© Studiocanal
A Serious Man

A Serious Man

de Joel Coen, Ethan Coen

  • A Serious Man
  • États-Unis2009
  • Réalisation : Joel Coen, Ethan Coen
  • Scénario : Joel Coen, Ethan Coen
  • Image : Roger Deakins
  • Décors : Jess Gonchor
  • Costumes : Mary Zophres
  • Montage : Joel et Ethan Coen alias Roderick Jaynes
  • Musique : Carter Burwell
  • Producteur(s) : Joel Coen, Ethan Coen
  • Production : Focus Features, Studiocanal, Relativity Media, Mike Zoss Productions, Working Title Films
  • Interprétation : Michael Stuhlbarg (Larry Gopnik), Richard Kind (oncle Arthur), Fred Melamed (Sy Ableman), Sari Lennick (Judith Gopnik), Aaron Wolff (Danny Gopnik), Jessica McManus (Sarah Gopnik), David Kang (Clive Park), Benjamin Portnoe (le copain de Danny), Amy Landecker (Mrs Samsky), George Wyner (Rabbi Nachter)...
  • Distributeur : Studiocanal
  • Date de sortie : 20 janvier 2010
  • Durée : 1h44

A Serious Man

de Joel Coen, Ethan Coen

Éloge de la violence


Éloge de la violence

Après le sur­saut de No Coun­try for Old Men, et l’oubliable Burn After Read­ing, les frères Coen ne remon­tent pas la pente. En se pen­chant sur leurs sou­venirs d’enfance, ils com­posent une comédie moins grandil­o­quente que l’univers de leurs débuts. Le père de famille juif du Mid­dle West dont la vie appa­raît tout à coup très com­pliquée fait sourire, le film suit une route monot­o­ne, sans grande folie et presque sans sur­pris­es. S’ils ne s’assagissent pas, Ethan et Joel Coen ron­ron­nent. Symp­tôme ou mal­adie ?

Le vieux pro­fesseur de l’école hébraïque colle ses yeux au tableau pour y inscrire des for­mules en hébreu. Au même moment, Lar­ry Gop­nik, enseignant de math­é­ma­tiques à la fac, rem­plit le moin­dre espace de son tableau noir pour jus­ti­fi­er son raison­nement, ponc­tu­ant ses cal­culs de “Vous me suiv­ez ?” et de “Et là ça devient exci­tant !” Dans chaque cas, les deux hommes dévoués au cadre clair et ras­sur­ant de leur petit monde remar­quent peu le chaos latent dans leur dos. Chaos tout relatif et qui très cer­taine­ment n’est per­cep­ti­ble qu’à l’observateur en retrait (la caméra, le spec­ta­teur), cha­cun des élèves suiv­ant son ordre pro­pre. Le fils de Lar­ry, dans le dos du vieux pro­fesseur, dode­line de la tête sur le refrain de “Some­body to love”, de Jef­fer­son Air­plane, et pré­pare 20 dol­lars pour pay­er l’herbe qu’il a achetée à son cama­rade Fable, le deal­er prépub­ère de l’école. Der­rière Lar­ry, Clive, Coréen du Sud à l’anglais très découpé doit sûre­ment prévoir sa tac­tique pour rat­trap­er la mau­vaise note que Lar­ry lui a mise et qui lui fera rater l’année.

Les frères Coen tirent A Seri­ous Man de leur enfance. Même Mid­dle West, même envi­ron­nement (leurs par­ents uni­ver­si­taires, l’entourage juif de l’école, les rab­bins et le rap­port aux autres par le prisme de la com­mu­nauté juive). L’idée de départ, un jeune garçon qui va voir un rab­bin à la veille de sa bar-mitz­vah, existe dans le film mais entourée d’un grand nom­bre de péripéties dont le cen­tre est Lar­ry, le père de famille que les Coen s’amusent à per­sé­cuter. C’est un peu l’idée éter­nelle des comédies : M. Tout-le-monde va bien, il mène une vie heureuse et con­fort­able mais ce matin, les scé­nar­istes ont décidé d’écrire tous les pos­si­bles capa­bles d’annihiler la tran­quil­lité habituelle de ses journées. C’est ain­si que Lar­ry, plongé jusqu’alors dans la béat­i­tude de sa pais­i­ble vie pavil­lon­naire, réalise tout à coup que sa femme veut le quit­ter pour une con­nais­sance hor­ri­ble­ment com­patis­sante, que son frère Arthur est inca­pable de vivre autrement qu’à ses cro­chets (il squat­te le canapé et la salle de bain pour d’affreuses et infinies séances de ponc­tion de kyste), que sa tit­u­lar­i­sa­tion future n’est plus si évi­dente et qu’il n’est pas totale­ment insen­si­ble à la ten­ta­tive de cor­rup­tion d’un de ses élèves…

