Pierre Per­rault (1927 – 1999), un des artistes cana­di­ens les plus éton­nants, a tra­ver­sé 50 ans de ciné­ma d’une manière unique, à la fois loin et en con­stante réso­nance avec l’évolution des grands courants du doc­u­men­taire, par­ti­c­ulière­ment du ciné­ma direct. Le style de “l’homme au mag­né­to­phone” ne laisse per­son­ne indif­férent lors de sa décou­verte à Cannes en 1963. Pour­tant même aujourd’hui il reste trop mécon­nu. Mal­gré la belle édi­tion DVD de la trilo­gie de l’Île-aux-Coudres chez Mont­par­nasse (col­lec­tion “Le Geste ciné­matographique”), de Cornouailles chez BQHL, et du splen­dide La Bête lumineuse chez Potemkine, beau­coup de ses films demeurent invis­i­bles. Ce dossier, qui ne par­court pas l’ensemble de l’œuvre, ne pré­tend pas à l’exhaustivité. Per­rault est comme l’île qu’il aima tant, d’une lumi­nosité nou­velle à chaque côte abor­dée. L’histoire et ce qu’il en reste, les miroite­ments de la “vieille Europe”, la langue, la nature… et toutes ses com­posantes imbriquées par une puis­sante joie de filmer et d’être avec l’Autre.

Le fes­ti­val du Réel 2009, à tra­vers un hom­mage en cinq films, dres­sait le por­trait d’un homme venu à l’image par la parole, et impul­sait une mise en per­spec­tive d’une com­péti­tion au plus près des pra­tiques doc­u­men­taires actuelles, tirail­lées entre sujet et dis­posi­tif. Grand maître et jeunes regards, de quoi déclin­er les trans­fig­u­ra­tions pos­si­bles du réel à tra­vers la toile.

“Les grands con­teurs de l’île n’ont jamais sculp­té leur orgueil aux cham­bran­les des portes, ni ren­fer­mé les textes ornés de jam­bages entre les reli­ures en peau de vache marine, mais ils ont enchâssé les prouess­es entre les griffes du lan­gage par­lé.
Est-il une œuvre plus digne de mémoire ?
Encore fal­lait-il une mémoire.”
Pierre Per­rault, « Dis­cours sur la parole », Cahiers du ciné­ma n°197, jan­vi­er 1968

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Pour la suite du monde

(1963)

Avec Michel Brault, Pierre Per­rault réalise ce qui devien­dra le pre­mier film de la trilo­gie de l’Île-aux-Coudres. On l’a beau­coup dit, Per­rault est un con­frère de Rouch, petit frère de Fla­her­ty et cousin ger­main de Depar­don. Prox­im­ité avec Fla­her­ty d’autant plus fla­grante que Pour la suite du monde relate une pêche au mar­souin, réor­gan­isée alors qu’elle ne se fait plus depuis des années. Le mar­souin est telle­ment gros qu’il ne sem­ble presque plus un pois­son, la pêche au mar­souin est si par­ti­c­ulière qu’elle se rap­proche de la chas­se, entre pose de pièges et har­pon­nage. D’ailleurs sur mer ou sur terre, les méth­odes peu­vent se con­fon­dre. Dans Le Pays de la terre sans hommes, les chas­seurs du Mou­chouânipi atta­que­ront les élans lorsqu’ils tra­versent la riv­ière, ceux de l’Île-aux-Coudres atten­dent que les mar­souins quit­tent le large. De cette pêche dont la pra­tique tra­di­tion­nelle s’est arrêtée en 1924, il ne reste plus grand-chose, une mémoire à deux pas de devenir théorique : la parole des vieux qui l’ont vécu autre­fois. Mais puisque le directeur d’un aquar­i­um à Man­hat­tan achèterait bien un mar­souin, à l’instigation des cinéastes, les habi­tants sont d’accord pour refaire une ultime pêche.

