Au pre­mier semes­tre sco­laire de 2022, j’ai pu don­ner des cours de Théorie du Ciné­ma dans la deux­ième année de la licence ciné­ma de l’Université Paris 8. Entre André Bazin et Lau­ra Mul­vey, nous avons étudié « Sur un art ignoré », un arti­cle écrit par Michel Mourlet en 1959 et pub­lié dans les Cahiers du Ciné­ma, dont la com­plex­ité rad­i­cale con­tin­ue à défi­er la sen­si­bil­ité des cinéphiles jusqu’à nos jours.

Soutenu par l’analyse des séquences de films de Fritz Lang, Joseph Losey, Cecil B. DeMille, Otto Pre­minger et Vit­to­rio Cottafavi, nous avons lu et débat­tu du texte. J’ai ensuite recom­mandé aux élèves dif­férents extraits du recueil Sur un art ignoré : la mise en scène comme lan­gage et leur ai demandé à cha­cun de for­muler une ques­tion à adress­er à l’au­teur. Grâce à la généreuse inter­ven­tion de Christophe Fouchet, nous avons pu con­tac­ter Michel Mourlet, qui a accep­té de répon­dre au ques­tion­naire.

Ce qui suit est le résul­tat de cet échange entre deux généra­tions de cinéphiles, deux cul­tures, mais aus­si deux jeuness­es. Car, out­re les ques­tions des étu­di­ants, par­fois naïves mais tou­jours hon­nêtes, c’est en lisant les répons­es de Mourlet que l’on s’é­tonne, retrou­vant en elles, soix­ante ans plus tard, la même verve du jeune cinéphile, de l’é­tu­di­ant pas­sion­né et exigeant qui, à la fin années 1950, a érigé à tra­vers son man­i­feste l’un des piliers de cette his­toire d’amour char­nel pour le ciné­ma. Une his­toire qui, à bien des égards, est aus­si la nôtre.

Miguel Haoni

Etudiant·e·s ayant par­ticipé à la pré­pa­ra­tion et la réal­i­sa­tion de cet entre­tien : Kon­stan­ti­nos Apos­to­lidis, Aude Armen­gaud, Car­line Cola­gene, Zina Eid-Hamza­wiy, Tim­o­thy Foueni, Erwan Guénolé, Xiaoyang Guo, Adrien Guy­on, Titouan Maubert, Koula­mi Mod­este, Fanuel Oliphar, Tom­my Rossig­nol, Var­vara Soluiano­va, Xiao Tang et Pauline Thomas.

La mise en scène suf­fit-elle à faire un bon film ?

Votre ques­tion soulève le prob­lème épineux du rap­port entre mise en scène et scé­nario. Il faut d’abord s’entendre sur ce que nous met­tons exacte­ment dans le terme « mise en scène ». Orig­inelle­ment, comme vous le savez, il vient du théâtre. Pour André Antoine, le pre­mier des met­teurs en scène de théâtre européens à avoir pris acte de la spé­ci­ficité de sa fonc­tion, il sig­ni­fie « l’art de dress­er sur les planch­es l’ac­tion et les per­son­nages imag­inés par l’auteur dra­ma­tique ». À con­di­tion de sub­stituer au mot « planch­es » le mot « plateau » et à « auteur dra­ma­tique », « scé­nar­iste et dia­logu­iste », cette déf­i­ni­tion peut se trans­porter du théâtre au ciné­ma.

Mais le terme « mise en scène », repris par facil­ité au vocab­u­laire théâ­tral, ne rend compte que d’une par­tie du tra­vail qui incombe au réal­isa­teur de film. Pour désign­er l’ensemble des opéra­tions qu’il effectue, il serait plus appro­prié de par­ler de « mise à l’écran ». On s’aperçoit alors que ce que nous avons appelé « mise en scène » ne com­porte pas seule­ment la dis­po­si­tion et l’utilisation du décor, de l’espace en général, de l’éclairage, la direc­tion des acteurs au ser­vice de l’action et du dia­logue, le bruitage, l’insertion éventuelle de musique, les essais, les répéti­tions. Elle com­porte en out­re ce qui appar­tient en pro­pre à l’écran : la mise en images, sub­di­visée en découpage, prise de vue, mon­tage, asso­ciés aux tech­niques du son. En résumé : dans le texte auquel vous faites référence, Sur un art ignoré, et dans tous mes autres écrits sur le ciné­ma, la « mise en scène », c’est l’ensemble de ces opéra­tions, dont le résul­tat est tout ce qu’on voit et entend lors de la pro­jec­tion d’un film.

À par­tir de cette pré­ci­sion, nous pou­vons exam­in­er votre ques­tion. Il est clair que la mise en scène ne peut exis­ter en soi, dans le vide. Tout spec­ta­cle part d’un pro­jet nar­ratif quel qu’il soit, si min­i­mal­iste, si irréal­iste ou au con­traire si doc­u­men­taire qu’il soit, et ne peut y échap­per même s’il rejette le réc­it et ses règles, ce rejet lui-même étant un pro­jet d’ordre nar­ratif. Ain­si toutes les actions que j’ai énumérées sont pen­sées et exé­cutées en fonc­tion d’un pro­jet antérieur, amené à se dévelop­per entre un début con­cen­tré en quelques phras­es et une fin plus ou moins élargie aux détails. Les divers stades d’élaboration du film pour­ront être con­signés par écrit, seule­ment imag­inés et mémorisés, ou même impro­visés sur place, de toute façon ils ne peu­vent pas ne pas exis­ter avant l’acte de met­tre en scène.

