Avec Col­li­sion l’an­née dernière, Deauville com­met­tait le pre­mier faux pas d’une longue série de pal­marès non-con­formiste qui, de Ça tourne à Man­hat­tan à Keane, offrait un autre regard sur le ciné­ma US. Retrou­ver la flamme des pre­miers temps importe pour le fes­ti­val, qui béné­fi­cie cette année d’une sélec­tion qui fait fig­ure de retour aux sources.

Les con­tes de fées four­mil­lent de réc­its de villes dis­parais­sant au gré des saisons. Il en est ain­si de Deauville : arrivée la fin de sep­tem­bre, la cité se change en un no man’s land, réservé à une élite immo­bil­ière dont les demeures cos­sues cou­vrent le front de mer, là où les hordes de juil­let­tistes et d’aoû­tiens pre­naient d’as­saut, il y a quelques jours à peine, les plages. Arrivé le mois de sep­tem­bre, la seule irrégu­lar­ité reste le Cen­tre Inter­na­tion­al de Deauville, escar­boucle gigan­tesque, qui attire force cinéphiles, pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion, jour­nal­istes, quelques rares autochtones désœu­vrés… et vos servi­teurs. L’évène­ment est d’im­por­tance, comme l’at­teste la cou­ver­ture pub­lic­i­taire sur les murs locaux, et ce bien que la pop­u­la­tion locale et ses bichons enruban­nés vous toisent avec un mépris affiché : la sélec­tion du fes­ti­val représente un ciné­ma qui n’au­rait pas les hon­neurs de la dis­tri­b­u­tion main­stream des block­busters d’outre-Atlan­tique, et donne sa chance aux pre­miers et sec­onds films de réal­isa­teurs améri­cains. Entre les sul­fureux Hard Can­dy et Stephanie Daley ou le can­dide Lit­tle Miss Sun­shine se glis­sent les promet­teurs Thank You for Smok­ing – sorte de réquisi­toire à la Moore, pour le pire ou le meilleur – Sher­ry­Ba­by, avec une Mag­gie Gyl­len­haal mécon­naiss­able, For­giv­en, ou encore Twelve and Hold­ing. Par­mi les toutes pre­mières pro­jec­tions du fes­ti­val, le mal­heureuse­ment con­venu World Trade Cen­ter d’O­liv­er Stone pour­rait don­ner le ton d’une man­i­fes­ta­tion à la gloire d’une cer­taine Amérique exempte de doute. De doute, il est pour­tant forte­ment ques­tion dans les films sélec­tion­nés, comme dans les hom­mages ren­dus à Sid­ney Pol­lack et au Sun­dance Fes­ti­val, preuve que le ciné­ma des États-Unis sait encore – et c’est heureux – se remet­tre en ques­tion.

Lundi 4 septembre, premier jour de diffusion des films de la sélection

Alors que le fes­ti­val a ouvert ses portes depuis déjà deux jours, la dif­fu­sion de la sélec­tion offi­cielle com­mence avec la semaine. Avant-pre­mières et pro­jec­tions hom­mages ont émail­lés les deux pre­miers jours, avec en point d’orgue la pre­mière dif­fu­sion du World Trade Cen­ter d’O­liv­er Stone et la pro­jec­tion du Black Dahlia de Bri­an De Pal­ma.

À peine retombée la pous­sière autour des ruines de Ground Zero, Hol­ly­wood se posait déjà la ques­tion morale d’u­tilis­er ou non la tragédie du 11-Sep­tem­bre au ciné­ma : y a‑t-il un devoir de pudeur, une date de pre­scrip­tion qui per­me­tte d’abor­der décem­ment le sujet au ciné­ma ? La ques­tion est d’un intérêt uni­versel, alors que le ciné­ma colle tou­jours plus près et tou­jours plus vite à l’ac­tu­al­ité. Mal­heureuse­ment pour le débat en lui-même, la ques­tion a été vidée de son sens par la sor­tie au ciné­ma de 11 09 01, dont la forme – l’ex­er­ci­ce de style sur le thème de la guerre en général – inval­idait la polémique. Les regards dif­féraient telle­ment dans ce film à sketch­es que trou­ver une seule idée à vilipen­der eût été impos­si­ble. Reste que la ques­tion de la représen­ta­tion de la tragédie elle-même per­sis­tait. Paul Green­grass s’y est attaqué, de biais lui aus­si, dans son Vol 93, con­sacré à celui des avions qui n’a pas atteint son objec­tif. Hol­ly­wood et le ciné­ma en général tour­naient encore autour de la ques­tion, et c’est finale­ment le cinéaste prompt à la polémique Oliv­er Stone qui s’y attaque avec World Trade Cen­ter. Comme tou­jours avec le réal­isa­teur de Pla­toon et d’Alexan­dre, le pire comme le meilleur pou­vaient être à atten­dre. En l’oc­cur­rence, hélas, Stone se fait le chien de garde d’une Amérique des élites, sur­puis­sante, bien pen­sante, à peine égratignée par l’im­pact de la tragédie des deux tours, légiti­mant par là même toutes les craintes que l’on pou­vait nour­rir sur le sujet du 11-Sep­tem­bre. Dans la forme comme sur le fond, l’a­cadémisme est de mise. Reste que toute une par­tie du film, mon­trant des hommes nor­maux, et peut-être juste un tout petit peu trop sûrs d’eux, aux pris­es avec l’in­imag­in­able, reste touchante, et trou­blante de vérac­ité. Le grand regret vient avant tout d’une drama­ti­sa­tion exces­sive des évène­ments, et d’un sous dis­cours ter­ri­ble­ment impéri­al­iste, qui veut légitimer l’im­age que les États-Unis veu­lent avoir d’eux-mêmes, sur­puis­sance prompte à juger et à con­damn­er sans man­i­fester ni doutes ni scrupules. Bien som­bre était le ciel à la sor­tie de la séance au-dessus de la sta­tion bal­néaire…