Chez Per­rault, il y a tou­jours des com­mu­nautés d’hommes, physique­ment ou par réso­nance, mais ils ne sont jamais seuls. Cadrés larges dans l’action ou ser­rés par le plan dédié à la cap­ta­tion d’un geste, d’une gri­mace, on pour­rait dire d’un mot. Les familles de l’île, c’est d’abord l’île, quelques kilo­mètres car­rés bat­tus par les vents du Québec, une cen­taine de kilo­mètres au nord-ouest de Mon­tréal, dans les eaux du Saint-Lau­rent. Une nature froide, dure, belle, insé­para­ble du quo­ti­di­en. Le pre­mier long métrage de Per­rault, qui le fera con­naître en France (nom­iné à Cannes en 1963 il mar­quera par­ti­c­ulière­ment les jour­nal­istes des Cahiers du ciné­ma), con­tient, en deux par­ties, tous les ingré­di­ents de son ciné­ma. Le pre­mier temps est celui de l’approche, pas des habi­tants que le cinéaste con­naît depuis plusieurs années mais de la démarche : révéler qui a pra­tiqué la pêche et qui en a écouté les réc­its. La pre­mière par­tie, c’est la parole, le mot et le geste qui l’accompagne, dans ce par­ler si par­ti­c­uli­er du Québec.

Per­rault lui-même est un con­teur, il a déjà écrit en 1963 mais il se préoc­cupe davan­tage de trans­met­tre le con­te des autres que d’offrir son texte à l’écran. La verve des vieux, des jeunes, à tra­vers des vis­ages et des corps secs qui brouil­lent les pistes (“Alex­is Trem­blay. Qua­tre-vingts ans. Et il dit : “nous autres les jeunes…””, ce même Alex­is qui par­le de ses pères en ces ter­mes : “Les vieux, plus vieux que nous autres, les ceuss­es qui ont passé…”[1]), c’est la mémoire vivante mais frag­ile, parce qu’orale. Toute sa vie Per­rault s’attachera à graver cette mémoire sur mag­né­to­phone et pel­licule, avec génie mais l’humilité d’un arti­san. C’est qu’il vient aux hommes par la radio où il a tra­vail­lé en 1956 et 1957. Nul doute que le son seul retran­scrivait déjà cet amour des hommes et un respect sans lequel ceux qu’il écoute n’apparaîtraient pas aus­si totale­ment. Mais là où d’autres ne feraient qu’une archive, aus­si belle soit-elle, Per­rault pense déjà le dépasse­ment de la mémoire. Dans Pour la suite du monde c’est par la sec­onde par­tie, après que les paysans aient par­lé, dan­sé, con­té cette pêche, et qu’elle a main­tenant lieu.

À pro­pos de Pour la suite du monde, Per­rault écrit :
“Le réc­it rend hom­mage au passé… au vécu. Et les réc­i­tants déchiffrent le livre de leur vie. Pour­tant, il y avait aus­si le présent. Ces hommes ne sont pas que réc­it. Com­ment les attein­dre. Quand j’arrive, ils s’arrêtent de vivre… pour par­ler. Je cher­chais la parole qui fait avancer l’action.”[2]

La pêche ne sera pas recon­sti­tuée mais vécue. Per­son­ne, à la vision de cet évène­ment qui sem­ble ani­mer l’île entière, ne pour­ra le nier. Il y a une joie pour les jeunes de par­ticiper, une joie pour les vieux de dépass­er la parole, une joie pour Per­rault de filmer cette vie. Comme il est habile, qu’il est amoureux tant des hommes que de la nature, il rend vis­i­ble l’imbrication et ne dresse aucun faux relief. Pas de juge­ment, tout est beauté, respect. C’est seule­ment l’amorce – puisque ici le mar­souin pêché ne sera pas tué – d’une rela­tion entre l’homme et l’animal rarement mon­trée, faute d’une vision étroite, “bar­doiste” de la vie. Inutile de racon­ter la pêche et la méth­ode, le didac­tisme est à fuir, le goût des autres naît de la beauté et la beauté du regard. Grande leçon.