La mise en scène est donc la con­créti­sa­tion en images et en sons d’un réc­it, conçu comme tous les réc­its pour intéress­er ou mieux encore : pas­sion­ner. Il y a un lien évi­dent entre l’histoire préal­able­ment racon­tée avec des mots et le réc­it en images-sons qui en sort, lien de causal­ité qui entraîne une con­séquence d’ordre qual­i­tatif : l’intérêt du réc­it con­crétisé sur l’écran est lié inévitable­ment, quoique dans une mesure vari­able, au réc­it élaboré dans la tête du scé­nar­iste et dans le lan­gage des mots. La pre­mière con­clu­sion à en tir­er serait donc que la mise en scène ne se suf­fit pas à elle-même pour faire un bon film. Nous avons vu d’ailleurs que par­ler de mise en scène autonome, indépen­dante d’un sup­port nar­ratif, serait un non-sens.

Mais entre l’histoire à racon­ter sur l’écran (scé­nario) et le film réal­isé, plusieurs com­bi­naisons sont pos­si­bles : un bon scé­nario aux mains d’un bon met­teur en scène, ou d’un mau­vais ; un scé­nario bâclé mis en scène par un réal­isa­teur de tal­ent, ou médiocre… On s’aperçoit alors que la mise en scène, si elle est de bonne qual­ité, peut sauver un scé­nario « mal ficelé », tout comme à l’inverse un gâte-sauce peut gâch­er la meilleure des his­toires et la trans­former en navet. De même, un mau­vais agence­ment des événe­ments, des sit­u­a­tions banales ou absur­des, peu­vent béné­fici­er de dia­logues bril­lants portés par des acteurs qui cap­tivent l’attention. En fait, tout dépend essen­tielle­ment de ce que le met­teur en scène peut apporter de sub­stance, de chaleur, de couleurs, de vie à la struc­ture décharnée du scé­nario. Autrement dit, dans tous les cas, le scé­nario n’est qu’un sup­port, un « trem­plin » (dix­it Losey). C’est ce qu’on regarde et écoute sur l’écran qui est la final­ité et qui déter­mine le degré de réus­site ou d’échec du film. Voilà pourquoi nous con­sid­érons que le met­teur en scène, et non le scé­nar­iste, est l’auteur du film. Le scé­nar­iste pro­pose une his­toire comme la vraie vie pro­pose un enchaîne­ment d’événements réels, mais c’est le cinéaste avec sa caméra, comme le romanci­er avec ses mots, qui en fait une œuvre. Le scé­nario inven­té ou le fait divers des jour­naux sont le squelette, la mise en scène est la chair.

À votre ques­tion on peut donc répon­dre : oui, une mise en scène de grande qual­ité appliquée à un scé­nario mal imag­iné ou mal con­stru­it peut suf­fire à réalis­er de belles séquences, mais le film sera encore meilleur, et plus con­tinû­ment, si le scé­nario fonc­tionne bien !

Je vous sug­gère à ce pro­pos de lire dans le livre qui porte le même titre que mon « man­i­feste » le texte inti­t­ulé « Qu’est-ce qu’un scé­nario ? », où vous trou­verez une réponse com­plète et détail­lée à votre ques­tion. J’y cite des extraits d’une con­ver­sa­tion avec Otto Pre­minger, où celui-ci analyse sub­tile­ment le rap­port entre l’histoire à racon­ter et la manière dont on la racon­te.

En référence à votre texte « Le film de guerre » : la mise à nu de l’âme humaine à l’écran ne peut-elle s’opérer qu’à tra­vers l’ex­plo­ration du sub­lime ?

Je ne crois pas avoir dit cela. Je dis seule­ment que la guerre avec le dan­ger per­ma­nent qu’elle représente, la peur qu’elle engen­dre, la mort partout qui l’accompagne, est un révéla­teur puis­sant de la vérité des êtres, en par­ti­c­uli­er de leur courage, de leur lâcheté, de la solid­ité ou de la fragilité de leur ami­tié, de l’authenticité de leur engage­ment dans une cause, etc. Elle agit comme un réac­t­if chim­ique. Il y a lieu, je pense, de ren­vers­er votre propo­si­tion : c’est à tra­vers la mise à nu, dans cer­taines cir­con­stances, de l’être humain, qu’on peut par­fois attein­dre au sub­lime. Ceci nous aide à com­pren­dre un peu mieux ce que, dans une œuvre, on nomme le sub­lime. Il me sem­ble en effet qu’on en par­le seule­ment comme d’un sen­ti­ment qu’on éprou­ve, sans chercher à en analyser les caus­es.

Si l’on définit le sub­lime comme l’acmé de la beauté, il faut d’abord essay­er de définir la beauté. Il con­vient donc de ne pas suiv­re les philosophes et les artistes qui écar­tent la ques­tion par une pirou­ette, pré­ten­dant qu’il s’agit d’un mys­tère. Le fameux « mys­tère de la beauté ». Il n’y a de mys­tère en soi que dans les reli­gions, qui résol­vent un prob­lème en le repous­sant dans un prob­lème plus vaste. Tout autre mys­tère n’est fait que de notre igno­rance, qui est un vide ; et le vide, comme le vague, agrandit. D’où le pres­tige du mys­tère.