Vient ensuite la pro­jec­tion très atten­due du Black Dahlia. Parce que c’est un épous­tou­flant roman de James Ell­roy, et parce qu’on sait De Pal­ma solide pour met­tre en scène les années 1930–40 (Les Incor­rupt­ibles), on pou­vait espér­er un grand film. Hélas, on décou­vre avec per­plex­ité une image soignée mais sans atmo­sphère, un réc­it intri­g­ant qui devient con­fus et pré­texte à de longs dia­logues expli­cat­ifs (car, rap­pelons-le, le spec­ta­teur est idiot), et des acteurs qui, sub­tils à leur habi­tude (Aaron Eck­hart, Scar­lett Johans­son), devi­en­nent car­i­cat­u­raux et sans pro­fondeur. Sans par­ler d’une musique étouf­fante et lourde de sous-enten­dus (ici c’est roman­tique, là dra­ma­tique). La rapid­ité du mon­tage ne laisse aucune place à l’am­biance ambiguë et com­plexe du roman. L’at­tache­ment aux per­son­nages est ren­du inex­is­tant par un enchaîne­ment froid de sit­u­a­tions : puisque l’his­toire con­tin­ue sans les spec­ta­teurs, pourquoi s’in­quiéteraient-ils de leur sort ? Il serait intéres­sant de creuser les ques­tions qui nais­sent en sor­tant du film, mais on se con­tentera de deux con­seils : (re)lire Le Dahlia Noir, et (re)voir L.A. Con­fi­den­tial. Car Cur­tis Han­son avait eu la bril­lante idée de tra­vailler sur une adap­ta­tion solide, de créer une atmo­sphère envoû­tante, élé­gante et âpre, et surtout, d’aimer ses per­son­nages.

La semaine de com­péti­tion s’est ouverte sur l’é­ton­nant Twelve and Hold­ing, réc­it ado­les­cent qui se réclame, selon les ter­mes de son réal­isa­teur Michael Cues­ta, du Stand by Me de Rob Rein­er. Ce dernier film était un réc­it doux-amer, adap­té d’une des nou­velles les plus lis­i­bles de Stephen King, qui mon­trait quelques jeunes ado­les­cents aux pris­es avec leur pre­mière expéri­ence de la mort. Twelve and Hold­ing serait donc pour son auteur une forme mod­erne, plus adap­tée à notre époque, du film de Rein­er. Il pour­rait com­mencer là où prend fin le con­te : trois jeunes de 12 ans doivent faire face à la mort acci­den­telle de l’un d’en­tre eux, ami proche pour les uns, frère pour un autre. Michael Cues­ta a voulu dans ce film don­ner la parole à une image de l’ado­les­cent volon­taire­ment occultée par Hol­ly­wood et le ciné­ma améri­cain en général : un ado­les­cent « gris », par oppo­si­tion à ceux tra­di­tion­nelle­ment voulus à l’écran au pays de l’U­sine à Rêves. La jeune fille et les deux jeunes hommes du film nav­iguent entre le bien et le mal, entre le moral et l’in­stinc­tif, entre la Jus­tice idéal­isée et le renon­ce­ment lucide. Servi par une réal­i­sa­tion très tra­vail­lée, cen­trée avant tout sur le détail, qu’il soit physique ou moral, le film tient avant tout sur les épaules de ses comé­di­ens. « 90% de votre tra­vail est fait lorsque vous faites un bon cast­ing », note Cues­ta : son rôle se lim­ite selon lui à met­tre à l’aise ses comé­di­ens, à faire en sorte qu’ils soient avant tout eux-mêmes à l’écran, à ce qu’ils vivent leurs rôles. Ain­si, ce sont les jeunes comé­di­ens eux-mêmes qui ont avoué au réal­isa­teur qu’ils ressen­taient quo­ti­di­en­nement ce qu’ils jouaient, et il est indé­ni­able que la sincérité transparaît dans leur jeu. Même si son film est très som­bre, Cues­ta refuse de le qual­i­fi­er de pes­simiste : « Ce que les spec­ta­teurs améri­cains jugent som­bre, je le trou­ve, en l’oc­cur­rence, apaisant. » Et de fait, le réal­isa­teur signe avec ce sec­ond long métrage un film juste, qui se refuse aux com­pro­mis­sions du film ado­les­cent made in USA, et qui ouvre avec éclat la sélec­tion du fes­ti­val.

Venir après une telle per­le est évidem­ment dif­fi­cile, et le sec­ond film de la sélec­tion est Lit­tle Miss Sun­shine, dont les ban­des-annonces caviar­dent déjà les écrans hexag­o­naux. La méfi­ance est de mise face à un réc­it que l’on ressent comme mièvre, enfan­tin, dans la grande tra­di­tion des road-movies famil­i­aux made in USA. Éton­nam­ment, de telles craintes sont com­plète­ments erronées : le film aligne avec brio le meilleur de ce que peut offrir la comédie famil­iale – ce dernier mot étant enten­du dans le sens « de la famille », non « pour la famille ». Car l’hu­mour bro­carde mécham­ment les tra­vers d’une société patri­ar­cale et axée autour du culte de la réus­site dans le film de Jonathan Day­ton et Valerie Faris : en fil­igrane, c’est une Amérique tri­om­phal­iste par­ti­sane d’une cer­taine forme de pen­sée unique qui est dénon­cée. En dehors de la satire politi­co-sociale, si sub­tile que l’on peut l’oc­cul­ter, le film four­mille d’autres trou­vailles bur­lesques. La pro­gres­sion de l’in­trigue fait mon­tre d’une maîtrise cer­taine de l’outil nar­ratif, un pro­fes­sion­nal­isme éton­nant de la part d’un cou­ple de réal­isa­teurs débu­tants. Les acteurs, Steve Carell en tête, sont très crédi­bles, leurs per­son­nages habités par le doute et la peur. La mort, le sui­cide, l’amour déçu, le divorce men­a­cent les adultes ; l’ado­les­cent – inter­prété par un remar­quable Paul Dano – décide de se cloîtr­er dans le silence pour exprimer sa perte de repères… Seule la jeune Olive échappe à cette noirceur qui sous tend un film pour­tant assez lumineux dans sa mise en scène, et le comique omniprésent use et abuse de ces zones d’om­bre d’une façon sub­tile et légère. Si elle ne désamorce pas le drame, cette option nar­ra­tive fait de Lit­tle Miss Sun­shine un film plus sub­til qu’il n’y paraît, et d’une exquise drô­lerie. Si le film n’at­teint pas les som­mets de Twelve and Hold­ing, il reste un très respectable représen­tant d’une comédie améri­caine qui n’est pas dupe de ses pro­pres doutes.