Le Règne du jour

(1967)

En 1967, Per­rault retourne avec sa caméra sur l’Île-aux-Coudres. Cette fois, le point de départ, point de fuite qui n’a jamais quit­té l’esprit des habi­tants, c’est leur orig­ine. Les ancêtres des Trem­blay étaient français, Carti­er et les indi­ens sont des hori­zons dont les noms revi­en­nent sans cesse, pourquoi pas faire un voy­age en France à la recherche de ce passé ? Alex­is et Marie, sa femme, sont octogé­naires, ils ne sont guère sor­tis de l’île mais n’hésitent pas longtemps. Entre chronolo­gie et éclate­ment, du début à la fin du voy­age, le découpage videra l’océan qui sépare les côtes nor­man­des du Saint-Lau­rent. L’alternance des séquences et des lieux repose sur la parole, et celle-ci sert aus­si à se situer. Lorsque trop de monde défile, qu’on tue un cochon, qu’une fête réu­nie les his­toires et que le cadre ne per­met pas immé­di­ate­ment de décel­er si les haleines fument à cause des cig­a­rettes ou du froid, c’est les accents qui redessi­nent les cartes. On joue sur les expres­sions, on rit de bon cœur des par­tic­u­lar­ismes paysans d’ici ou de là-bas, on décou­vre l’autre en évo­quant sa tech­nique et sa cul­ture. Il est frap­pant, par­fois presque trou­blant, que la ren­con­tre soit si respectueuse, et la présence de Per­rault a pu jouer sur le déroule­ment bon enfant du séjour. Mais qu’importe tant la richesse de ces ren­con­tres est grande.

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C’est d’abord la croy­ance en l’humain d’un réal­isa­teur curieux de chaque par­celle du monde. Plus tard, dans Le Mou­chouânipi, on enten­dra que tout homme qui vit dif­férem­ment est au moins aus­si intéres­sant que nous, sa cul­ture est au moins aus­si riche. C’est presque avec un peu de honte que le spec­ta­teur attend les moqueries au détour du voy­age. Il est telle­ment le seul à juger qu’il se sent coupable. C’est là l’épatant de ce cinéaste : non seule­ment respecter tout ce qui bouge mais dif­fuser ce respect par le miroir de sa caméra, à tra­vers le temps. Il serait fier de con­stater cette péren­nité.

Un peu de ce qu’on voy­ait très dis­crète­ment dans Pour la suite du monde appa­raît ici. On est en 1967, le monde agri­cole que vis­i­tent les Trem­blay est déjà en plein mou­ve­ment et le dis­cours d’Alexis, amoureux du passé, résonne chez les pos­si­bles cousins qu’il vis­ite. Dans un mon­tage alterné, de longues scènes révè­lent la dure accep­ta­tion du temps qui passe, plus assas­sin d’emporter les modes de vie que les vies elles-mêmes. L’opposition jeunes/vieux est inévitable sous la cri­tique du mod­erne ressas­sée par le vieil homme nerveux. Il faut ici par­ler de Marie, mignonne petite femme un peu tassée, les longs cheveux éter­nelle­ment épinglés en rond sur la tête, le vis­age d’ange et les yeux vifs, qui accom­pa­gne son mari, s’avoue touchée parce qu’Alexis est touché. En l’entendant, ce dernier sur­saute et l’embrasse brusque­ment, comme un ado­les­cent au corps trahi par l’émotion. Marie, elle, est moins tranchée sur le mod­erne, d’où de longues pris­es de bec avec son homme, emporté par ce voy­age. On ver­ra dans Les Voitures d’eau (1969) la fin de la con­struc­tion des goélettes en bois sur l’Île-aux-Coudres, fin d’un art et d’une indus­trie, renou­velle­ment inévitable des métiers. Ce dernier film de la trilo­gie est déjà en semence dans Le Règne du jour. Les voix gron­dent, Alex­is s’emporte de voir les jeunes tourn­er et sauter comme des fous sur leurs nou­velles motoneiges. Le “De mon temps…” est beau, un peu amer, il con­tient déjà une part de renon­ce­ment. Alex­is se pas­sionne pour ses ancêtres. Il ne manque jamais d’évoquer les Trem­blay qui vien­nent de France, du lien qui le relie à Jacques Carti­er, le pre­mier explo­rateur français du Québec. Lorsqu’une femme qui l’accueille lui lit l’acte de mariage de Philib­ert Trem­b­ley et Jehanne Cogney datant de 1623, c’est un bais­er sur le vieux papi­er et une larme. Bref instant de soli­tude muette. Mon­té en par­al­lèle, le réc­it plein d’humour qu’il en fera une fois ren­tré rythme le film et ménage les émo­tions. Même si Per­rault n’occulte pas la fatigue d’une vie dont le cours a emporté un à un presque tous les repères, et sem­ble laiss­er les vieux au milieu du vide, mag­nifiques et seuls.