Ce n’est pas le lieu de nous lancer dans de labyrinthiques analy­ses. Faisons sim­ple­ment un peu de sémi­olo­gie. Pro­duits de notre volon­té de com­mu­ni­quer, toute ligne, sur­face, image, toute note de musique, tout mot ou geste est un signe. Et tout signe envoie un mes­sage, intel­li­gi­ble ou sen­si­ble. Faisons un peu de phénoménolo­gie. Notre sen­sa­tion d’exister, liée à notre vouloir-vivre, se nour­rit des signes que notre con­science, vir­tu­al­ité en attente, reçoit du monde et de notre corps qui en fait par­tie. Les uns accrois­sent notre con­nais­sance, et c’est la maîtrise du monde intel­li­gi­ble, comme une bouf­fée d’oxygène qui enivre ; d’autres ébran­lent notre émo­tiv­ité, et c’est l’univers moral ou pas­sion­nel qui est touché ; d’autres enfin s’adressent à nos sens supérieurs, la vue et l’ouïe, et c’est le plaisir pur des équili­bres, des har­monies, des symétries, des pro­por­tions (le nom­bre d’or…) qui sont comme la logique du sen­si­ble et témoignent d’une math­é­ma­tique interne peut-être en réso­nance avec la struc­ture de l’univers.

On appelle beauté (ou laideur !), selon moi, l’addition des mes­sages envoyés par les formes-signes de l’œuvre, rem­plis­sant (ou pas) leur fonc­tion espérée d’agrandissement, de con­sol­i­da­tion, d’accord, de cathar­sis, d’apaisement, de joie de notre être-dans-le-monde. Il va de soi que plus nom­breux sont les mes­sages des trois ordres (intel­li­gi­ble, émo­tion­nel, sen­suel), mieux ils se com­plè­tent, se com­plex­i­fient, et plus s’accroît le sen­ti­ment de beauté – de déchire­ment du voile, de sur­gisse­ment de l’être – qui peut s’élever par inten­si­fi­ca­tion jusqu’au sub­lime. En nom­bre indéfi­ni comme les étoiles dans le ciel nous sem­blent les affects et les élé­ments de con­nais­sance for­mulés ou pressen­tis qui éma­nent du vis­age et du main­tien du Saint Jean-Bap­tiste de Léonard de Vin­ci. Il peut en aller de même pour un groupe d’images ani­mées et sonores, au ciné­ma.

Il est bien évi­dent que dans les films – ou dans la vie ‒ la guerre, et les scènes sub­limes et déchi­rantes qu’elle sus­cite, n’est pas l’unique cir­con­stance sus­cep­ti­ble de nous exal­ter. Tout événe­ment excep­tion­nel, non seule­ment extérieur mais aus­si d’ordre intime, qui rompt avec le cours habituel de la vie, est de nature à pro­jeter une lumière intense et crue sur l’être humain, à le pouss­er dans ses retranche­ments ou vers ses extrêmes lim­ites. Dans le cas d’une œuvre dra­ma­tique, cette rup­ture avec le cours ordi­naire des choses peut donc éclair­er dif­férem­ment les indi­vidus, ren­forcer les enjeux, en sus­citer de nou­veaux. Elle mélange les morceaux du puz­zle et oblige à recom­pos­er le dessin. Cela se passe aus­si bien dans un film polici­er, un drame amoureux, un péplum, des sou­venirs d’enfance, que dans un film de guerre…

Si, comme vous le dites, « faire de l’art sig­ni­fie con­stru­ire avec l’ex­is­tant un exis­tant nou­veau qui en quelque façon exor­cise l’artiste », con­sid­érez-vous les comédies musi­cales telles que Le Magi­cien d’Oz, West Side Sto­ry ou encore Chan­tons sous la pluie comme faisant par­tie de l’art du ciné­ma ? Et dans le même esprit com­ment con­sid­érez-vous l’an­i­ma­tion ?

Je con­fesse que je n’éprouve pas une grande pas­sion pour la comédie musi­cale, bien que cer­taines, que vous citez, m’aient procuré un cer­tain plaisir, mais d’ordre théâ­tral et musi­cal beau­coup plus que ciné­matographique. Pour une rai­son ana­logue, je préfère le théâtre à l’opéra. En fait, si j’apprécie le mélange des gen­res : comique et trag­ique, poé­tique et réal­iste, lan­gage recher­ché et argo­tique, etc., mélange qui peut pro­duire des effets sai­sis­sants, je n’analyse pas de la même façon la jux­ta­po­si­tion des sup­ports : les « col­lages » dans la pein­ture, par exem­ple, ou l’introduction de par­ties dan­sées dans une action réal­iste, ou des per­son­nages qui se par­lent comme on se par­le dans la rue et brusque­ment se met­tent à chanter ; ou encore la pro­jec­tion de séquences filmées au milieu d’un spec­ta­cle vivant.

Par souci de clarté : j’appelle « sup­port » tout art con­sid­éré sous l’aspect de l’ensemble de ses moyens matériels et intel­lectuels, sachant que la final­ité, ren­dre le monde plus hab­it­able à ses habi­tants, est iden­tique pour tous les arts. Par exem­ple, pour la lit­téra­ture, non seule­ment le papi­er, le traite­ment de texte ou le sty­lo, mais aus­si les mots et leur agence­ment, la gram­maire, la séman­tique, l’étymologie ; pour le théâtre, non seule­ment les trois côtés de la scène, le rideau, le décor, mais aus­si la néces­sité des con­ven­tions tem­porelles, spa­tiales, com­porte­men­tales, objec­tales (le fameux poulet en car­ton), attachée aux con­di­tions d’une représen­ta­tion qui ne peut être qu’une métaphore du réel. Ain­si, l’intervention dans un ouvrage, quel que soit l’art con­sid­éré, de moyens inadap­tés à cet art et des­tinés par nature à un autre vecteur d’expression est for­cé­ment ressen­tie comme un corps étranger ; plus ou moins douloureuse­ment selon les sen­si­bil­ités ou l’habitude qu’on en a prise et qui finit quelque­fois par mas­quer le désac­cord.