Mardi 3 septembre, second jour de la sélection

Ce serait peu dire qu’après les splen­dides 12 and Hold­ing et Lit­tle Miss Sun­shine, la suite de la sélec­tion était atten­due avec impa­tience. Lit­tle Chil­dren et A Guide to Rec­og­niz­ing your Saints con­tin­u­aient la liste.

En pre­mière pro­jec­tion, Lit­tle Chil­dren est une immense décep­tion. Avec Kate Winslet et Patrick Wil­son en têtes d’af­fiche, le film part sur un poten­tiel intéres­sant : Kate Winslet campe Sarah Pierce, une jeune mère exas­pérée par sa petite fille, et qui ne parvient man­i­feste­ment pas à s’in­té­gr­er au groupe des com­mères réu­nies au jardin d’en­fants. Ces dernières fan­tas­ment out­rageuse­ment sur « the Prom King » (joué par Patrick Wil­son), un père qui vient jouer avec son fils dans ce même jardin. Sur une bravade, Sarah se retrou­ve à embrass­er l’in­con­nu devant les rom­bières out­ragées. Dès lors, sa vie bas­cule. Le film pour­rait être un por­trait au vit­ri­ol de la classe moyenne ban­lieusarde améri­caine. Sarah, que l’on peut com­par­er – pour faire court – à madame Bovary, rêve d’un futur où elle et son prince char­mant quit­tent l’af­freuse rou­tine dans laque­lle ils vivent. Hélas, passé les pre­mières min­utes plutôt promet­teuses, le film quitte la voie emprun­tée par le sul­fureux et bril­lant Amer­i­can Beau­ty pour som­br­er dans un quo­ti­di­en ennuyeux, ryth­mé par des con­flits moraux à peine sur­volés (un flic ne se remet pas d’avoir tué un gamin, un exhi­bi­tion­niste essaye tant bien que mal de se réin­sér­er…). Pour couron­ner le tout, une voix off omniprésente guide le spec­ta­teur tout le film durant, trans­for­mant l’im­age vue à l’écran en sim­ple illus­tra­tion d’un réc­it lu au spec­ta­teur. Pesant, lourd, presque anti-ciné­matographique, Lit­tle Chil­dren n’évoque finale­ment qu’une seule émo­tion : le regret de voir Kate Winslet se four­voy­er dans un per­son­nage sim­pliste et surécrit.

A Guide to Rec­og­niz­ing Your Saints relève d’une toute autre approche de la nar­ra­tion ciné­matographique. Il est adap­té d’un roman auto­bi­ographique par l’au­teur de l’œu­vre, Dito Mon­tiel, qui signe là son pre­mier film. A Guide… racon­te l’his­toire d’un été dans le quarti­er d’As­to­ria, au milieu des années 1980. Dito, le per­son­nage fic­tion­nel mais très inspiré du réal­isa­teur, revient sur les lieux 15 ans après avoir quit­té le quarti­er con­tre l’avis de tous, aban­don­nant famille et amis. Lors de ce retour, chaque coin de rue lui inspire des réminis­cences sur cer­taines anec­dotes sur­v­enues l’été de son départ, et qui ont fini par légitimer celui-ci. Dans la forme, rien de bien neuf – et ce, bien que Mon­tiel dans son livre fasse mon­tre d’un style assez séduisant et déstruc­turé. Reste que le cast­ing, avec Robert Downey Jr et Chazz Palminteri en tête, con­duit effi­cace­ment cette his­toire de vio­lence et d’amours nais­santes. La réal­i­sa­tion se veut la retran­scrip­tion du style très délié du roman, et se révèle par­fois très dif­fi­cile à suiv­re, surtout dans le début d’un réc­it où l’au­then­tic­ité voulue prend large­ment le pas sur la cohérence nar­ra­tive, au risque de per­dre son audi­ence. Mais au fur et à mesure du réc­it, les anec­dotes déliées finis­sent par point­er vers une direc­tion unique : le dés­espoir de Dito, inter­prété dans ses jeunes années par un remar­quable Shia LaBeouf. À l’ar­rachée, ce réc­it per­son­nel et touchant finit par enlever la mise, et laisse le spec­ta­teur avec le sen­ti­ment d’avoir vécu une enfance presque comme si elle avait été la sienne.

Une fois passée la sélec­tion, deux autres films com­plé­taient la liste des pro­jec­tions de la journée : Primer de et avec Shane Car­ruth et Come Ear­ly Morn­ing de Joey Lau­ren Adams. Autant le dire tout de suite, ces deux films, présen­tés hors com­péti­tion, dament aisé­ment le pion aux deux précé­dents.

Primer est un réc­it extrême­ment con­fus, sur un groupe de sci­en­tifiques tra­vail­lant à leur compte et sur leurs deniers à une machine des­tinée à réduire le poids des objets. Par un hasard assez incom­préhen­si­ble – la pre­mière par­tie du film tient du cours théorique de physique de haut niveau – deux d’en­tre eux parvi­en­nent à met­tre au point un sys­tème de voy­age dans le temps. Con­scients des dan­gers poten­tiels, ils se lim­i­tent à une util­i­sa­tion très régle­men­tée, afin notam­ment de ne pas créer de dou­bles d’eux-mêmes. Mais évidem­ment, ce qu’ils craig­nent finit par arriv­er et les para­dox­es tem­porels survi­en­nent. Ce n’est que le début d’une spi­rale tem­porelle ver­tig­ineuse. Extrême­ment ambitieux, Primer n’est pas sans rap­pel­er Pi de Dar­ren Aronof­sky, à la fois dans le scé­nario et dans la mise en scène. Si les images sont par­fois d’une beauté ful­gu­rante, le réc­it est très bavard, prompt à retomber dans la théorie sci­en­tifique, à la manière des nou­velles de SF des années 1950. Et comme ces nou­velles, c’est ce sérieux qui fait tout le charme du film : dif­fi­cile d’ac­cès, il ne peut pour­tant pas ne pas séduire, de par le tal­ent de ses deux inter­prètes et par l’in­con­gruité assumée de son choix de décor et de mise en scène. Un mon­tage ellip­tique rend le réc­it cap­ti­vant, et pose Shane Car­ruth (qui assume pra­tique­ment tous les postes sur son film, de réal­isa­teur à com­pos­i­teur, acteur, scé­nar­iste…) comme un futur grand à décou­vrir dès main­tenant.