Le Pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi

(1980)

Avec Le Pays, c’est le Per­rault chas­seur qui suit les traces des Indi­ens et de leurs cou­tumes à l’automne 1972. Prenant pour fil rouge des expédi­tions de chercheurs (notam­ment des biol­o­gistes, lin­guistes et eth­no­logues), au nord du 52e par­al­lèle, sur le lac Mou­chouânipi, il filme avec une égale curiosité les méth­odes de chas­se et les méth­odes de vie.

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Com­mu­nautés isolées, les indi­ens de cette terre au cli­mat très dur sont les derniers représen­tants de leurs ancêtres qui migraient chaque été vers le nord pour chas­s­er le cari­bou. Guet­tant les bêtes pour les atta­quer lorsqu’ils tra­versent par trou­peaux entiers les riv­ières à la nage. Per­rault livre un puis­sant cat­a­logue de la faune locale con­stru­it par le plomb : porcs-épics, volatiles, pois­sons, ours, des recettes de chas­se et de pré­pa­ra­tions soulèveront le cœur de plus d’un spec­ta­teur. Mais le respect des ani­maux est une évi­dence, on chas­se pour manger, dans une rela­tion à la nature où se mêle ani­misme et moder­nité. Deux lignes qui s’éloignent encore davan­tage aujourd’hui, trente-sept ans après le tour­nage, où la con­ser­va­tion a presque défini­tive­ment pris le pas sur l’évidence d’un mode de vie. Les pas­sion­nantes dis­cus­sions des eth­no­logues, sci­en­tifiques du lan­gage, chercheurs de tous poils, révè­lent adroite­ment inter­ro­ga­tions sur leur impact et goût immod­éré pour la cul­ture de l’Autre. Con­stante alter­nance entre His­toire et his­toires, analyse et ivresse des langues et de la chas­se.

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C’est ici que Per­rault se rap­proche le plus de Rouch, dans l’immersion d’un monde à part, mais non clos, tant les temps sont à ce qu’il reste des colons et des indi­ens, au marché et à la pour­suite de l’Histoire. Soit par l’érudition des chercheurs qui vien­nent à la ren­con­tre des autochtones, soit par la vie de ces derniers, tirail­lée entre présent et passé. Face aux indi­ens assez mutins, dont le quo­ti­di­en sem­ble rem­pli de chas­s­es, de pré­pa­ra­tions de nour­ri­t­ure, et de mis­es en par­al­lèle de cette vie avec les forces mys­tiques de la nature, la verve de l’équipe des chercheurs. Le Pays per­met de nom­breux angles de vision, et leur alter­nance par le glisse­ment con­stant, dans un rythme décon­cer­tant, d’une thé­ma­tique à une autre. Ici encore il y a l’omniprésence de la parole et du geste, dont l’opposition est pos­si­ble (le chercheur par­le, l’Indien agit) mais sim­pliste (le chercheur mime l’action, l’adopte par néces­sité puis par goût, l’Indien racon­te, per­pétue le réc­it). La parole et le geste sont des moteurs de ciné­ma, à la fois partout présents et révéla­teurs des rela­tions au monde. Une fois de plus redis­ons-le, on ne trou­vera pas ici de juge­ment sur le regard des uns sur les autres. Tout au plus une scène où l’ethno-linguiste José Mail­hot, pour­tant générale­ment très drôle et dont le rire résonne, affronte ver­bale­ment les préjugés d’un entre­pre­neur blanc de la région sur les Indi­ens. Mais tout est calme, Per­rault n’est pas un mil­i­tant, il ne cherche pas non plus à dress­er des bilans comme a pu le faire Robert Kramer. Tous deux font du ciné­ma une carte, mag­nifique, mais Kramer y tran­scrit les mou­ve­ments quand Per­rault priv­ilégie les mécan­ismes.