Je ne me dis­simule pas ce qu’il y a de sub­jec­tif dans mon raison­nement, mais si vous avez lu mon texte « Le Mythe d’Aristarque », vous savez que je ne crois pas à la pos­si­bil­ité d’une récep­tion neu­tre, « sci­en­tifique », ou éclec­tique, de l’art. Et non con­tent de ne pas croire à son exis­tence, que j’analyse comme un leurre, je n’en conçois même pas l’intérêt.

Pour revenir plus pré­cisé­ment à votre ques­tion, je perçois les comédies musi­cales, y com­pris les plus réussies, comme des œuvres bâtardes qui seraient à leur place sur une scène de théâtre (d’où elles provi­en­nent, d’ailleurs), là où leur pré­sup­posé con­ven­tion­nel s’épanouirait à l’aise au lieu d’être con­tred­it par l’objectivité de l’enregistrement, comme se trou­ve con­tred­it le théâtre filmé.

Quant aux films d’animation, ils appar­ti­en­nent à un art spé­ci­fique, autonome, très respectable, très minu­tieux, qui a pro­duit des chefs‑d’œuvre, mais qui, à part les con­di­tions de pro­jec­tion sur un écran, n’entretient aucune rela­tion avec l’art ciné­matographique. Il existe pour­tant des per­son­nes sen­sées qui pro­fessent que tout ce qui est pro­jeté et qui bouge sur un écran s’appelle « ciné­ma ».  Je pense que, de la même façon, on pour­rait alléguer que tout ce qui s’imprime sur du papi­er s’appelle « lit­téra­ture ».

Que pensez-vous aujourd’hui des autres visions cinéphiliques, celles que vous rejetiez à l’époque mac-mahoni­enne ?

À plusieurs repris­es, plus ou moins récem­ment, j’ai répon­du à cette ques­tion, en par­ti­c­uli­er dans l’avant-propos à L’Écran éblouis­sant et la pré­face à L’Histoire du mac-mahon­isme de Christophe Fouchet. On me la pose sou­vent et je me la pose à moi-même parce qu’il y avait sans doute quelque chose d’excessif dans le rig­orisme mac-mahonien, qui nous con­dui­sait à n’admettre dans notre pan­théon qu’une douzaine de cinéastes et à dédaign­er les autres, spé­ciale­ment ceux que défendaient les Cahiers du ciné­ma, sans par­ler de Posi­tif ! L’intransigeance de nos vingt ans n’explique pas tout. Assuré­ment nous étions sincères et nos préférences étaient argu­men­tées, mais je pense que, presque incon­sciem­ment, une stratégie s’était imposée à nous, qui con­sis­tait en pre­mier lieu à insis­ter sur notre dif­férence pour jus­ti­fi­er notre ambi­tion d’exister au sein d’une élite cinéphilique déjà bien struc­turée et organ­isée ; et cette stratégie non con­certée, en quelque sorte spon­tanée, nous ame­nait à exercer un cer­tain ter­ror­isme intel­lectuel pour impos­er notre présence et nos goûts.

Nous avions d’ailleurs été à bonne école : les « Jeunes Turcs », comme on appelait les agi­ta­teurs de la Nou­velle Vague, Truf­faut en tête, n’avaient pas procédé autrement vis-à-vis de leurs aînés, pour pren­dre leur place.

Pour autant, je ne renie rien de ce que j’ai pu écrire à cette époque con­tre tel ou tel cinéaste, Anto­nioni par exem­ple. Je per­siste à tenir le ciné­ma muet pour infirme, et à l’apprécier comme on aime les ani­maux dont on dit qu’il ne leur manque que la parole. J’ai cer­taine­ment été trop sévère, c’est-à-dire injuste, envers Welles, Nicholas Ray, même Hitch­cock. Mais je crois que mes reproches, trop bru­taux dans leur forme, demeurent val­ables en ter­mes d’analyse. Je com­pléterai cet exa­m­en de con­science en men­tion­nant l’élargissement ultérieur de ma palette à des cinéastes que j’aurais peut-être nég­ligés aupar­a­vant, tels Risi, Comenci­ni, Boor­man, pas mal d’autres dont j’ai fait état dans mes livres postérieurs à Sur un art ignoré. J’ai relevé dans mon tem­ple quelques stat­ues, comme Rosselli­ni, Renoir, même Stern­berg. Cela sim­ple­ment pour dire qu’une per­méa­bil­ité à la décou­verte ou à la redé­cou­verte n’est pas incom­pat­i­ble avec la fer­meté des principes.

Dans votre texte « La hau­teur de ton », je ne sais pas exacte­ment com­ment inter­préter « le ton ». S’ag­it-il du ton des dia­logues, de la couleur des images, de l’at­mo­sphère générale du film, ou du con­tenu non exprimé, métaphorique, du film ?