Come Ear­ly Morn­ing ter­mine en douceur et avec tal­ent cette journée de pro­jec­tion. Le film offre à la trop rare Ash­ley Judd un rôle dif­fi­cile, à la mesure de son tal­ent. Lucy vit dans une petite ville des USA, partagée entre ses par­ents qu’elle sou­tient, sa vie pro­fes­sion­nelle qui fonc­tionne plutôt bien et sa vie sen­ti­men­tale qui va à vaux l’eau. Chaque soir est le pré­texte d’une nou­velle « ren­con­tre », aidée par l’al­cool, dans le bar red­neck du coin, chaque matin le théâtre d’une nou­velle fuite. Cela con­tin­ue jusqu’à ce qu’elle ren­con­tre Cal, un homme un peu moins gou­jat et un peu moins obsédé que les autres. Dans un rôle dif­fi­cile, Ash­ley Judd resplen­dit à l’écran et campe avec déli­catesse et une fragilité sub­tile le rôle d’une femme seule dans une petite ville provin­ciale des USA. Rem­pli de sec­onds rôles remar­quables (on retien­dra la com­po­si­tion éton­nante de finesse du père de l’héroïne par Scott Wil­son), le film prend le temps de tiss­er un quo­ti­di­en grisâtre où affleurent des petits moments de grâce ou de dés­espoir. Sans grandil­o­quence, en procé­dant par petites touch­es, ce pre­mier film de la réal­isatrice Joey Lau­ren Adams réus­sit là où Lit­tle Chil­dren s’é­gare dans les pon­cifs, à dépein­dre le por­trait d’une femme seule, indépen­dante, qui souf­fre, et qui ne s’en sort qu’au prix de sac­ri­fices assumés. Ash­ley Judd est bien plus Bovary aujour­d’hui que ne l’a été Kate Winslet – et elle ne le clame pas sur les toits.

Mercredi 4 septembre, troisième jour de la sélection

L’en­fance appa­raît comme le piv­ot cen­tral de la sélec­tion de Deauville cette année. Évidem­ment, avec un tel thème, l’om­bre sor­dide de la pédophilie plane au dessus des films sélec­tion­nés. Thème soci­ologique­ment majeur et d’ac­tu­al­ité, la pédophilie se pare égale­ment d’une sul­fureuse aura sen­suelle, réu­nis­sant ain­si deux axes tabous du ciné­ma, et par­ti­c­ulière­ment du ciné­ma venu des USA. Abor­dé avec mal­adresse et gaucherie dans Lit­tle Chil­dren, le thème est cette fois cen­tral dans Hard Can­dy de David Slade. Le film met en scène Jeff (Patrick Wil­son, déjà pas remar­qué du tout pour son inter­pré­ta­tion lisse dans Lit­tle Chil­dren), pho­tographe friqué de Los Ange­les, lors de son pre­mier ren­dez-vous in real life avec la toute jeune Hay­ley (Ellen Page), après un début de romance par le net. Après l’avoir ramenée chez lui, Jeff se retrou­ve drogué, attaché et inter­rogé par Hay­ley, qui l’ac­cuse de pédophilie. Le moins que l’on puisse dire est que Hard Can­dy attaque le prob­lème de front, dans la grande tra­di­tion des films de vig­i­lante à la Jus­tici­er dans la ville. Notre société en est encore à vouloir bris­er le tabou de la pédophilie, à tâton­ner pour y oppos­er une juste réponse légale. Hard Can­dy opte pure­ment et sim­ple­ment pour la tor­ture, morale autant que physique. C’est le grand élé­ment polémique du film, car hélas le plus intéres­sant (la tor­tion­naire n’a que 14 ans) est étrange­ment désamor­cé. Non que le rôle soit mal joué par Ellen Page, mais il est sans aucun doute mal écrit. Il est man­i­feste­ment voulu dans la lignée des grands jus­ticiers psy­chopathes, tels que le Bat­man de Tim Bur­ton, le V de V pour Vendet­ta en BD ou Edmond Dan­tès. Quiconque con­tem­ple les ténèbres finit par attir­er sur lui le regard de ces ténèbres, dit la sagesse pop­u­laire (et Zarathous­tra) : qui peut croire qu’une si jeune fille puisse être telle­ment sans pitié, sans doute, sans peur ? Quelle puis­sance eût gag­né Hard Can­dy à dépein­dre les angoiss­es de son héroïne, au moment du pas­sage à l’acte ! Tel quel, le film est certes ten­du, choquant, mais il n’abor­de la pédophilie que comme un pré­texte, et non comme un sujet, à la manière d’un Rose bon­bon. Effi­cace, le film ne sus­cit­era qu’une polémique de sur­face. Mais peut-être Deauville voudra-t-il s’en­canailler et récom­penser ce qui n’est somme toute qu’un thriller de grande con­som­ma­tion, avec un léger par­fum de scan­dale.