La Bête lumineuse

(1982)

Le fes­ti­val du Réel 2009, c’était une chance de revoir sur grand écran une par­tie des titres évo­qués ici. Et notam­ment La Bête lumineuse, puisqu’il demeure mal­heureuse­ment comme l’orignal que les hommes du film sont venus ren­con­tr­er : caché dans la forêt des films non édités. Ce film de 2h07, d’une grande den­sité, est peut-être le plus beau de Pierre Per­rault, à la fois somme de toutes ses préoc­cu­pa­tions et le plus clos.

Une dizaine d’amis se retrou­vent dans un chalet pour dix jours de chas­se à l’orignal. La chas­se, pour ces Québé­cois plutôt citadins, c’est l’occasion de se retrou­ver entre hommes, d’alterner ambiances de groupe et cou­ples de chas­se, de s’isoler du monde. Et c’est ce que fera a pri­ori le spec­ta­teur, dans ce qui par cer­tains aspects est un huit clos en forêt québé­coise. Mais rien à voir avec Deliv­rance, et si La Bête lumineuse sem­ble si fic­tion­nel, c’est une affaire de mon­tage, on y revien­dra.

En 1980, Per­rault vient à ce film par Stéphane-Albert Boulais, pro­fesseur et poète qu’il a ren­con­tré sept ans plus tôt. Il déclare en 1999 “C’est un film tourné avec la tech­nique du direct. Ça repose pas sur ce qu’on appelle l’infrastructure lit­téraire, comme par exem­ple le ciné­ma clas­sique avec scé­nario. Donc, pas de scé­nario. Dans le cas du ciné­ma direct, ce qui précède la réal­i­sa­tion, c’est des ren­con­tres entre le cinéaste et les éventuels per­son­nages.” Tout Per­rault est là, dont chaque film laisse émerg­er un per­son­nage ou un groupe cen­tral qui porte de manière vis­i­ble le réc­it et le pro­jet. Ciné­ma direct sur lequel beau­coup a été dit, et façon prim­i­tive de faire du ciné­ma, mais qui passe chez lui par un rejet de la fic­tion. Éton­nante prox­im­ité, pour­tant, avec cette fic­tion, et qui révèle peut-être le mieux la beauté du film.

Tous citadins, les hommes ne con­stituent pour­tant pas un groupe homogène. Per­rault sépare très tôt ceux du fusil et ceux de la flèche (Stéphane-Albert et Mau­rice). Le si grand respect des per­son­nages, qu’on s’était habitué à voir devenir douceur et joie de vivre, se trans­forme ici rad­i­cale­ment. L’ambiance est au règne bour­ru de la cama­raderie, par­fois un peu effrayante, pas tou­jours très loin du cliché du chas­seur à l’œil torve, bouteille à la main et blague salace à la bouche ou l’inverse. Mais Per­rault ne dénonce rien, il donne à vivre les rap­ports entre indi­vidus, la nature du groupe et le groupe dans la nature. On croirait presque à une expéri­ence, un “chas­se-sto­ry”, le sub­lime en plus.