Nous sommes ici dans le domaine où se mêlent le plus inex­tri­ca­ble­ment le con­tenu et le con­tenant, ou si vous préférez, le dit et le dire, ou encore le sig­nifié et le sig­nifi­ant, qui s’engendrent l’un l’autre et ne sont étudiés séparé­ment que de manière abstraite et sco­laire. Il s’agit en somme de ce qu’on appelle aus­si le style, dans la mesure où l’on par­le, chez un écrivain par exem­ple, de « grand style » ou de « style gen­darme » : non pas l’étendue du lex­ique et la cor­rec­tion gram­mat­i­cale, mais plutôt la struc­ture, le mou­ve­ment, l’enchaînement par­ti­c­uliers des phras­es (qui sont le mou­ve­ment et l’enchaînement de la pen­sée), traduisant l’ampleur ou l’étriqué de la vision, instau­rant un cli­mat général, con­noté et cor­roboré par les écrits du même auteur déjà con­nus ; con­no­ta­tion que ce mou­ve­ment, cette struc­ture, ce vocab­u­laire qui lui sont pro­pres, réveil­lent en notre mémoire, offrent à notre imag­i­na­tion, et qui agran­dis­sent – ou rétré­cis­sent – la portée de son dis­cours. Le ton, c’est ce qui fait que la même intrigue dans le même milieu, asso­ciée aux mêmes événe­ments, aux mêmes per­son­nages, mari, amants, femme qui se sui­cide, dévelop­pés par Flaubert et par un auteur de romans de gare aboutiront soit à Madame Bovary, soit à un de ces mélos vaude­vil­lesques ven­dus à cent mille exem­plaires en trois jours et oubliés une semaine après.

Au ciné­ma, c’est exacte­ment pareil. Et si je préfère par­ler de « ton » plutôt que de « style », c’est pour éviter le sens réduc­teur qui est trop sou­vent attribué à ce voca­ble, lim­ité aux mou­ve­ments d’appareil et au découpage en plans. Le ton, c’est la hau­teur ou la bassesse, la largeur ou l’étroitesse de vue d’un cinéaste, qui fait la dif­férence entre un pique-nique à la cam­pagne filmé par Jean Renoir et, sup­posons, par Max Pécas. Le ton, c’est tout ce que vous avez énuméré, syn­thétisé dans la mise en scène qui expose une cer­taine manière de regarder les gens et les choses.

Ne jamais oubli­er que ce qui est mon­tré, la pen­sée qui en gou­verne le choix, le mou­ve­ment et les pré­sup­posés de cette pen­sée, la dynamique de la mon­stra­tion – osten­si­ble, dis­crète, vio­lente, pais­i­ble… – tous ces élé­ments, influ­encés en out­re par le con­tenu nar­ratif, sont étroite­ment inter­dépen­dants et presque indis­so­cia­bles. Ils doivent être analysés ensem­ble, faute de quoi on risque de pass­er à côté de l’œuvre et de la démarche créa­trice en général, qui est fon­da­men­tale­ment à chaque instant une démarche de syn­thèse. C’est ain­si que j’entends pour ma part la sen­tence glob­al­isante de Mar­shall McLuhan : « The medi­um is the mes­sage. »

D’après vous, y a‑t-il des lim­ites à la représen­ta­tion d’une vio­lence sub­limée à tra­vers le ciné­ma ?

Si la vio­lence est sub­limée, je ne vois pas quelles lim­ites on pour­rait lui assign­er, puisque le sub­lime, éty­mologique­ment, est « juste au-dessous (sub) de la lim­ite (limes, limi­tis) », autrement dit à la place la plus élevée pos­si­ble, au-dessus de quoi il y a autre chose ou rien. Je pense que votre ques­tion pour­rait se refor­muler en ôtant « sub­limée » : la représen­ta­tion ciné­matographique de la vio­lence doit-elle avoir des lim­ites ? Je répondrai alors par l’affirmative : elle ne doit pas out­repass­er les bornes au-delà desquelles la rai­son d’être de l’art (cathar­sis, exor­cisme, défoule­ment psy­ch­an­a­ly­tique, pas­sage du non-sens au sens, con­cil­i­a­tion du Moi et du Reste…) se trou­ve élim­inée au prof­it d’un choc grossier sur la sen­si­bil­ité du spec­ta­teur, choc sem­blable – et donc inutile – à celui, brut et con­tin­gent, que provoque le monde réel. Mais ma réponse con­tient une sec­onde ques­tion tout aus­si impor­tante : com­ment trac­er la fron­tière ain­si définie ?

Où finit l’art, où com­mence la vio­lence bru­tale et super­flue, celle qui se déploie de plus en plus sou­vent sur les écrans, les films se con­fon­dant avec les jeux vidéo ou le jeu de quilles ? Si l’on peut définir le principe, je crois dif­fi­cile d’en énon­cer les règles d’application, tant les critères d’appréciation vari­ent avec les indi­vidus. Il en est une, cepen­dant, sur laque­lle tout le monde peut s’entendre. C’est « l’épaisseur humaine » des per­son­nages qui activent ou subis­sent la vio­lence. Si les per­son­nages, por­teurs de l’action, sont de sim­ples quilles abattues par une boule, des cibles sil­hou­et­tées pour exer­ci­ce de tir, dépourvues de passé, de pro­jets, de car­ac­téris­tiques psy­chologiques indi­vid­u­al­isées, à peine cernées par un léger trait d’environnement social, s’ils appa­rais­sent et dis­parais­sent telles des mar­i­on­nettes sans avoir été forte­ment iden­ti­fiés, sans que le spec­ta­teur ait le sen­ti­ment de les con­naître, voire de sym­pa­this­er avec eux, si les per­son­nages, donc, n’ « exis­tent » pas, comme cela arrive trop sou­vent par la faute de scé­nar­ios insuff­isants, de mis­es en scène dépourvues d’intériorité, la vio­lence qu’ils véhicu­lent est perçue comme gra­tu­ite, non sig­nifi­ante. Quand bien même elle pré­tendrait délivr­er quelque con­stat ou mes­sage, elle ne saurait accéder à la dig­nité de l’art.

