Il y a deux ans, l’ACID nous fai­sait décou­vrir New Ter­ri­to­ries, pre­mier long métrage de Fabi­an­ny Deschamps. Dans cette œuvre auda­cieuse et rad­i­cale, la cinéaste fai­sait déam­buler à tra­vers Hong Kong une actrice (Eve Bitoun) incar­nant une com­mer­ciale française venue con­quérir un marché avec un nou­veau procédé funéraire, tan­dis qu’en off, une jeune ouvrière chi­noise (Yilin Yang) racon­tait le périple clan­des­tin qu’elle entre­pre­nait depuis sa cam­pagne pour rejoin­dre son amant. Il n’y avait pas de dia­logue en son direct, Eve Bitoun était silen­cieuse et Yilin Yang n’apparaissait pas à l’écran (si ce n’est en pho­to). La dis­jonc­tion entre ce que mon­tre l’image et ce que racon­tent les mots en off offrait à l’imaginaire du spec­ta­teur un espace incroy­able où se déploy­er. La musique élec­tro acous­tique très présente d’Olaf Hund, les mou­ve­ments amples et comme sus­pendus de la caméra, le plongeaient dans une expéri­ence sen­sorielle hyp­no­tique.

Dans Iso­la, son nou­veau long métrage sélec­tion­né à l’ACID pour l’édition 2016, la cinéaste con­tin­ue de con­stru­ire mag­nifique­ment son univers, formel et thé­ma­tique. C’est cette fois-ci le corps de Yilin Yang qu’elle plonge dans une réal­ité étrangère au per­son­nage. Dai a émi­gré depuis la Chine, elle se trou­ve dans une île ital­i­enne. Elle est enceinte et vit cachée dans une grotte. Elle attend son mari, il devrait la rejoin­dre sur l’un de ces bateaux qui régulière­ment accos­tent, chargés de migrants. Dai ne par­le pas ital­ien, per­son­ne évidem­ment sur l’île ne com­prend le chi­nois. On ne sait pas depuis com­bi­en de temps elle se trou­ve là. Dans l’attente et la soli­tude, elle s’est con­stru­it une petite vie, un petit monde à elle. Sa grotte est son cocon, que Fabi­an­ny Deschamps (par ailleurs déco­ra­trice pour le ciné­ma) a con­stru­it avec soin. Dai le rem­plit d’objets (poupées, ombrelles sus­pendues, jou­ets, globe lumineux…), de poésie, de fan­taisie ludique. Son bébé et son mari s’y sen­tiront bien. Si le monde autour d’elle n’est pas qu’hostilité (elle a un amant/client pro­tecteur, des échanges sere­ins avec de jeunes migrants), il s’agit pour­tant de s’en pro­téger, car il est aus­si celui qui voit refluer de la mer des cadavres humains, celui qui par­que les chiens et les hommes.

Cette vio­lence du monde, c’est avec intel­li­gence et finesse que la cinéaste en rend compte, qu’elle la donne à sen­tir de biais, par le détour, ou beau­coup plus crû­ment. Le dan­ger qui bruisse au dehors de la grotte reste par­fois hors champ, dans le son de sirènes, d’explosions, ou est vec­torisé par les paroles de Dai qui con­naît le sort réservé aux migrants. On sent la men­ace qui gronde. Cela n’en rend que plus poignantes les deux scènes d’abordage des bateaux chargés de migrants. Cette fois ci, c’est frontale­ment que l’on reçoit cette vio­lence. La caméra, tan­tôt immo­bile, à dis­tance, tan­tôt nav­iguant dans la foule au plus près des per­son­nes, prend le temps de mon­tr­er des images d’actualité. Sur le port, Dai cherche, patiem­ment, le vis­age de son mari chi­nois par­mi cette foule d’Africains. Autour du per­son­nage qui inter­prète, le réel dans son état brut nous est don­né à voir (de la même façon que dans New Ter­ri­to­ries la cinéaste cap­tait des images de Hong Kong en suiv­ant le corps mis en scène de sa comé­di­enne) : la descente du bateau, la prise en charge par la Croix Rouge, les enfants, les morts… Le drame de Dai dans la fic­tion, qui ne trou­ve pas son mari, cohab­ite avec celui, bien réel, de ces êtres en tran­sit.

C’est égale­ment par l’attitude seule des per­son­nages que Fabi­an­ny Deschamps racon­te quelque chose du 21e siè­cle. Dans New Ter­ri­to­ries la Française, impres­sion­nante de froideur, arbo­rait un vis­age impas­si­ble que l’on pou­vait percevoir comme un boucli­er face à la vio­lence de l’ultralibéralisme dans lequel elle baig­nait. Dai, toute prag­ma­tique qu’elle est aus­si (il faut l’être pour sur­vivre, enceinte, dans un tel dénue­ment et en terre étrangère), émeut par son appar­ente can­deur, par ses joies enfan­tines, une sorte de naïveté. Sa réponse à elle, face à la bar­barie du monde, est le refuge dans l’imaginaire et la pen­sée mag­ique. Elle prie, s’adonne à des céré­mo­ni­als. Elle a con­fi­ance, ils vont lui ramen­er son mari.

Comme par magie la mer fait s’échouer à ses pieds le corps d’un jeune migrant berbère (Hichem), qu’elle sauve. Pour Dai il s’agit de son mari. Pour Hichem, qui ne com­prend rien à ce qui lui arrive, la jeune femme est un Djinn, un mau­vais esprit. La mélan­col­ie dans laque­lle baig­nait le film depuis le début laisse place, dans cette sec­onde par­tie, à quelque chose de plus trag­ique. Cha­cun mono­logue dans une langue que ne com­prend pas l’autre, se rac­crochant à la croy­ance qui est la sienne, et dans ce face à face entre deux êtres irrémé­di­a­ble­ment seuls, l’incommunicabilité devient cru­elle, poignante. On assiste à un crescen­do d’éléments inquié­tants, mal­heureux, la rai­son cède de plus en plus la place à la mys­tique, au délire et au fan­tas­tique, comme si le réel deve­nait trop intolérable. Après une scène de viol, inscrite dans le réc­it, que l’on reçoit dans toute sa bru­tal­ité, c’est en revenant dans le port que Fabi­an­ny Deschamps achève son film. De nou­veau elle y enreg­istre, mais de façon plus implaca­ble, pen­dant un long moment et avec une caméra qua­si­ment immo­bile, la descente de bateau par des migrants. Fatigués, apeurés, impas­si­bles, souri­ants…, femmes, hommes et enfants défi­lent devant la police sci­en­tifique qui les prend en pho­to. Dai n’est plus à l’image mais dans un con­tre-champ incer­tain et fan­tas­magorique. Nous regar­dons sans doute la scène aus­si depuis son point de vue mais peut-être surtout depuis celui que nous avons en tant que citoyens, effrayés par une telle vision.