Après De Humani Cor­poris Fab­ri­ca et Notre corps de Claire Simon (dont la sor­tie est atten­due pour cet automne), État lim­ite con­firme un cer­tain tro­pisme hos­pi­tal­ier du doc­u­men­taire français con­tem­po­rain. Le film de Nico­las Peduzzi se dis­tingue toute­fois des titres cités en se con­sacrant à une spé­cial­ité – la psy­chi­a­trie – dont les con­tours ne relèvent pas du domaine spec­tac­u­laire de l’imagerie sci­en­tifique. Le doc­u­men­tariste accom­pa­gne un psy­chi­a­tre, le doc­teur Jamal Abdel Kad­er, au gré de ses con­sul­ta­tions au sein de dif­férents ser­vices : étant seul en poste à l’hôpital Beau­jon de Clichy, il doit se ren­dre au chevet de plusieurs patients atteints de graves mal­adies men­tales (trou­bles schiz­o­phréniques, dépres­sions mélan­col­iques, etc.). La caméra de Peduzzi témoigne en con­séquence d’une impor­tante mobil­ité ain­si que d’une prox­im­ité avec le prati­cien, qui évoque son quo­ti­di­en à grand ren­fort de for­mules bien sen­ties (« Ils s’en foutent que ces gens meurent, et d’ailleurs ils s’en foutent aus­si que toi tu meurs », dit-il en évo­quant sa fatigue chronique). Pour don­ner du relief à ce dis­posi­tif, qui évoque sou­vent les codes du reportage télévisé, le cinéaste a hélas la main par­fois lourde, notam­ment lorsqu’il insère dans le mon­tage des plans filmés depuis l’extérieur de l’hôpital, met­tant en évi­dence la sépa­ra­tion nette entre le bâti­ment perçant le ciel et le vide qui l’en­toure, pour mon­tr­er à quel point le psy­chi­a­tre se trou­ve – on l’aura dev­iné – au bord du gouf­fre.

C’est pour­tant à par­tir de ce même principe (la scis­sion récur­rente du cadre en deux par­ties) que le film con­stru­it ses meilleures scènes. Dans l’une des pre­mières con­sul­ta­tions aux­quelles on assiste, une porte entrou­verte occupe par exem­ple la moitié du plan et dis­simule un patient en détresse, tan­dis que le psy­chi­a­tre, dont le corps est coupé en deux par l’arête de la porte, se trou­ve à la fois dans le cadre et hors champ. Plus tard, les vis­ites par­al­lèles du doc­teur et de son interne, qu’il envoie s’occuper de cer­tains patients à un moment où il se retrou­ve lui-même débor­dé, sont mon­trées côte à côte en split-screen. Dans les deux cas, le rôle du psy­chi­a­tre con­siste à faire corps avec cette ligne de démar­ca­tion, c’est-à-dire à évoluer dans un « état lim­ite », entre l’ici et l’ailleurs. Le titre du film ne ren­voie dès lors pas seule­ment à l’état de crise dans laque­lle se trou­ve l’institution hos­pi­tal­ière, mais aus­si à la manière dont Abdel Kad­er conçoit la psy­chi­a­trie : comme une sci­ence de l’entre-deux per­me­t­tant de lut­ter con­tre l’ostracisation de la folie.