Half Nel­son, le sec­ond film de la sélec­tion présen­té aujour­d’hui, n’abor­de cer­taine­ment pas le sujet de la même manière. Dan Dunne (Ryan Gosling) enseigne l’his­toire à sa façon dans un col­lège d’un quarti­er défa­vorisé, s’ingé­ni­ant à vouloir incul­quer à ses élèves la fac­ulté d’analyse des grands boule­verse­ments de l’His­toire. Par­mi ces élèves, Drey (Sha­ree­ka Epps) le sur­prend un soir en train de fumer du crack. Dès lors, une com­plic­ité coupable lie les deux, elle dés­ap­prou­vant sa pro­fonde addic­tion, lui essayant de la sor­tir des griffes du deal­er qui lui tourne autour pour l’embrigader, comme son frère avant elle. Ni l’un ni l’autre de ces per­son­nages n’obéit aux canons de la pro­bité morale, et ni l’un ni l’autre ne cherche à s’en sor­tir grâce à des moyens tra­di­tion­nels. Dans Half Nel­son, per­son­ne n’est manichéen, à tel point qu’il est épuisant de ne pou­voir claire­ment iden­ti­fi­er un « mau­vais per­son­nage ». Com­ment acca­bler le per­son­nage du deal­er Frank, lorsque le héros est un junkie au dernier degré ? L’Amérique a pris de plein fou­et la fail­lite du mod­èle libéral, l’échec des idéaux per­son­nels. L’an­ci­enne généra­tion, celle de Dan, refuse de laiss­er aller son enfance et la part de rêve ; la nou­velle, celle de Drey, n’a pas même le loisir de se laiss­er aller à espér­er en l’avenir. L’Amérique de Half Nel­son est comme son héros, coincée dans la prise de lutte du même nom, un blocage dont il est pra­tique­ment impos­si­ble de se libér­er, et inca­pable de faire face à la fail­lite de ses idéaux.

La mise en scène et le mon­tage du film se sor­tent sans prob­lème des pièges d’une nar­ra­tion à deux axes. Mais avant tout, c’est l’in­ter­pré­ta­tion très touchante de Sha­ree­ka Epps et la com­po­si­tion tout sim­ple­ment phénomé­nale de Ryan Gosling qui empor­tent l’ad­hé­sion. Sorte de Cer­cle des poètes dis­parus dés­abusé, Half Nel­son est une œuvre bril­lante, lucide, qui rend dif­fi­cile et élu­sive une pré­cieuse lumière au bout du tun­nel. Tout au plus le film mon­tre t‑il le tun­nel lui-même, et les pre­miers pas de la voie qui per­met de le tra­vers­er. Un choix digne pour un film qui est tout sauf pes­simiste, mais dont le courage et la foi dans l’avenir font souf­frir.

Jeudi 7 septembre, quatrième jour de la sélection

Cette journée de jeu­di s’an­nonce chargée, avec deux films de la sélec­tion : For­giv­en et Sher­ry­Ba­by, et deux films présen­tés en pre­mières : A Scan­ner Dark­ly et le très atten­du The Foun­tain.

For­giv­en n’est pas, comme le dit son réal­isa­teur et acteur prin­ci­pal Paul Fitzger­ald, un film à mes­sage. Bien sûr, il est éminem­ment poli­tique. Bien sûr, il traite de la peine de mort et de ses dérives. Mais le thème cen­tral qui lie les per­son­nages est, tou­jours d’après les pro­pos du réal­isa­teur, la ques­tion d’as­sumer ou non la respon­s­abil­ité de ses actes et paroles. Il y a cet homme noir, gracié in extrem­is, qui lutte con­tre la triste réal­ité d’une réha­bil­i­ta­tion impos­si­ble. Face à lui, un pro­cureur sincère et respec­té, qui accepte de se lancer dans la course au Sénat. Seule­ment voilà, l’homme gracié avait été con­damné par ce même pro­cureur… Le pro­cureur va-t-il recon­naître son erreur ? Va-t-il con­sid­ér­er à con­sid­ér­er le con­damné comme coupable ? Quelles con­séquences vien­dront de son aveu­gle­ment ? Ce point de départ aux issues for­cé­ment com­plex­es offre à Fitzger­ald la pos­si­bil­ité de tiss­er un scé­nario admirable­ment écrit, d’une objec­tiv­ité pré­cieuse. Sans nous met­tre à dis­tance des per­son­nages – bien au con­traire, il évite toute­fois de les juger, puisqu’au fond, cha­cun d’eux pense agir pour le mieux. Un autre élé­ment pas­sion­nant du film con­cerne les rap­ports étroits qui exis­tent doré­na­vant aux USA entre la reli­gion et la poli­tique. Fitzger­ald dénonce, non pas la foi, mais la reli­gion comme dére­spon­s­abil­i­sa­tion, absence de remise en cause, dans un par­al­lèle assumé avec les jus­ti­fi­ca­tions religieuses d’un George W. Bush. La plus grande force du film réside dans cette ambiva­lence entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, ce qui blessera ou ne blessera pas, ce qui sera puni ou ne le sera pas. Et ce, jusqu’à un choc des rap­ports de class­es, inévitable mais sans manichéisme, lors d’une fin courageuse. For­giv­en réus­sit là où les autres films sur ces thèmes avaient sou­vent échoué, dans un panora­ma de per­son­nages – et d’ac­teurs – tous plus justes les uns que les autres. Paul Fitzger­ald est sans aucun doute pos­si­ble un excel­lent directeur d’ac­teurs. La façon dont chaque phrase et into­na­tion son­nent vraies tient du tra­vail d’or­fèvre. C’est sans con­teste un des films les plus authen­tiques de la com­péti­tion. Le réal­isa­teur, en obser­va­teur lucide et inqui­et, force le respect par son équili­bre entre humil­ité et respon­s­abil­ité.

Dans le sec­ond film de la journée, Sher­ry­Ba­by, Mag­gie Gyl­len­haal crève tout sim­ple­ment l’écran. Sher­ry sort de prison après six ans der­rière les bar­reaux. Elle n’a de cesse de retrou­ver sa petite fille, Alex­is, qu’elle a quit­té alors qu’elle était toute bébé. « De 16 à 22 ans, » clame t‑elle, « la drogue a été l’amour de ma vie. Main­tenant, c’est ma fille. » Seule­ment, les choses ne se passent pas comme prévu. Sa réin­ser­tion est dif­fi­cile, son frère et sa belle-sœur refusent de se sépar­er de la petite, et la gamine elle-même reste à con­quérir. Avec un per­son­nage loin d’être une tra­di­tion­nelle « mère courage » chère à un cer­tain ciné­ma, l’ac­trice laisse éclater un tal­ent cer­tain. Por­tant sur ses épaules la majeure par­tie du film, elle com­pose un per­son­nage très humain — trop humain ? Cela la rend dif­fi­cile à appréci­er d’emblée, elle doit elle-même con­quérir ses spec­ta­teurs comme elle doit con­va­in­cre les gens autour d’elle. Le film est à son image, patch­work d’é­clats de vie d’une mère à peine sor­tie de l’en­fance qui peine à trou­ver sa place alors qu’elle affronte une ter­ri­ble soli­tude. Le film de Lau­rie Col­ly­er traite, une fois n’est pas cou­tume dans cette sélec­tion, des dif­fi­cultés du bas peu­ple, tou­jours près à retomber dans les limbes de la société, hors des lim­ites de la loi. Prenant avant tout du fait de la remar­quable per­for­mance de son actrice prin­ci­pale, le film laisse cepen­dant un goût de non dit et d’i­nachevé.