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Pre­mières images de Stéphane-Albert : armoire à glace un peu flasque, l’air poupon sous ses gross­es lunettes et des cheveux qui lui don­nent des airs d’adolescent pataud. Deux­ième image du même homme : immense sen­si­bil­ité, ivresse de la parole, poéti­sa­tion con­stante. Alors qu’il pleure rien qu’à par­ler de ce qu’est pour lui son com­pagnon de chas­se Bernard, son ami Mau­rice lui déclare : “Vous, de la Gatineau ! J’ai jamais ren­con­tré des hommes aus­si pas­sion­nés de ma vie, et toi en par­ti­c­uli­er.” Sont déjà réu­nis ici ce qui fera plus tard con­flit et qu’analyse très bien Nico­las Renaud dans Hors champ, le geste et la parole, le fos­sé entre l’action des chas­seurs et la poéti­sa­tion de Stéphane, et ce que peut être le lan­gage. Car une fois que le groupe se retrou­ve dans la cabane, la rela­tion entre Bernard et Stéphane se com­plique. Tout le monde est un peu tout le temps saoul, et ce dernier plus à l’aise dans la décla­ma­tion que dans l’action. Il ne faudrait pas cepen­dant en faire une oppo­si­tion, cha­cun pos­sède un solide amour de la nature et de la chas­se, il ne s’agit pour per­son­ne de renier les autres, mais de chercher pour ce séjour à se recen­tr­er sur sa pro­pre vision. Ce qu’est la poésie pour les uns, c’est marcher en silence au lever du jour, caller (râler dans un rouleau d’écorce devenu appeau), ten­ter de faire sor­tir l’orignal des bois. Pour d’autres, c’est énon­cer. Vivre c’est dire, ce que fait mag­nifique­ment Stéphane, une théori­sa­tion poé­tique, une per­son­ni­fi­ca­tion de chaque chose et de chaque homme. Et en par­ti­c­uli­er de Bernard, qui fatigué, refusera d’entendre le poème que l’autre lui a écrit. Pas de plus grand coup de mas­sue que ce refus d’une ami­tié qui ne con­naît qu’une seule voie.

À tra­vers ce con­flit, La Bête lumineuse devient aus­si un doc­u­ment fasci­nant sur ce que peut être la poésie et sa récep­tion, pren­dre le réel comme une matière physique et lui don­ner une sec­onde peau faite de mots. C’est aus­si ce que fait Per­rault, peut-être pas tou­jours con­sciem­ment.

Plus le film avance plus devient puis­sante l’idée du doc­u­ment anthro­pologique, ce que sont les hommes dans ce groupe, quelques jours qui res­teront comme une vie dans les esprits. On se croirait chez Cas­savetes ou dans Mile­stones pour des scènes mag­nifiques, et tou­jours la fig­ure trag­ique de Stéphane comme lorsqu’il lutte pour ne pas vom­ir après avoir mangé du foie d’orignal cru, ou blessé par les moqueries de ses cama­rades.

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On par­le beau­coup depuis quelques années de la porosité entre fic­tion et doc­u­men­taire, avec peut-être l’air de décou­vrir ce qui a pour­tant tou­jours été, ten­dance cri­tique que rejette habile­ment Javier Pack­er-Comyn. Ne peu­vent que lui don­ner rai­son des films comme La Bête lumineuse où dans une autre caté­gorie Archipels nitrate, de Clau­dio Pazien­za, où l’intime et le monde se fondent en une belle matière homogène, si puis­sants qu’ils repoussent d’eux-mêmes la ques­tion de leur rat­tache­ment à un genre. Ce qu’a le film de Per­rault de la fic­tion, c’est un mon­tage (son découpage a été décidé au mon­tage) qui propulse un incroy­able rythme. Tan­tôt suiv­ant la chronolo­gie, tan­tôt la pul­vérisant, le cinéaste ponctue le film de scènes clés d’une ten­sion qui n’a rien à envi­er aux maîtres de l’âge d’or d’Hollywood. Il y a la soirée beu­ver­ie qui cul­mine lorsque Stéphane récite un poème à Bernard endor­mi ivre mort, la crise de ce dernier un autre soir lorsqu’il repousse les poèmes de son ami, et sans en dévoil­er l’issue lorsque l’arc moins ten­du que leur corps, Stéphane et Mau­rice atten­dent face à une barre de sap­ins l’apparition de l’orignal, inlass­able­ment appelé par le calleur. Chaque bruit, chaque réponse de la bête invis­i­ble et chaque mur­mure des deux hommes fait mon­ter la pres­sion jusqu’à ce que ni eux ni le spec­ta­teur ne puis­sent plus oubli­er la force de cette sen­sa­tion. Per­rault joue par­faite­ment du son et du hors champ pour ren­dre l’attente insup­port­able­ment prenante, il capte l’inscription de l’invisible qu’est la bête dans le corps des deux hommes par les mou­ve­ments infimes mais nerveux des vis­ages et des corps. On en sort aus­si ébahis qu’eux, rarement le ciné­ma avait provo­qué une telle plongée dans le réel.

