Cham­pi­onne du monde de boxe thaï, Laeti­tia Lam­bert s’ap­prête à remon­ter sur le ring après une péri­ode d’i­n­ac­tiv­ité qui s’est sol­dée par une prise de poids. En dépit de ses suc­cès passés, la jeune femme souf­fre d’un manque de con­fi­ance en elle : pétrie de doutes, con­sciente que sa car­rière touchera bien­tôt à sa fin, elle galère par ailleurs pour élever comme elle peut son jeune fils tan­dis que son entraîneur refuse de tomber dans le piège de la com­pas­sion et l’oblige sans cesse à se sur­pass­er. Avec ce pre­mier long-métrage, la doc­u­men­tariste nous dresse un por­trait de femme avec lequel il est dif­fi­cile de ne pas ren­tr­er en empathie. Mais, à défaut de révo­lu­tion­ner le genre, le film a l’hon­nêteté de ne pas chercher à créer une emphase per­ma­nente pour ce per­son­nage de ciné­ma déjà croisé à maintes repris­es sur grand écran (com­ment ne pas penser à Girl­fight ou Mil­lion Dol­lar Baby ?). Il intè­gre plutôt au dis­posi­tif une somme de doutes, d’hési­ta­tions et de décourage­ments fur­tifs qui font de Laeti­tia un être com­plexe, par­fois très présent (et charis­ma­tique) face à la caméra, mais le plus sou­vent capa­ble de se sous­traire au regard et aux attentes des autres. On sent que le pro­jet du film est tout aus­si abstrait pour elle qu’il ne l’est pour nous dans un pre­mier temps : ne cher­chant pas vrai­ment à être au cen­tre des atten­tions, elle n’at­tend man­i­feste­ment pas de Julie Talon qu’elle réalise un doc­u­men­taire à sa gloire. Le plus sou­vent, la boxeuse donne le sen­ti­ment de vouloir s’en­fuir pour se réfugi­er en hors-champ, se cher­chant la plu­part du temps des excus­es aux­quelles elle ne croit pas elle-même pour jus­ti­fi­er son manque de con­stance. Une scène en par­ti­c­uli­er traduit bien cet étrange flot­te­ment : face caméra, Laeti­tia se pèse et fait le compte du nom­bre de kilos qu’elle doit per­dre avant de pou­voir remon­ter sur le ring. Elle ne cesse de repren­dre la sous­trac­tion pour tomber sur le bon chiffre, comme si ces chiffres dan­saient autour d’elle sans avoir la moin­dre sig­ni­fi­ca­tion con­crète, comme si tout cela n’é­tait qu’une étrange mas­ca­rade à laque­lle elle ne croy­ait plus sans pour autant être capa­ble de se l’avouer.

Match nul

À la voir si incon­stante, on se demande com­ment Laeti­tia a pu un jour être une cham­pi­onne du ring et rem­porter autant de titres. C’est que, sans qu’on s’y attende, s’af­firme par con­tre­coups une déter­mi­na­tion aveu­gle et incon­sciente du dan­ger, lorsqu’elle ren­voie par exem­ple dans les cordes une oph­tal­mol­o­giste qui la met en garde con­tre la pra­tique de la boxe. D’une cer­taine manière, la jeune femme ne sem­ble accepter le doute ou la remise en cause de sa car­rière qu’à la seule con­di­tion qu’ils vien­nent d’elle-même, jamais d’un tiers. Il faut recon­naître au film sa belle capac­ité à accepter de se laiss­er guider par l’e­sprit nébuleux de son héroïne : par­fois trop col­lée à la jeune femme qui est presque de tous les plans, la caméra de Julie Talon se rend prob­a­ble­ment trop trib­u­taire de son par­cours. Du coup, la pro­gres­sion du réc­it est un peu trop sage­ment linéaire, sus­pendu au match qui mar­quera le retour de la boxeuse par­mi les grands. La réal­isatrice aurait cer­taine­ment gag­né à s’aven­tur­er un peu plus en-dehors du chemin — aus­si sin­ueux soit-il — que lui trace son héroïne. Mais à l’in­verse, il aurait été facile aus­si de dress­er un por­trait exces­sive­ment empathique, gon­flant arti­fi­cielle­ment l’en­jeu pour offrir un por­trait plus spec­tac­u­laire qu’il ne l’est réelle­ment. Il faut met­tre au crédit de la réal­isatrice une humil­ité bien­v­enue, une atten­tion jamais envahissante pour les hési­ta­tions de la jeune boxeuse. En résulte une ren­con­tre attachante, un film qui n’a rien du tour du force, du feel-good movie rou­blard qu’il aurait été facile de vouloir mon­tr­er au pub­lic. S’il ne signe pas encore pleine­ment l’af­fir­ma­tion d’une nou­velle doc­u­men­tariste dont on suiv­ra avec atten­tion les prochains travaux, Laeti­tia est un écrin mod­este et respectueux de son sujet, capa­ble de trans­former, grâce à un regard alerte et patient, un sujet a pri­ori banal en une belle ren­con­tre.