle-même le cocu­fie avec son pro­pre neveu) inter­fèrent avec ses intrigues poli­tiques, déficit de con­trôle mas­culin qui est explicite­ment mis en rela­tion avec sa con­ver­sion à la realpoli­tik (appré­cions le par­al­lèle). Dès lors, der­rière les actes des deux hommes, il s’a­gi­ra pour l’un de garder inébran­lable sa pos­ture de jus­tici­er aux méth­odes mus­clées avant de s’au­toris­er le repos du guer­ri­er, de l’autre de rasseoir son autorité (notion où se con­fondent le poli­tique et le reste). On a con­nu enjeux plus foli­chons.