La beauté de Mourir à Ibiza, assem­blage de trois courts métrages tournés cha­cun à un an d’intervalle, devait beau­coup à sa nature de film fauché exis­tant en dehors du sys­tème. Son mode de fab­ri­ca­tion inso­lite était d’une cer­taine manière la con­di­tion de sa lib­erté formelle, de l’image numérique lo-fi du pre­mier seg­ment aux pas­sages chan­tés du troisième. On attendait donc beau­coup de Lau­rent dans le vent, en espérant que la fraîcheur du coup d’essai ne se diluerait pas dans le pas­sage à un cadre de pro­duc­tion plus tra­di­tion­nel (mais tout de même mod­este). Le long pre­mier plan ras­sure d’emblée : un homme, dont on ne voit que les pieds, se bal­ance dans le vide au-dessus de la mon­tagne, accroché à ce que l’on devine être un para­pente. Cette fig­u­ra­tion lit­térale du titre annonce la couleur : Lau­rent (Bap­tiste Pérusat) se présente comme un per­son­nage sans but pré­cis et le réc­it sera lui aus­si bal­lot­té par les fluc­tu­a­tions du vent.

Le film n’est jamais meilleur que lorsqu’il fait éprou­ver un sen­ti­ment de tâton­nement con­di­tion­né par le hasard des ren­con­tres. À 29 ans, Lau­rent est une page blanche. S’il s’exile dans une petite sta­tion des Alpes (peu après avoir quit­té son boulot et être « par­ti en cac­ahuète total ») dans l’idée de goûter au calme et à l’introspection, ce déplace­ment géo­graphique accouche finale­ment d’une série de ren­con­tres avec dif­férents habi­tants de la région. Quand San­ti­a­go, un improb­a­ble geek qui se promène avec une épée et rêve de fonder une colonie viking, lui demande pourquoi il reste ici alors qu’il n’a rien à y faire, Lau­rent lui rétorque « il y a des gens et des paysages ». Lau­rent dans le vent chem­ine ain­si au gré de microaven­tures, sans que l’une prenne le pas sur les autres ; c’est d’ailleurs sou­vent lorsqu’un rythme de croisière com­mence à se met­tre en place (avec une rela­tion roman­tique, par exem­ple) que le film prend la tan­gente pour ren­voy­er Lau­rent à sa soli­tude. Qua­si­ment chaque per­son­ne qu’il approche s’avère pour­tant, comme lui, rigoureuse­ment seule. Pour un trio de cinéastes, ce principe frise le para­doxe, mais il faut croire que l’inspiration leur vient de fig­ures retranchées du monde.

Si, comme dans Mourir à Ibiza, le cast­ing est com­posé en majorité de vis­ages incon­nus, à com­mencer par Bap­tiste Pérusat, qui infuse beau­coup de gaucherie déphasée à son per­son­nage (notam­ment grâce à sa voix enfan­tine, sorte de vari­a­tion mas­cu­line de celle d’India Hair), une présence dénote toute­fois. Béa­trice Dalle joue en effet l’une des ren­con­tres de Lau­rent, sans que les cinéastes n’arrivent à faire oubli­er sa per­sona (le passé lib­er­taire et punk du per­son­nage ren­force sci­em­ment cette impres­sion). L’écosystème du film ne sem­ble tout sim­ple­ment pas fait pour accueil­lir une star ; les rails sur lesquels le réc­it s’installe en sa présence (entre amour inter­dit et con­fes­sions en champ-con­trechamp) jurent trop avec la sin­gu­lar­ité du per­son­nage de Lau­rent. Les réal­isa­teurs appa­rais­sent alors rat­trapés par la ten­ta­tion du scé­nario bien ficelé (un amour impos­si­ble après l’autre), mais ils s’en sor­tent à la faveur d’un dernier décadrage. C’est à tra­vers une his­toire tierce que Lau­rent trou­ve une forme de réso­lu­tion, tan­dis que sa sœur, Col­ine (Suzanne de Baecque), s’invite in fine dans le film (elle n’était jusque-là qu’une voix au bout du télé­phone). Au réveil, la com­pagne de Col­ine lui caresse douce­ment le dos. En un plan fixe décor­rélé du point de vue de Lau­rent (il n’est pas dans la pièce à cet instant), le but du per­son­nage, con­fessé plus tôt, s’incarne enfin à l’écran : « Aimer et être aimé ». De quoi légitimer l’une des rares coquet­ter­ies de ce film mine de rien assez âpre, quelques min­utes plus tard : le sous-titrage en français de « Desa­pare­ci­do » de Manu Chao, tan­dis que le vis­age de Lau­rent est éclairé par la lumière noc­turne de la ville à tra­vers la vit­re d’une voiture. « Ils m’appellent le dis­paru, Quand j’arrive je suis déjà par­ti » : en effet, ça colle.