Le ciné­ma est-il asservi à l’usage de la vio­lence pour provo­quer la fas­ci­na­tion?

Cela dépend encore une fois de ce qu’on entend par « vio­lence ». Dans le dis­cours pub­lic – poli­tique et médi­a­tique – le mot revêt une accep­tion rudi­men­taire, brute, uni­voque, en résumé celle du coup de poing dans la fig­ure, qui va de la fes­sée parentale au ter­ror­isme. Ce n’est évidem­ment pas cette vio­lence-là, sec­ouée d’explosions, ruis­se­lante de sang, que j’invoque en pri­or­ité dans mes textes, en par­ti­c­uli­er « Apolo­gie de la vio­lence », objet d’interprétations aus­si erronées que stu­pides, même à une époque – les années 1960 – où la police de la pen­sée était loin d’être aus­si organ­isée et menaçante qu’aujourd’hui. Il me sem­ble d’ailleurs que ma réponse à la ques­tion précé­dente répond en par­tie à la vôtre. Quand j’écris dans « Apolo­gie de la vio­lence » que « la vio­lence est un thème majeur de l’esthétique », on voit où se situe mon pro­pos : il con­cerne aus­si bien une chas­se à l’homme (Willie Boy par exem­ple), que deux couleurs bru­tale­ment jux­ta­posées sur une toile, une par­ti­tion musi­cale, une scène de la Médée d’Anouilh, ou encore l’imprécation la plus ter­ri­ble de la vengeance amoureuse : « La Colère de Sam­son » d’Alfred de Vigny… Mon texte com­pare d’ailleurs divers­es formes de vio­lence extérieure et intérieure, très dif­férentes selon les cinéastes ; par exem­ple, chez Lang, la vio­lence con­tenue, com­primée, que pour la force et le sens je place plus haut que celle, lâchée et bruyante, d’un Welles.

La vio­lence intéri­or­isée ou extéri­or­isée d’un sen­ti­ment ou d’un acte, trans­mise par un film, peut fascin­er. Mais d’autres fac­teurs sont iden­ti­fi­ables. La beauté irra­di­ante d’une actrice, un acte grandiose dans le reg­istre du sac­ri­fice, de la générosité, de la noblesse de cœur, une scène de bon­heur édénique ou d’infinie tristesse, une vision éro­tique (au sens sug­ges­tif et si pos­si­ble inven­tif, non pas les tres­saute­ments mécaniques action­nés de nos jours sur les écrans), une appari­tion silen­cieuse de Nos­fer­atu, cent autres sit­u­a­tions d’où toute vio­lence au sens ordi­naire est absente sont égale­ment de nature à pro­duire ce phénomène : l’attraction mag­né­tique exer­cée par un ensem­ble de sig­ni­fi­ca­tions et d’affects agglu­tinés à un groupe d’images, ain­si élevées à leur plus haute puis­sance humaine et cos­mique, et qui, par leur irrup­tion, arrachent le spec­ta­teur trans­fig­uré à son intéri­or­ité banale­ment quo­ti­di­enne.

Bun­ga­low pour femmes de Raoul Walsh | © Twen­ti­eth Cen­tu­ry-Fox

J’ai lu votre texte « Fritz Lang, mode d’emploi ». On dit qu’il est néces­saire de regarder les films de Lang trois fois (min­i­mum), parce que c’est ain­si qu’on peut les décou­vrir com­plète­ment. Est-il impos­si­ble de les appréci­er du pre­mier coup ? D’autres réal­isa­teurs de cette époque-là peu­vent-ils être plus facile­ment com­pris grâce à leur langue ciné­matographique plus claire et sim­ple ?

Votre dernière phrase me paraît assez étrange, car je ne con­nais pas de cinéaste plus sim­ple que Fritz Lang. J’en con­nais de très com­pliqués, très alam­biqués, voire énig­ma­tiques, qui mêlent le rêve à la réal­ité, le vrai et le faux, le présent objec­tif aux réminis­cences, qui dis­lo­quent la chronolo­gie, fil­ment une oreille en gros plan quand on aimerait savoir où l’action se déroule et un paysage vu d’un drone là où s’imposerait l’échancrure pal­pi­tante d’un cor­sage… Cer­tains jouent au trav­el­ling comme on joue au ten­nis, on voit des coups de zoom qui cassent la vision, des ralen­tis qui écrasent l’élégance d’une démarche et des accélérés qui insul­tent l’espèce humaine. Rien de tout cela chez Lang, qui mon­tre les choses comme elles doivent être mon­trées par l’enregistrement introu­blé du réel, enreg­istrement aus­si invis­i­ble qu’on peut. Cette con­séquence du fonc­tion­nement optique de la caméra, aus­si affamée de réal­ité que le micro­scope du chercheur, je l’ai nom­mée l’esthétique de la trans­parence, comme le rap­pelle le Pr Robert J. Berg dans son livre À la ren­con­tre du ciné­ma français (Yale Uni­ver­si­ty Press, 2011). C’est le para­doxe du ciné­ma : il a boulever­sé la rela­tion, aupar­a­vant inévitable­ment biaisée, de l’art avec le réel. C’est ce para­doxe qui le rend si sujet à l’incompréhension.

