Mad Love in New York

Mad Love in New York

de Joshua Safdie, Benny Safdie

Mad Love in New York

de Joshua Safdie, Benny Safdie

Go get some cinema !


Go get some cinema !

Avec de précé­dents films comme The Plea­sure of Being Robbed ou Lenny and the Kids (Go Get Some Rose­mary), les frères Safdie ont été un peu mon­tés en épin­gle comme les fig­ures de proue d’un ciné­ma indépen­dant new-yorkais fauché mais énergique, avec John Cas­savetes pour ancêtre (on peut associ­er à ce mou­ve­ment Ronald Bron­stein, un de leurs col­lab­o­ra­teurs réguliers, par ailleurs réal­isa­teur de l’in­téres­sant Frown­land). Or, si Heav­en Knows What a un mérite, c’est de don­ner à con­stater à quel point cette pos­ture de méth­ode pose prob­lème. À quoi bon jouer le tour­nage à l’é­paule et à l’ar­rache, s’in­spir­er de la vraie vie des gens qui galèrent, se nour­rir du moin­dre trem­ble­ment et du moin­dre bégaiement, si c’est pour n’en tir­er rien d’autre qu’un spec­ta­cle démon­stratif de cette inten­tion de vérité ?

Les Safdie ont ren­con­tré une mar­ginale héroïno­mane sor­tant d’une rup­ture, Arielle Holmes, et l’ont incitée à couch­er sur le papi­er son errance dans les rues new-yorkaises. C’est cette auto­bi­ogra­phie, Mad Love in New York City, qu’ils adaptent ici à l’écran, con­fi­ant à la jeune femme son pro­pre rôle, celui du petit copain louche à un acteur con­fir­mé (Caleb Landry Jones, vu dans X‑Men : First Class et Antivi­ral) et les autres à de vrais gars de la rue par­fois filmés en caméra cachée. Le film com­mence et se clôt sur une rup­ture amoureuse, mais ce n’est là qu’une ponc­tu­a­tion de con­ven­tion pour le réc­it d’une errance sem­piter­nelle et chao­tique. Là-dessus, on ne doute pas du réal­isme de la recon­sti­tu­tion de la vie des mar­gin­aux de New York, avec décors extérieurs et inter­pré­ta­tions idoines, tics de lan­gage en sus. Ce dont on doute, c’est la final­ité de l’usage de ce vérisme à l’écran. D’un point de chute à l’autre, d’un expé­di­ent à l’autre, entre squats, com­mu­ni­ca­tions hési­tantes de voix cassées, échanges d’al­cool et de drogue, le film expose en boucle le même vis­age de la mis­ère, mais surtout le soumet au même traite­ment de sur­face faisant de ce tableau un spec­ta­cle valant pour lui-même, pour la réal­ité qu’il est sup­posé véhiculer, plutôt que pour les dimen­sions plus abstraites vers lesquelles il pour­rait ouvrir.

Les pre­miers instants annonçaient la couleur : musiques à fond les bal­lons dans les bass­es (beats élec­tron­iques d’Isao Tomi­ta, black met­al…), on s’en­lace, on s’engueule à n’en plus finir, on s’ou­vre les veines en gros plans fébriles. Tout le film repose sur ce sim­u­lacre out­ré de ciné­ma-vérité mis en musique où, mal­gré le car­ac­tère récur­rent des sit­u­a­tions, sont recon­duits la même méth­ode, la même pro­lon­ga­tion des scènes d’in­sultes à répéti­tion pour bien clamer les défauts de com­mu­ni­ca­tion des parias de la société, la même rapac­ité des gros plans sur le moin­dre détail sor­dide — plaies ouvertes, aigu­illes de seringues — et surtout (c’est le plus gênant) le même cal­cul latent de manip­u­la­tion du ressen­ti du spec­ta­teur qu’il faudrait voir frap­pé, assail­li, sec­oué, épuisé et vain­cu par ce régime d’im­ages. On pense à ce gros plan que les Safdie font dur­er sur le fil que l’héroïne, per­tur­bée par la con­som­ma­tion d’al­cool et par la réap­pari­tion de son ex-petit ami, tente à répéti­tion et sans suc­cès d’en­fil­er dans le chas d’une aigu­ille, ménageant un sus­pense tein­té de com­miséra­tion des plus déplaisants. Si jeunes et indépen­dants qu’ils soient, ces deux-là procè­dent déjà comme des auteurs sûrs de leurs effets, et c’est fort regret­table.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Top 10 de l’année 2020
Top 10 de l’année 2020
Retour sur Uncut Gems
Retour sur Uncut Gems
Uncut Gems
Uncut Gems
Fragments choisis (Les années 2010)
Fragments choisis (Les années 2010)
Mad Love in New York (Génériques)
Mad Love in New York (Génériques)
Good Time
Good Time
Good Time
Good Time
Mad Love in New York
Mad Love in New York
Triomphe d’un cinéma pour myopes
Triomphe d’un cinéma pour myopes
The Golden Era
The Golden Era
Hill of Freedom
Hill of Freedom
Le Vieillard du Restelo
Le Vieillard du Restelo