Lors de cette séance en présence de l’équipe du film, Chan­tal Aker­man s’est vue attribuer un Lion d’Or «com­pressé», Mar­co Müller jus­ti­fi­ant cette sin­gu­lar­ité par le fait qu’un Lion d’Or pour l’ensem­ble de sa car­rière l’au­rait mise en colère… Il est vrai qu’elle n’est pas tou­jours très com­mode, Chan­tal, mais ce qui pour­rait cour­roucer, c’est aus­si de ne pas trou­ver ce film dans une com­péti­tion assez atone jusqu’i­ci – en dehors de Polan­s­ki et Cro­nen­berg. L’ou­ver­ture de La Folie Almay­er est com­plète­ment éblouis­sante. Un plan fixe pose le danc­ing d’une con­trée exo­tique comme décor. On pro­gresse en suiv­ant un homme en marche vers la scène où se pro­duit un croon­er sec­ondé par des danseuses der­rière lui. «L’homme» le poignarde, tout le monde déguer­pi, sauf celle dont on saura ensuite qu’elle se nomme Nina. Dans une sorte d’hébé­tude, elle con­tin­ue à se tré­mouss­er avant de cess­er pro­gres­sive­ment et de venir face caméra, en très gros plan, pour nous livr­er un chant déchi­rant. On com­prend très vite que l’ex­tra­or­di­naire beauté mag­né­tique de Nina en a ensor­celé bien d’autres.

Libre­ment adap­té de Joseph Con­rad, La Folie Almay­er se peu­ple d’aven­turi­ers blancs échoués dans des con­trées loin­taines. Il est donc ques­tion d’Al­may­er, père de Nina, une sang-mêlé. On croise aus­si un cer­tain Lin­gard, se pro­file égale­ment une mine d’or aus­si réelle que l’El­do­ra­do pour les con­quis­ta­dor d’Aguirre. On entend Malaisie, mais une indéter­mi­na­tion dif­fuse se per­pétue, un imag­i­naire qui nous mène notam­ment aux qua­tre coins de l’Océan Indi­en. La dialec­tique (et les dia­logues) con­cer­nant le trou­ble iden­ti­taire de Nina con­stitue ce qui est le moins con­va­in­cant, mais, finale­ment, ceci pèse peu sur cette poly­phonie de per­son­nage à la recherche d’un par­adis per­du, autant celui que l’on est venu chercher que celui que l’on a quit­té. Chan­tal Aker­man com­pose ici un film reposant sur des dérives – celle d’Al­may­er est sta­tique, d’autres plus mou­vantes – rêveuses et âpres, lanci­nantes égale­ment. La splen­deur de l’écri­t­ure ciné­matographique signe une sorte de «retour» d’une cinéaste excel­lant ici par la tonal­ité atmo­sphérique et sen­si­tive de sa mise en scène.