Les spec­ta­teurs qui ressen­tent le besoin de vision­ner trois fois ou davan­tage les films de Lang pour com­mencer à en apercevoir le sens sont ceux dont l’esprit s’encombre de préjugés socio-cul­turels inadéquats, de fil­tres esthé­tiques hors d’usage (les idées d’Eisenstein sur le mon­tage, par exem­ple), du sou­venir d’innombrables séquences qui sont autant de trahisons de la voca­tion orig­inelle de la pho­togra­phie ani­mée. Cette voca­tion définie par son instru­ment (comme celle du dessin par le cray­on) n’est pas dans Le Voy­age dans la lune mais dans L’Arroseur arrosé.

J’ai moi-même atten­du une sec­onde pro­jec­tion du Tigre du Ben­gale pour me con­va­in­cre du chef‑d’œuvre qu’il est. Et j’ai analysé par la suite le motif de ma réti­cence à la pre­mière vision : j’avais en tête L’Invraisemblable Vérité, film en noir et blanc, comme aboutisse­ment et référence du ton « lang­ien ». L’arrivée des couleurs (qui ne me gênaient pas en d’autres films de Lang) dans cet univers asphyx­ié par le trag­ique en avait trou­blé la représen­ta­tion men­tale que m’imposait le noir et blanc de L’Invraisemblable Vérité ; représen­ta­tion soudain con­fron­tée à un cha­toiement extérieur qui parais­sait la con­tredire.

J’avais subi sur moi-même l’effet typ­ique d’un de ces fil­tres cul­turels que je dénonce quand ils altèrent la vision immé­di­ate, « inno­cente », donc entière­ment récep­tive, d’une œuvre.

Pra­ti­quant résolu de l’esthétique de la trans­parence, Fritz Lang dirige l’acteur, désigne le décor, occupe logique­ment l’espace et le temps, découpe l’action de façon à ne laiss­er appa­raître que l’indispensable à la com­préhen­sion du réc­it. Cette matière, elle seule, porte le mes­sage du cinéaste, mes­sage qui est son regard même, son regard sur le monde, son regard sub­sti­tué au nôtre. C’est en cela que s’affirme la très grande sim­plic­ité de son art et peut-être sa dif­fi­culté d’accès, comme de tout cinéaste qui évite d’afficher ses inten­tions, ne déforme pas les apparences pour leur impos­er de force une sig­ni­fi­ca­tion, mais au con­traire les charge de sig­ni­fi­er par elles-mêmes ce qu’il souhaite qu’on y voie.

Pour répon­dre plus directe­ment à votre ques­tion, je dirais que plus un met­teur scène est uni­versel, plus il est sim­ple, et que plus il est sim­ple, moins son pro­pos, dont l’entrée n’est pas fléchée, sera pénétré par les spec­ta­teurs qui suiv­ent docile­ment la sig­nal­i­sa­tion cul­turelle en vigueur.

Le ciné­ma pour Fritz Lang est un pré­texte pour son­der le monde. Dans sa mise en scène du Tigre du Ben­gale et du Tombeau hin­dou, l’esthé­tique n’est pas tout à fait réal­iste. Ne pensez-vous pas qu’il utilise le sep­tième art comme un exu­toire ?

Per­me­t­tez-moi de n’être pas totale­ment en phase avec les atten­dus de votre ques­tion.  Le ciné­ma pour Lang n’est pas un « pré­texte », mais l’outil élu entre tous de son tra­vail. Il l’a élu entre tous parce qu’il lui parais­sait le plus adéquat à l’exercice de ses fac­ultés et à l’atteinte de son but. Son tra­vail, comme celui de tout artiste créa­teur digne de con­sid­éra­tion, con­siste à façon­ner un objet-miroir qui ren­voie une image du monde plus intel­li­gi­ble que l’univers opaque, indéchiffrable, auquel on se heurte comme le papil­lon con­tre une vit­re. Réor­don­nant le désor­dre des apparences, l’artiste est un démi­urge ; il s’engage dans une con­cur­rence avec les dieux, ce qui n’est pas une mince ambi­tion. « Son­der le monde », c’est-à-dire ten­ter de le com­pren­dre et de le clar­i­fi­er, de ren­dre lis­i­ble l’illisible, oui, vous avez rai­son ; mais ce n’est qu’un aspect de son tra­vail. Vous n’avez pas tort non plus d’ajouter l’idée d’exutoire à l’objectif glob­al de Fritz Lang.

Sec­ond atten­du de votre juge­ment : dans Le Tigre et le Tombeau, « l’esthétique n’est pas tout à fait réal­iste ». Je m’interroge sur la rai­son de cette allé­ga­tion. Est-ce parce que, au terme de la séance de pres­tidig­i­ta­tion, le sang qui s’écoule du cof­fre n’est pas le vrai sang de la vic­time ? Quiconque garde en mémoire les grands films de l’histoire du ciné­ma con­sid­érés comme réal­istes aura, je pré­sume, autant de dif­fi­culté que moi à dis­cern­er en quoi le dip­tyque de Lang s’écarte de leur esthé­tique.

Ces deux points pré­cisés, on peut en effet employ­er le mot « exu­toire », aus­si bien que « cathar­sis », « exor­cisme », « défoule­ment », voire « con­fes­sion », toutes expres­sions désig­nant à peu près la même idée de délivrance, soit d’un tour­ment par­ti­c­uli­er, soit d’un mal-être général. Et cette idée épouse celle de recréa­tion, ou plutôt réa­gence­ment, d’un univers plus res­pirable, que je for­mu­lais comme jus­ti­fi­ca­tion de l’existence de l’art, dans toutes les civil­i­sa­tions depuis les débuts de l’histoire humaine.

