Si Amer­i­can Assas­sin s’avère bien con­ven­tion­nel, cela tient avant tout à son réc­it peu orig­i­nal : le par­cours, de sa for­ma­tion à sa con­sécra­tion, de Mitch Rapp, un agent de la CIA aux tal­ents d’exécution excep­tion­nels. La for­ma­tion est ici expédiée en quelques séquences, le film préférant appuy­er sur l’événement trau­ma­tique comme source de sa moti­va­tion — l’assassinat de sa petite amie lors de l’at­ten­tat de la scène d’ou­ver­ture. Le film ne fait l’économie d’aucun lieu com­mun névro­tique : trou­ble de la mémoire, réminis­cences aiguës et hal­lu­ci­na­tions. Le héros voit les vis­ages de ses bour­reaux à la place de ses cibles, entraî­nant un mal­heureux jeu d’assimilation (tous les mêmes mon­stres, ces affreux enne­mis) jus­ti­fi­ant sa cause — jux­ta­pos­er sa vendet­ta per­son­nelle à des mis­sions d’in­térêt pub­lic (attein­dre de puis­sants crim­inels pour se rap­procher des meur­tri­ers de sa fiancée).

Assassin’s Creed

Ce qui dif­féren­cie alors ce per­son­nage des habituels pro­fes­sion­nels de l’espionnage et du con­tre-ter­ror­isme — Jack Bauer (24), Sam Fish­er (Splin­ter Cell), … — c’est l’affect, le désir de vengeance comme source de son habil­ité. On passe ain­si du gen­til amoureux à la machine à tuer en un rac­cord, et du vengeur anonyme à la nou­velle recrue gou­verne­men­tale en un dia­logue, rac­cour­cis qui en dis­ent long sur les facil­ités scé­nar­is­tiques du film. Pour­tant, ce n’est pas tant le ques­tion­nement de l’ori­en­ta­tion du per­son­nage qui occupe scé­nar­istes et réal­isa­teurs, que la mise en place d’un déploiement de force col­lec­tif con­tre le grand enne­mi désigné (Ghost, le mer­ce­naire à la sol­de de l’I­ran, ancien agent de la CIA). Rapp se fait ain­si presque vol­er la vedette par le per­son­nage de Michael Keaton, son men­tor, ce qui con­firme que le film adopte, à quelques excep­tions près, la même vision manichéenne et bru­tale de son héros (il est d’ailleurs recruté pour son trau­ma­tisme et sa moti­va­tion per­son­nelle).

Si la ques­tion déli­cate de la mise en scène d’une actu­al­ité brûlante — les attaques ter­ror­istes — risque de cristallis­er les cri­tiques sur le film, c’est que son scé­nario ne s’in­téresse à l’at­ten­tat que comme instru­ment dra­ma­tique et émo­tion­nel, afin d’y boost­er les enjeux et le réc­it. L’op­por­tunisme de cette his­toire de vengeance se joue à deux niveaux : faciliter la com­préhen­sion de la colère et de l’ab­né­ga­tion de Rapp, ampli­fi­er l’ad­hé­sion à sa vendet­ta.

Esthétiser la mort

C’est bien l’in­cip­it du film qui pose avant tout prob­lème, dans le malaise qu’il génère. Le cadre par­a­disi­aque mis en place (plage ensoleil­lée, scène roman­tique) ne sert qu’à décu­pler la force du drame à venir, jouant du tra­di­tion­nel “calme avant la tem­pête”. L’at­taque ter­ror­iste démarre alors brusque­ment, et la fin de cette scène de mas­sacre est ter­ri­ble : la fiancée du héros meurt, et la caméra s’approche au plus près de son beau vis­age, aux yeux encore écar­quil­lés. Une goutte d’eau s’écoule alors de son œil, telle une larme pleu­rant l’événement. En styl­isant ain­si la mort et l’hor­reur, Michael Cues­ta a défini­tive­ment franchi la lim­ite du décent.