Imag­inez un remake de Black Swan de Dar­ren Aronok­sky, en moins bien (c’est déjà dif­fi­cile), où on aurait rem­placé les États-Unis par la Chine et la danse par le pati­nage artis­tique. Retirez le sexe, ajoutez un twist qui sup­posera qu’on vous re-racon­te toute l’histoire dix min­utes avant la fin. Si le résul­tat vous paraît peu ragoû­tant, vous vous serez fait une idée assez exacte de Girl on Edge, le film de Jing­hao Zhou sélec­tion­né à la Quin­zaine des cinéastes. Tout est dans le titre : la fille sur le fil, c’est Jiang Ning, patineuse obstinée mais sans grâce, qui sup­porte de plus en plus mal la pres­sion des cham­pi­onnats. Ce fil représente l’équilibre qu’elle ne trou­ve plus sur la glace, le ver­tige de l’âge adulte où elle refuse d’entrer et la frag­ile lim­ite qui la sépare de la folie – quant à la lame effilée du patin, évidem­ment, c’est le sym­bole d’une per­son­nal­ité coupée en deux… comme les jeux de reflets, de flou, de repris­es, bref toute la vul­gate du ciné­ma « men­tal » que Zhou recopie avec appli­ca­tion.

Du corps, pas de trace. Trop occupé à tiss­er sa toile psy­chologique, le cinéaste a com­plète­ment oublié de regarder ses inter­prètes, et lorsqu’ils ne ser­vent pas de sup­port à son imagerie doloriste, il ne sait plus qu’en faire. Il faut donc se résoudre à ces longues focales pénibles qui iso­lent les vis­ages, aux brouil­lages bien pra­tiques de l’espace, aux mou­ve­ments sur­dé­coupés. Dom­mage pour un film de sport, dont les enjeux cul­mi­nent fatale­ment sur une piste de com­péti­tion et accouchent d’un mon­tage mol­las­son. Alors tout en se désolant que l’image soit si évi­dente, on ne peut pas s’empêcher de penser que Girl on Edge est exacte­ment comme son héroïne : il voudrait enchaîn­er les pirou­ettes avec aisance et légèreté, mais retombe sur la glace avec un gros boum.