Per­sé­cuter, on le sait depuis tou­jours, est un passe-temps goûté par les Coen, avec vio­lence pour la plu­part des films heureux, dans l’humour plus soft, recen­trée sur une parole moins con­tre­bal­ancée par l’environnement pour des films plus tièdes (les récents, à l’exception de No Coun­try for Old Men, juste­ment plutôt vio­lent). Non pas qu’il faille une défer­lante d’hémoglobine pour faire vivre un film, mais plutôt que les deux réal­isa­teurs ont cou­tume de jouer de l’absurdité comme d’un pied de biche sur une porte, d’y con­fron­ter un per­son­nage, ou un groupe (le Dude de The Big Lebows­ki, les mafieux de Miller’s Cross­ing). Et plus ces per­son­nages sont terre à terre, plus l’absurdité qu’ils ren­con­trent est drôle. L’humour qui s’en dégage vient de la vio­lence du choc, d’où la ten­ta­tion de la vio­lence tout court. Le mod­èle du cadre qui se fis­sure en douceur est moins effi­cace lorsque la sit­u­a­tion est plus intérieure, et c’est le cas ici.

Qu’on n’y voie nulle apolo­gie de la vio­lence, mais si les frères Coen de A Seri­ous Man font rire, ils ne parvi­en­nent ni à ren­dre vrai­ment prenants leurs per­son­nages, ni surtout à faire jouir. Un tri­an­gle violence/rire/jouissance qui se retrou­ve avec des angles plus vifs chez Taran­ti­no, et dont on peut d’ailleurs atten­dre qu’il s’éloigne avec une impa­tiente curiosité. Sur une base comique plus appuyée, ce tri­an­gle que les Coen ont su exploiter avec vigueur sonne ici un peu creux au lieu d’épouser une forme nou­velle. Pour exem­ple d’approches qui ont fait leur suc­cès : le détache­ment, que ce soit par une clas­sique voix-off, grave et suave, qui accom­pa­gne une caméra coulante jusqu’au cœur des scènes, l’art de pass­er d’une his­toire à l’autre, de couper les tons en plaçant tou­jours le spec­ta­teur plutôt loin du cen­tre. De quoi rire avec recul, mais de quoi, dans A Seri­ous Man, finir par trou­ver le film ennuyeux. Ou encore et surtout, puisqu’il s’agit ici d’un juif qui cherche à enten­dre des solu­tions pour arranger sa vie, qui cherche des signes partout et remonte le cadre hiérar­chique de sa reli­gion pour obtenir des con­seils : l’humour intro­spec­tif jouant des codes inhérents à tout com­mu­nau­tarisme. Pas de mes­sage religieux – et le com­mu­nau­tarisme sem­ble bien plus améri­cain que juif – mais le plaisir de jouer de l’enfermement des hommes dans leur envi­ron­nement ras­sur­ant. Lar­ry ver­ra trois rab­bins, l’échec de cha­cun à le ras­sur­er ne le poussera jamais à chang­er de vision, mais tou­jours à con­sul­ter le rab­bin du dessus. Sur la caus­tic­ité, les frères Coen sont au ren­dez-vous, ils aiment tou­jours ren­vers­er la moral­i­sa­tion. Mais si l’on rit, plus sou­vent l’on sourit, les impres­sions de déjà-vu se mul­ti­plient, tant dans leur ciné­ma que dans d’autres, essen­tielle­ment améri­cains, new-yorkais, par­fois parisiens, l’élégance en plus.

Le cadre qu’ils se plaisent tant à détru­ire dans leur scé­nario les piège formelle­ment. Très cyclique­ment, les gags pro­pres à chaque per­son­nage revi­en­nent sans révo­lu­tion, faisant d’A Seri­ous Man un film un peu con­venu mal­gré une sincérité nou­velle. De belles scènes exis­tent (l’anecdote des “dents du goy”, en voix off et sur fond haché de “Machine Gun”, d’Hendrix, est une des plus drôles et réussies du film), au milieu d’une struc­ture très con­stru­ite, plutôt sage et lénifi­ante. On pour­rait en forçant l’interprétation y voir une métaphore de la morosité ambiante out­re-atlan­tique, ou le signe du vieil­lisse­ment des deux auteurs qui s’accompagne du retour sur leurs sou­venirs d’enfance. Mais la ten­dance plane depuis les années 2000, et la légère mélan­col­ie en con­séquence ne suf­fit pas à renou­vel­er leur ciné­ma. À voir leurs mul­ti­ples pro­jets à venir, l’aventure reste encore ten­tante. Com­bi­en de temps ?

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Drive-Away Dolls
Drive-Away Dolls
The Tragedy of Macbeth
The Tragedy of Macbeth
Fragments confinement #3
Fragments confinement #3
Fragments choisis (Les années 2010)
Fragments choisis (Les années 2010)
Ave César !
Ave César !
The Big Lebowski
The Big Lebowski
Inside Llewyn Davis
Inside Llewyn Davis
Barton Fink
Barton Fink
Inside Llewyn Davis
Inside Llewyn Davis
True Grit
True Grit
Burn After Reading
Burn After Reading
Burn After Reading
Burn After Reading