Good Time

Good Time

de Joshua Safdie, Benny Safdie

Good Time

de Joshua Safdie, Benny Safdie

Folie foireuse


Folie foireuse

Sous ses dehors de trip sur­volté façon Push­er, Good Time est surtout une belle his­toire de fran­gins. Le film s’ouvre sur le vis­age filmé très près de Nick, hand­i­capé men­tal, prié à cet instant de répon­dre aux ques­tions d’un thérapeute qui l’intimide. Il se sent coincé, l’image le mon­tre : ses yeux sont per­dus dans le vague (Ben­ny Safdie, égale­ment coréal­isa­teur du film, est épatant), sa bouche entrou­verte, son air figé dans la stu­peur, l’ourlet jaune de sa capuche donne l’impression qu’il est deux fois cadré, il ne répond pas, le plan est fixe. Il se sent fait comme un rat parce qu’il a fait une grosse bêtise, le dia­logue avec le psy nous le laisse devin­er. Dans la dou­ble raideur du bureau de l’institution (niché dans un build­ing noir et opaque dont on devine tout le poids rien que dans son regard) et de la mise en scène, Nick, petit garçon dans un corps de gol­go­th apeuré, est totale­ment pris au piège. C’est alors que son grand frère Lenny vient le libér­er (Robert Pat­tin­son, très bien), l’arrachant bru­tale­ment des mains du fonc­tion­naire en même tant que de la camisole du champ con­tre-champ, pour le plonger sitôt dans un autre film – émo­tion­nelle­ment et formelle­ment tur­bu­lent – et lui admin­istr­er un autre traite­ment, qui n’est en fait qu’une autre folie : la sienne.

L’évasion par la démence, bien­veil­lante, douce ou mal­adive, c’est depuis le tout début (The Plea­sure of Being Robbed fai­sait déjà rimer clep­tomanie avec fan­tasme d’être dérobé du monde), le point com­mun des per­son­nages des frères Safdie : c’était vrai de ce papa beau­coup trop loufoque dans Lenny and the Kids, ain­si que de la junky shootée aux sen­ti­ments vénéneux de Mad Love in New York. Ça l’est encore de cet aîné trop aimant, refu­sant d’admettre l’anormalité de son petit frère au point de l’embarquer com­met­tre un acte extrême (un braquage) dans le seul but de lui prou­ver qu’il est excep­tion­nel. Évidem­ment, l’affaire tourne au plus mal : Nick se fait attrap­er, puis sale­ment ross­er en taule. Et plutôt que de se ren­dre, Lenny tente de le libér­er une deux­ième fois, à l’hôpital. Le film se mue alors en une course fréné­tique, unique­ment motivée par l’idée folle de trou­ver en une nuit l’argent néces­saire à la libéra­tion du cadet. Tressé de bifur­ca­tions foireuses, bien aidé par le score anx­iogène d’Oneohtrix Point Nev­er, le réc­it fait défil­er quartiers, décors et per­son­nages sec­ondaires au rythme d’une urgence mono­ma­ni­aque. Celle, totale­ment dés­in­téressée, des aînés pressés de tir­er leur ben­jamin des embrouilles. Ce pur empresse­ment, qui est en vérité un pro­duit dopant dont l’effet décu­ple les fac­ultés sus­cep­ti­bles de servir l’intérêt du plus petit, et ali­mente au pas­sage son admi­ra­tion, cet empresse­ment, donc, c’est l’essence pro­pre des grands frères : au dou­ble sens de ce qui les définit, et de leur adré­naline. C’est pourquoi ni la drogue, ni l’argent, ni les femmes ne sem­blent plus intéress­er Lenny, à moins de pou­voir le servir dans sa quête.

À l’arrivée, Good Time est émou­vant parce que sa bru­tal­ité n’est jamais gra­tu­ite. Mieux : il fait rimer tout un sous-genre plutôt enclin à l’œdème de style (le polar sous acides), avec une ardeur et une ten­dresse intense qui con­finent à la dévo­tion. Et si Nick fini­ra bien par retourn­er suiv­re un pro­gramme adap­té à son autisme, ce n’est pas tant parce que Lenny a échoué, que parce que l’âge adulte, qui n’est qu’une enfance entravée, com­mande à tous les frères de couper le cor­don pour apprivois­er, seuls, les out­ils pro­pres de leur délivrance. C’est de là que vient l’épaisse mélan­col­ie dans laque­lle s’enveloppe tout le film : ce qu’il chronique dans cette fuite larguant une à une toutes ses attach­es (Man­hat­tan, femmes, adju­vants, véhicules, plans) comme on se délesterait des respon­s­abil­ités, c’est une course per­due d’avance con­tre cette fatal­ité, qui est que la lib­erté de l’enfance ne revien­dra jamais.

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