Vint ensuite l’am­bitieux et icon­o­claste A Scan­ner Dark­ly. L’an­i­ma­tion est le prin­ci­pal défaut du film, et il est de taille, puisque c’é­tait le pari majeur de son réal­isa­teur, Richard Lin­klater. Bien sûr, l’idée de super­pos­er l’an­i­ma­tion aux vrais acteurs était séduisante, et cela fonc­tionne pour cer­taines scènes. Il appa­raît cepen­dant assez vite que ce choix visuel est tout sauf indis­pens­able. Cette adap­ta­tion de Sub­stance mort de Philip K. Dick se révèle bien plus pas­sion­nante que le prévis­i­ble Minor­i­ty Report de Spiel­berg. Un agent des stups est infil­tré dans un groupe afin d’en­quêter sur les ram­i­fi­ca­tions d’un traf­ic de « sub­stance M », drogue hyper­dépen­dante et aux ten­dances hal­lu­ci­na­toires. L’en­quête le mène à devoir enquêter sur lui-même. Ce pos­tu­lat de départ per­met bien sûr au réal­isa­teur de jouer sur la schiz­o­phrénie de son héros et sur l’am­biguïté des per­son­nages sec­ondaires. Le développe­ment du réc­it est habile­ment con­stru­it et, réjouis­sons-nous, plutôt imprévis­i­ble. Mais un des vrais atouts du film est de jon­gler entre l’in­trigue de l’en­quête et le quo­ti­di­en des mem­bres du groupe, ce qui donne lieu à des séquences un peu répéti­tives mais totale­ment déli­rantes. S’y gref­fent les ques­tion­nements méta­physiques du per­son­nage prin­ci­pal, anti­héros frag­ile qui, comme le privé dans Blade Run­ner, n’ar­rive finale­ment jamais au bout de ses objec­tifs, et se trou­ve cerné par la soli­tude. A Scan­ner Dark­ly n’est pas un mau­vais film, mais tout l’aspect visuel ver­sion BD-clippesque sem­ble d’au­tant plus vain que l’his­toire et les per­son­nages suff­i­saient à porter le film. On ressent donc le film comme une ten­ta­tive expéri­men­tale man­quée, sauvée seule­ment par une effi­cace nar­ra­tion et le jeu inspiré des comé­di­ens.

La séance du soir offrait la pre­mière pro­jec­tion publique du nou­veau film de Dar­ren Aronof­sky, The Foun­tain. Le réal­isa­teur est de retour au fes­ti­val après y avoir créé l’événe­ment avec Pi, son pre­mier film, et trau­ma­tisé Cannes et la Terre entière avec Requiem for a Dream. Son univers cryp­tique, exigeant, expéri­men­tal, fai­sait de cette Foun­tain un film atten­du avec impa­tience, et une salle comble. Hugh «Van Hels­ing» Jack­man et Rachel Weisz y camp­ent les per­son­nages d’un médecin de haut niveau et de sa femme, écrivain atteinte d’une mal­adie grave. Lui mène des expéri­ences révo­lu­tion­naires de croise­ment thérapeu­tiques entre des ani­maux et des arbres (si !) ; elle racon­te l’his­toire de la reine d’Es­pagne au moyen-âge, qui envoie Jack­man chercher l’Ar­bre de Vie. L’ac­trice campe donc la reine et son auteur, Jack le con­quis­ta­dor, le médecin et… une sorte de moine boud­dhiste éthéré qui voy­age auprès d’un arbre devie vieil­lis­sant vers Shilbal­ba, étoile mythique de la civil­i­sa­tion maya. Ça vous paraît con­fus ? Que cela soit dit : voir le film n’arrange rien. Une fois les pre­miers moments de poésie passés, The Foun­tain s’é­coule dans trop de direc­tions à la fois, desservi par un mon­tage chao­tique et une esthé­tique qui oscille entre un sub­lime éthéré et un roco­co en poly­styrène expan­sé. Si Jack­man joue cor­recte­ment ses rôles, on ne peut guère s’empêcher de penser que Rachel Weisz est Mme Aronof­sky à la ville, ce qui a peut-être motivé son appari­tion au générique, tant sa per­for­mance rap­pelle le sur­jeu atroce de Mon­i­ca Bel­luc­ci dans Les Frères Grimm. Le réal­isa­teur a mûri son style dans ses deux pre­miers films, mais son dernier, pour le coup, est un peu blet. Aronovsky ne sait peut-être pas se débrouiller avec un bud­get man­i­feste­ment con­séquent. Ni pas­sion­nant, ni ennuyeux, ni génial, ni mau­vais, le joli délire de Dar­ren Aronof­sky dis­tille un ennui poli. Dom­mage.

Vendredi 8 et Samedi 9 septembre, suite et fin de la présentation de la sélection