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Cornouailles

(1994)

Cornouailles racon­te la vie des bœufs musqués dans la val­lée d’Ellesmere, tout près du pôle, au nord du Cana­da. On pour­rait croire au pre­mier abord à un doc­u­men­taire ani­malier en bonne et due forme. Atten­tion aux mœurs des ani­maux, évo­ca­tion atten­tive par la voix-off et l’image de la faune et de la flo­re, évac­u­a­tion appar­ente du reste du monde. Il y a les mon­tagnes pelées sous un cli­mat rude, les quelques mois de jour avant la nuit polaire, les ani­maux du bout du monde et les gros bœufs laineux. Oui mais il y a Per­rault, qui fait de ce film une avancée quelque peu rad­i­cale dans sa manière de traiter ses préoc­cu­pa­tions. Cornouailles n’est pas à choisir pour entr­er dans l’œuvre du cinéaste, mais con­stitue une pas­sion­nante étape dans son tra­vail, étape amor­cée avec son avant-dernier film L’Oumigmag ou l’objectif doc­u­men­taire (1993). Beau­coup y voient une métaphore de la con­sti­tu­tion d’un ter­ri­toire, d’un pays avec les fameux chocs des mâles qui s’affrontent, une hiérar­chie pas moins présente que dans nos sociétés. Mais c’est surtout un rap­port au con­te et aux hommes qui tra­verse Cornouailles. Depuis tou­jours chez Per­rault l’homme et la nature entre­ti­en­nent une rela­tion par­ti­c­ulière, non pas de pré­da­teur à proie, mais comme les points d’un cer­cle qui respectent le cycle auquel ils appar­ti­en­nent. À vrai dire il s‘agit surtout des hommes, chas­seurs ou pêcheurs respectueux et con­scients de la fragilité de ce qui les entoure. Les ani­maux ne sont pas repo­si­tion­nés, on n’est pas chez Luc Jacquet… Encore que pour Cornouailles, la voix-off pro­pose à la nature une place un peu par­ti­c­ulière. Or juste­ment ici il n’y a plus qu’elle, aucun homme à l’écran pour racon­ter. Et c’est Per­rault lui-même qui par­le, à tra­vers la voix de Michel Gar­neau. Il n’est plus le mag­né­to­phone, le trans­met­teur, il accepte cette fois d’être le con­teur. Et ce texte qui accom­pa­gne la nature mag­nifique du grand nord tan­tôt illus­tre les images tan­tôt est illus­tré par elles. Il est aus­si ce qui éloigne défini­tive­ment le film du sim­ple doc­u­men­taire ani­malier, l’analyse des mœurs et des com­porte­ments se mêle à un regard poé­tique, un jeu de lan­gage, rimes, allitéra­tions, for­mules grandios­es pour désign­er sans les nom­mer les ani­maux et la nature. Cinq ans avant sa mort, Per­rault se retrou­vait dans l’univers unique du pôle Nord, et réu­nis­sait ce qui était devenu ses trois sens : l’image, le son et la voix, sa voix. Rien à voir avec un tes­ta­ment, mais un grand pas dans un tra­vail dont la richesse n’a jamais freiné l’avancée.

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Notes

Notes
↑1 Pierre PERRAULT, Dis­cours sur la parole, Cahiers du ciné­ma n°197, jan­vi­er 1968.
↑2 Ibid.