Dix ans après sa col­lab­o­ra­tion avec Cather­ine Deneuve dans Après lui, Gaël Morel sem­ble avoir trou­vé avec San­drine Bon­naire l’oc­ca­sion de jouer de nou­veau avec le vis­age-écran d’une autre grande actrice du ciné­ma français. Dans Pren­dre le large, il en fait une ouvrière dans une usine de tex­tile du Cen­tre-Est de la France, fraîche­ment licen­ciée en rai­son d’une délo­cal­i­sa­tion au Maroc. Con­tre toute attente, alors qu’elle pour­rait béné­fici­er de ses indem­nités de licen­ciement, Édith — de son prénom — accepte la propo­si­tion saugrenue de sa hiérar­chie d’être reclassée à Tanger. Des raisons qui poussent cette femme à quit­ter son quo­ti­di­en pour un pays qu’elle ne con­naît pas, nous ne saurons au bout du compte pas grand-chose, si ce n’est son besoin de tra­vailler qu’elle répète à l’en­vi comme pour se jus­ti­fi­er. On aura vite fait de com­pren­dre que son absence d’at­tach­es (un mari décédé, un fils fuyant, peu d’amis) con­tribue large­ment au fait qu’elle accorde finale­ment assez peu d’im­por­tance à l’en­droit où elle refera sa vie.

Sauf qu’en dépit des mis­es en garde qu’on lui a faites, la tra­vailleuse ne s’ac­cou­tume pas si facile­ment que cela à sa nou­velle vie. Instal­lée dans une petite pen­sion famil­iale où la patronne, une femme divor­cée forte en tête, ne fait pas preuve de beau­coup de patience à son égard, elle décou­vre par ailleurs toutes les dif­fi­cultés inhérentes au tra­vail en usine pour les femmes dans un pays comme le Maroc : la dif­fi­culté de se déplac­er par ses pro­pres moyens, le poids de la reli­gion, les con­di­tions de tra­vail pré­caires, l’ab­sence de syn­di­cats, un salaire beau­coup trop mod­este pour vivre décem­ment, etc. Pour autant, même si le film donne par­fois l’im­pres­sion d’être un drôle de “Vis ma vie d’ou­vrière en tex­tile au Maroc” (le réal­isa­teur souhaite-il nous don­ner une petite leçon au pas­sage ?), ce n’est pour­tant pas un por­trait du pays que Gaël Morel s’aven­ture à faire : de la société maro­caine, il ne sera pas dit grand-chose à l’ex­cep­tion de con­stats très atten­dus (qu’elle est plus dure pour les femmes, qu’elle n’of­fre pas beau­coup de per­spec­tives pour les jeunes) qui amè­nent des sit­u­a­tions telle­ment prévis­i­bles qu’elles en devi­en­nent par­fois embar­ras­santes (le rack­et au dis­trib­u­teur) tant elles ne sem­blent rien offrir de plus que les pires a pri­ori touris­tiques qu’un Européen pour­rait pos­er sur une société aus­si com­plexe.

Entêtement malmené

À l’en­tête­ment dont Édith fait preuve en toutes cir­con­stances (elle refuse sys­té­ma­tique­ment d’ab­di­quer quitte à met­tre sa san­té en dan­ger), le réal­isa­teur sem­ble oppos­er un étrange sadisme à son égard, comme s’il fal­lait lui faire pay­er le fait de ne pas avoir été sol­idaire de ses anci­ennes col­lègues syn­di­cal­isées et d’avoir fait preuve d’in­con­science face aux dif­fi­cultés qu’elle allait ren­con­tr­er. Cela com­mence entre autres par une scène car­i­cat­u­rale au cours de laque­lle Gaël Morel se sert de l’ar­ro­gance de la petite bour­geoisie parisi­enne pour mar­tyris­er son héroïne. Édith débar­que dans la cap­i­tale sans prévenir son fils pour le tenir infor­mé de ses pro­jets : sauf qu’elle décou­vre que celui-ci — car­i­ca­ture du jeune gay embour­geoisé qui sem­ble traîn­er ses orig­ines sociales comme un boulet — s’est pac­sé sans l’en tenir infor­mée et qu’il rejette toute ten­ta­tive de rap­proche­ment. Si le réc­it offre à ce per­son­nage détestable une rédemp­tion aus­si tar­dive que pous­sive, cette con­fronta­tion appuyée et défini­tive­ment peu aimable n’au­ra pour seule util­ité scé­nar­is­tique que de con­forter Édith dans son choix saugrenu, de la con­va­in­cre qu’elle n’a défini­tive­ment plus rien à per­dre et qu’une autre vie l’at­tend ailleurs.

Mais cette épine dans le cœur n’ir­riguera plus le film dès lors que les ponts seront coupés, le film inté­grant dif­fi­cile­ment le hors-champ pour étof­fer ses per­son­nages. Par la suite, Pren­dre le large opposera sans nuances une autre rela­tion mère-fils autrement plus com­plice : celle de sa logeuse avec son enfant au physique d’éphèbe. Cousue de fil blanc, l’évo­lu­tion des rap­ports entre Édith et sa famille d’adop­tion s’ar­tic­ulera autour de la nais­sance de pro­jets qu’on aura tôt vite fait d’an­ticiper tant le scé­nario égrène lour­de­ment les indices bien en amont plutôt que de s’at­tach­er à dévelop­per ses per­son­nages et les faire davan­tage inter­a­gir avec leur envi­ron­nement. Entre-temps, le réal­isa­teur n’au­ra pas ménagé sa peine pour nous con­va­in­cre du dés­espoir d’Édith, faisant par­fois fi de toute vraisem­blance (la scène du ramas­sage de frais­es vaut son pesant d’or), comme si le Maroc n’é­tait qu’un espace de jeu à fic­tion­nalis­er au seul ser­vice du per­son­nage prin­ci­pal. C’est donc sans le moin­dre souf­fle et en comp­tant sur la seule présence charis­ma­tique d’une San­drine Bon­naire un peu trop mono-expres­sive que le réc­it, s’ac­com­modant de coïn­ci­dences bien trop faciles, s’a­chem­ine vers une réso­lu­tion aus­si prévis­i­ble que lour­de­ment sym­bol­ique. Le dernier plan, d’une telle laideur qu’on en reste cir­con­spect, porte en lui tout l’échec d’un film qui se voulait rugueux et n’est finale­ment qu’une carte postale inof­fen­sive et dés­in­car­née.