Ven­dre­di, 8 heures du matin. Comme le soulig­nait un jour­nal­iste présent : « c’est dur. C’est très très dur. » Les yeux ensom­meil­lés, nous venons voir Bob­by, le film réal­isé par Emilio Estevez sur l’as­sas­si­nat de Robert F. Kennedy, can­di­dat d’une cer­taine idée de l’Amérique, en 1968. Lente­ment, le film démarre sur des extraits d’archives de ses dis­cours, puis présente longue­ment et avec tal­ent les rési­dents de l’hô­tel Ambas­sador, où se tien­dra le drame. Le cast­ing est tout sim­ple­ment épous­tou­flant : Sharon Stone, Emilio Estevez, Har­ry Bela­fonte, Lau­rence Fish­burne, Heather Gra­ham, Antho­ny Hop­kins, Ash­ton Kutch­er, Helen Hunt, Shia LaBeouf, William Macy, Demi Moore, Mar­tin Sheen, Chris­t­ian Slater, Eli­jah Wood…Tous camp­ent des per­son­nages con­stru­its, attachants, humains, dont les rôles ont été telle­ment bien écrits que quelques min­utes seule­ment suff­isent à pos­er leur car­ac­tère, et à don­ner vie à cet été de 1968. « J’ai fini de rédi­ger le scé­nario peu avant le 11 sep­tem­bre 2001 » racon­te Estevez, « et quelque temps après… the world turned upside down. […] Après, plus le temps a passé, et plus le dis­cours du film a fait sens. » Indé­ni­able­ment, ressus­citer Bob­by aujour­d’hui, c’est pro­mou­voir un dis­cours respon­s­able sociale­ment, écologique­ment, intel­lectuelle­ment, humaine­ment, une véri­ta­ble charge anti-Bush et anti-fau­cons de Wash­ing­ton. « Mes acteurs sont venus de leur plein gré, parce qu’ils voulaient faire une dif­férence, » racon­te le réal­isa­teur. Svet­lana Metk­i­na, l’une des révéla­tions du film, con­firme : « c’est un film impor­tant, pour aujour­d’hui, pour demain, pour tou­jours. » Rarement a‑t-on vu un film aus­si ouverte­ment poli­tique, un tel cri de colère à la fig­ure de l’Amérique de Bush. Pour le réal­isa­teur, « on ne peut pas vivre dans notre monde, sim­ple­ment respir­er notre air, et ne pas être poli­tisé. » Réal­isé avec tal­ent, inter­prété par une arma­da de stars (mais « aucune vedette n’est aus­si impor­tante que Bob­by » souligne Estevez), mon­té avec maîtrise sur le mod­èle du film choral, Bob­by est une sacré leçon de ciné­ma, d’in­tel­li­gence et d’é­mo­tions. Deux heures plus tard, nous étions bien éveil­lés, et comme Estevez, « les yeux ouverts sur le monde ».

Après ce démar­rage sur les cha­peaux de roues, la sélec­tion pro­po­sait aujour­d’hui Stephanie Daley, le pre­mier film de Hilary Brougher, et Thank You for Smok­ing, de Jason Reit­man.

Stephanie Daley fait fig­ure d’OVNI dans cette sélec­tion, où le style ciné­matographique a tou­jours paru très maîtrisé, très expres­sif. L’im­age est ici dépouil­lée, neu­tre, froide et clin­ique. L’ado­les­cente Stephanie Daley est accusée par la jus­tice du meurtre de son enfant, conçu suite à un viol. Une psy­cho­logue est chargée de son dossier, et par­ti­c­ulière­ment de décou­vrir si l’en­fant est mort de ses mains, ou s’il était déjà décédé. Lente­ment, le film oscille entre les réminis­cences de la jeune fille et ses con­sul­ta­tions avec la psy­cho­logue. Celle-ci, en par­al­lèle, nour­rit de plus en plus de doutes vis-à-vis de son cou­ple, de son mari… et de la réal­ité de son désir d’avoir un enfant, alors qu’elle vient à peine de souf­frir d’une fausse couche. Util­isant les allers-retours entre le présent et le réc­it au passé comme prin­ci­pal ressort nar­ratif, Stephanie Daley est un film extrême­ment dur. La scène de la mort du bébé de l’ado­les­cente, même si elle prin­ci­pale­ment basée sur le hors-champ, est ter­ri­fi­ante – à tel point qu’un malaise a eu lieu dans la salle de pro­jec­tion. Mais le réc­it de la mort de son pre­mier enfant par la psy­cho­logue l’est tout autant… Film d’une incroy­able dureté, Stephanie Daley pèche par la froideur de son traite­ment visuel, et la lenteur oppres­sante de son scé­nario. Mais avant tout, le film pose avec audace la ques­tion du traite­ment d’un sujet d’une telle dif­fi­culté. Aux antipodes d’une méth­ode hol­ly­woo­d­i­enne, Hilary Brougher affecte une froideur que n’au­rait pas reniée David Cro­nen­berg dans son magis­tral Faux-Sem­blants. Mais là où le Cana­di­en ver­sait dans une fan­tas­magorie qui allégeait le pro­pos, le ren­dant presque sup­port­able, Stephanie Daley frise sou­vent l’in­con­cev­able. Si les inten­tions du film sont nova­tri­ces et louables, sa forme trop froide et austère le dessert infin­i­ment. Reste qu’une telle audace formelle et intel­lectuelle présage de grandes choses de la part de Hilary Brougher.

En com­para­i­son, la séance de Thank You for Smok­ing, farce nar­quoise de Jason Reit­man, ne se range pas dans la même rubrique. Jack Nay­lor, lob­by­iste charis­ma­tique, est engagé au ser­vice du con­glomérat des marchands de tabac. Alors qu’il est chargé de s’oc­cu­per de la réin­tro­duc­tion de la cig­a­rette sur les écrans hol­ly­woo­d­i­ens, il doit aus­si con­quérir son jeune fils, qui n’est pas loin de le con­sid­ér­er comme la dernière des cra­pules. Don­ner le rôle de Jack Nay­lor à Aaron Eck­hart, c’est s’as­sur­er de voir à l’écran un lob­by­iste des plus odieuse­ment sym­pa­thiques. La star mas­cu­line de Conversation(s) avec une femme campe son per­son­nage avec le brio atten­du, mon­u­ment de cynisme gogue­nard et sûr de lui. Le poten­tiel mor­dant d’un scé­nario tel que celui de Thank You for Smok­ing saute aux yeux. On ne compte plus les trou­vailles : le fils de Jack réus­sit à con­va­in­cre sa mère grâce aux con­seils avisés de son lob­by­iste de père ; les représen­tants des lob­bies des armes, des auto­mo­biles et du tabac se font de petites réu­nions sous le titre de M.O.D. (Mer­chants of Death) ; le film nous place en posi­tion de sym­pa­thie totale avec ce mon­stre de Jack Nay­lor… Tout cela fonc­tionne très bien – Jason Reit­man n’est pas le fils d’I­van pour rien… – et le film est très drôle (men­tion spé­ciale, d’ailleurs, à Rob Lowe en obi rouge). Thank You for Smok­ing est une comédie de très bonne fac­ture, agréable à suiv­re, dotée d’un bon rythme… Rien à dire. Rien à dire, sinon que ren­dre aus­si sym­pa­thique le lob­by­iste des marchands de can­cer, soit. Ridi­culis­er le séna­teur qui se bat con­tre lui en lui don­nant le rôle d’un croisé du ched­dar, admet­tons (encore que…). Mais la véri­ta­ble part d’om­bre du film est qu’il reste tou­jours par­faite­ment crédi­ble : l’Amérique d’au­jour­d’hui est celle du tri­om­phe du sourire Col­gate, de la tête de gen­dre idéal, et du jésuit­isme cor­po­ratiste. Aux USA, le film a plu aux deux camps poli­tiques. La gauche y a vu une cri­tique du lob­by­ing, la droite son apolo­gie. Cha­cun voit midi à sa porte. Il n’empêche. Un homme de droite voit une cra­pule hyp­ocrite, amorale, manip­u­la­trice, cor­rompue, arriv­iste, se retrou­ve pleine­ment dedans et s’en glo­ri­fie ouverte­ment ? Comme il est dit dans le film : « c’est dégoû­tant ! » « C’est améri­cain. »

