Fatigue du regard, Leviathan, Sils Maria

Fatigue du regard, Leviathan, Sils Maria

de Olivier Assayas, Andreï Zviaguintsev

Fatigue du regard, Leviathan, Sils Maria

de Olivier Assayas, Andreï Zviaguintsev


En fin de fes­ti­val, le regard fatigue, il s’avoue par­fois car­ré­ment vain­cu (très con­fort­a­bles pour voir les films, les fau­teuils le sont aus­si pour dormir) ou botte en touche (« je ne sais pas quoi en penser, ça me sem­ble pas trop mal mais en même temps pas ter­ri­ble »). Puis il faut dire que l’on a vu du jamais vu (Adieu au lan­gage), alors on se dit aus­si qu’on en a peut-être assez vu. La sidérante expéri­ence orchestrée par Jean-Luc Godard valait à elle seule le déplace­ment pour sa drô­lerie, sa joie, son inven­tiv­ité visuelle, son émo­tion ten­ant dans sa con­tra­dic­tion entre l’adieu défini­tif du vieux JLG et l’im­pres­sion d’un bon­jour enfan­tin. Le seul film à tenir véri­ta­ble­ment le regard après Adieu au lan­gage a été Le Con­te de la princesse Kaguya d’Isao Taka­ha­ta, autre chant du cygne présen­té à la Quin­zaine des réal­isa­teurs.

Bref.

Le regard fatigue, les doigts sur le clavier égale­ment, et nous n’avons ain­si pas évo­qué Leviathan d’An­dreï Zvi­aguint­sev ni Sils Maria d’O­livi­er Assayas, les deux derniers films à être présen­tés dans le cadre de la com­péti­tion offi­cielle. Quand on a quelques préven­tions envers Zvi­aguint­sev et Assayas – le post-tarkovskisme élé­giaque de l’un, la ten­dance à un ciné­ma cos­mé­tique de l’autre –, le résul­tat les déjouent plutôt. Ni l’un ni l’autre ne boule­verse la donne de la sélec­tion, mais ils ont peut-être voca­tion à s’in­viter au pal­marès. Prix d’in­ter­pré­ta­tion groupé pour les actri­ces de Sils Maria ? Quelque chose pour Leviathan (une manière d’en­voy­er un mes­sage “poli­tique”) ? Cela ne s’im­pose pas mais on peut éventuelle­ment s’y atten­dre.

Sils Maria se focalise sur une actrice arrivée à la croisée de son chem­ine­ment artis­tique. Elle a con­nu la gloire à 18 ans en jouant un rôle de jeune femme con­duisant une femme plus âgée au sui­cide ; dev­enue quadragé­naire, elle s’ap­prête à rejouer la pièce, mais en changeant de rôle. Sils Maria met en place un tri­an­gle entre Maria Enders (Juli­ette Binoche), Valen­tine (Kris­ten Stew­art) et Joann Ellis (Chloe Grace Moretz), trois pièces d’un puz­zle où cha­cune reflète l’autre, et se reflète. On note de la part d’As­sayas une véri­ta­ble con­vic­tion pour son réc­it et sa mise en scène. On peut tou­jours trou­ver cette dernière d’une sophis­ti­ca­tion cos­mé­tique voire fétichisante, mais elle répond pour le coup très avan­tageuse­ment au pro­pos. Aus­si le cinéaste parvient à main­tenir une ten­sion dans les rela­tions entre les per­son­nages inclus dans des écrins – domes­tiques, naturels, hôte­liers, etc – sous la sur­face desquels rôdent la souf­france, la mélan­col­ie (ce nuage en est une allé­gorie), les formes d’as­su­jet­tisse­ment et les désor­dres de trois généra­tions de femmes.

On craint le pire lors des pre­miers plans de Leviathan : musique ron­flante, gron­de­ment de la nature puis­sante et éter­nelle s’ap­prê­tant à ensevelir ce petit insecte qu’est l’homme. Mais à par­tir du per­son­nage de Kolia, que la mairie veut expro­prier de son ter­rain, se déploie dans un pre­mier temps une farce kafkaïenne affrontant sans détour les maux de la société et des pou­voirs – au pluriel car le poli­tique et le religieux marchent main dans la main. Même si la vod­ka coule à flot on ne peut pas par­ler d’un Hong Sang-soo russe, mais une drô­lerie dés­espérée et grinçante s’in­vite dans cette adap­ta­tion du livre de Job (per­dre sa mai­son, sa femme), parabole d’une tragédie russe per­pétuelle, où il n’y a que le pire qui soit cer­tain. Zvi­aguint­sev joue avec un cer­tain brio sur les durées et la ten­sion du hors-champ mais Leviathan inter­roge cepen­dant par son tour­nant (à peu près à la moitié). Car quand les pou­voirs sont traités sur le mode bouf­fon, la grande tragédie méta­physique inter­vient à par­tir d’un adultère (la femme de Kolia couche avec son avo­cat et ami). Après la dégénéres­cence du pou­voir, c’est cet autre « Mal » qui pré­cip­ite le juge­ment. Faut-il y voir un autre juge­ment, moral – celui du cinéaste ? Le regard fatigue, c’est peut-être de l’in­ter­pré­ta­tion­ite mais cette dif­férence de traite­ment inter­roge…

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