La sélec­tion offi­cielle ayant été très majori­taire­ment à tonal­ité réal­iste, et donc pass­able­ment dra­ma­tique, elle se devait de se ter­min­er sur une comédie. Après le féroce Thank You for Smok­ing, voici venir en ce same­di matin The Oh in Ohio, de Bil­ly Kent. Priscil­la et Jack Chase tra­versent une crise dans leur cou­ple : elle n’a jamais con­nu l’or­gasme, lui le ressent mal et finit par la quit­ter, par dépit. Alors que lui, pro­fesseur de biolo­gie en lycée, entame une rela­tion avec l’une de ses élèves, elle décou­vre les mir­a­cles de la mas­tur­ba­tion, des plaisirs soli­taires et d’une vie sex­uelle tou­jours plus débridée. Comédie de l’ère Ally Mc Beal – Sex and the City – Six Feet Under, The Oh… ressem­ble dans sa pre­mière par­tie à un assem­blage de sketch­es plus ou moins dro­la­tiques, mais que l’on pour­rait croire adap­tés de la colonne comics d’un jour­nal démoc­rate. Sa sec­onde par­tie, plus con­stru­ite et plus intéres­sante, tient de la comédie roman­tique la plus tra­di­tion­nelle. Pas très orig­i­nal dans la forme donc, et loin d’être aus­si uni­verselle­ment drôle que Thank You for Smok­ing, The Oh… pos­sède toute­fois ce qui manque au film de Jason Reit­man. En ne se prenant pas au sérieux, il dépeint une Amérique nageant en plein bon­heur grâce à l’adultère, le les­bian­isme, la sex­u­al­ité assumée, les rela­tions avec des parte­naires ayant plus de 20 ans de dif­férence… (on retien­dra d’ailleurs les com­po­si­tions déli­rantes de Liza Min­nel­li en gourou de la décou­verte de son vagin, et Dan­ny De Vito dans le rôle de Wayne le Gars des Piscines). Et le père de famille com­plète­ment WASP de féliciter frater­nelle­ment le pro­fesseur de biolo­gie de sa fille, igno­rant que celle-ci est sa maîtresse ! On est loin de l’Amérique rêvée par Bush, assuré­ment. Clore cette sélec­tion offi­cielle sur cette douce ironie au par­fum licen­cieux de la sex­u­al­ité accep­tée et assumée est bien agréable.

Le Fes­ti­val de Deauville a donc cette année une sélec­tion intel­lectuelle­ment engagée, stim­u­lante – excep­tion faite du plat Lit­tle Chil­dren, qui ne se com­pare en rien à ce que nous avons eu l’oc­ca­sion de décou­vrir hors com­péti­tion. Le ciné­ma insti­tu­tion­nel des USA est man­i­feste­ment venu à Deauville pour se mon­tr­er, sans se remet­tre en ques­tion (voir World Trade Cen­ter, The Foun­tain, Black Dahlia…) Mais d’autres avaient des choses à dire : Primer, qui con­sacre Shane Car­ruth comme un futur grand, Bob­by qui dépasse toutes les espérances, et les per­les de la sélec­tion (Half Nel­son, For­giv­en, Twelve and Hold­ing…). Ceux-là prou­vent bien que le ciné­ma améri­cain est loin d’être aus­si mono­lithique que ce qui est vu en France peut laiss­er croire. Il pense, il sent, il réag­it, et vaut large­ment le coup d’être redé­cou­vert. Reste à présent à voir ce que con­sacr­era le jury de Nicole Gar­cia…

Deauville : un épilogue

Les hon­neurs de la com­péti­tion seront donc allés à Lit­tle Miss Sun­shine. Un choix logique, atten­du, et finale­ment déce­vant. Avec des films comme For­giv­en, Twelve and Hold­ing, Half Nel­son, ou Stephanie Daley, la sélec­tion avait mon­tré un vis­age de l’Amérique blessé, en proie au doute et à l’an­goisse, un vis­age humain en somme. Le choix du Fes­ti­val est donc celui de la sécu­rité. Ce sont les valeurs sucrées d’une Amérique gen­ti­ment trou­blée mais finale­ment assez sta­ble qui ressor­tent dans le film. En ces temps de chaos, les spec­ta­teurs ne veu­lent voir qu’un ciné­ma opti­miste, con­sen­suel : le suc­cès du sleep­er Lit­tle Miss Sun­shine out­re-Atlan­tique le prou­ve encore. Deauville, en con­sacrant ce film, est aus­si poli­tique que Cannes avec Fahren­heit 9/11, à sa manière. Quand bien même les USA seraient en proie aux doutes et aux échecs dépeints dans les films les plus réal­istes de la sélec­tion, il con­vient de don­ner une chance à l’Amérique opti­miste jusqu’à la nausée de Lit­tle Miss Sun­shine. Dom­mage pour ceux, cinéastes et spec­ta­teurs, qui auraient voulu voir le tal­ent et l’en­gage­ment intel­lectuel et moral récom­pen­sés.