Les mis­es en scène d’Otto Pre­minger sont-elles orchestrées par les dia­logues ou par le car­ac­tère des per­son­nages ? 

Au stade de l’élaboration du scé­nario, où sont dess­inés les per­son­nages, et de la rédac­tion des dia­logues, vous vous inter­ro­gez sur ce qui va ori­en­ter le plus forte­ment, avec le plus de réso­nance (« orchestr­er »), le tra­vail du met­teur en scène. Tout d’abord, il est clair que les dia­logues, s’ils rem­plis­sent cor­recte­ment leur fonc­tion, sont issus des car­ac­tères et vont dans la même direc­tion. Il n’y a donc pas lieu de les sépar­er des per­son­nages. Dès lors, l’intérêt de votre ques­tion se recen­tre sur le tra­jet causal qui relie l’ensemble de l’écriture (du sujet, des per­son­nages, des dia­logues) à la mise en scène. Certes, chronologique­ment, au départ, ce tra­jet existe, sur une ligne droite à sens unique, et il est le même pour tous les films. Mais il con­vient d’examiner con­crète­ment le déroule­ment du tra­vail.

On se rend compte alors que ce déter­min­isme uni­di­rec­tion­nel n’existe pas, a for­tiori chez Pre­minger, l’un des pre­miers à avoir mis en cause le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en de répar­ti­tion des tâch­es (le scé­nario par l’un, les dia­logues par un autre, la mise en scène par un troisième…). Déjà, au pre­mier stade de l’écriture, le rap­port de sub­or­di­na­tion entre l’histoire et les per­son­nages est assez flou. Tan­tôt l’action déter­mine un per­son­nage, tan­tôt c’est le con­traire. Un car­ac­tère peut inspir­er une péripétie comme une péripétie peut exiger l’arrivée d’un per­son­nage. Quant aux dia­logues, excep­té le statut très spé­cial de cer­tains met­teurs en scène tels que Rohmer ou Gui­t­ry, chez qui la parole prend le pas sur les actes, la logique dra­maturgique veut qu’ils sor­tent du moule de l’action plutôt que l’inverse. Mais là encore, une phrase peut provo­quer un acte, voire une série d’événements. Le com­porte­ment du per­son­nage dicte en principe le dia­logue, mais les deux sont portés et recon­stru­its par l’acteur, et sous la direc­tion du met­teur en scène. Cela peut provo­quer des inflex­ions impor­tantes.

Tou­jours pen­dant le tour­nage, il arrive qu’un détail con­cret, un imprévu, amè­nent le réal­isa­teur à mod­i­fi­er un com­porte­ment, ou car­ré­ment le cours du réc­it. Je pense qu’il faut pren­dre en compte la com­plex­ité des rap­ports entre les événe­ments, l’environnement social, le décor naturel et urbain, les per­son­nages, les acteurs qui les incar­nent, la mise en scène et en images de tout cela. Il faut com­pren­dre ces rap­ports comme une per­ma­nente inter­ac­tion des élé­ments les uns sur les autres où la pri­or­ité causale de principe est fréquem­ment bous­culée. Cette inter­ac­tion est mise en évi­dence au stade du découpage où s’élabore une syn­thèse des com­posants d’écriture ver­bale et de lan­gage audio­vi­suel.

En 1961, lors d’un échange de pro­pos (repro­duit dans mon livre L’Écran éblouis­sant), Pre­minger m’a décrit dans le détail la rela­tion qui, selon lui, s’établit entre l’histoire à racon­ter et la mise en scène qui racon­te, descrip­tion qu’il résumait ain­si : « Bien que ce soit le tra­vail effec­tif qu’on tire du sujet qui compte et non le sujet, [si tel sujet est plus ambitieux qu’un autre] l’approche en est dif­férente et par con­séquent le tra­vail mieux inspiré. »

Pourquoi Otto Pre­minger était-il un cinéaste détesté à son époque ?

Il serait plus juste, je crois, de con­stater qu’il était incom­pris par une bonne par­tie de la cri­tique, aux États-Unis bien enten­du, mais aus­si en France, quoique ce fût en France que l’on a com­mencé à le met­tre à sa vraie place, comme vous le savez sans doute, notam­ment dans deux ou trois arti­cles des Cahiers du ciné­ma (Philippe Demon­s­ablon, Jacques Riv­ette) ; puis il a été propul­sé aux som­mets par le fameux « car­ré d’as » du Mac-Mahon. La cri­tique offi­cielle en France, notam­ment Yvonne Baby et Georges Sadoul, mécon­nais­sait Pre­minger. Je me rap­pelle avoir été traité de « méta­physi­cien » par Sadoul, ce qui sous sa plume devait être une espèce d’injure, parce que je dis­tin­guais une unité dans des films où, de Lau­ra à L’Homme au bras d’or, il n’apercevait que la diver­sité des sujets !

En fait, mal­gré les très grands suc­cès publics rem­portés par ses films les plus con­nus, Pre­minger a tou­jours souf­fert d’un malen­ten­du, qui se pro­longe d’ailleurs de nos jours, à en juger par les com­men­taires de cer­tains mag­a­zines lorsqu’on dif­fuse ses films à la télévi­sion. Les cri­tiques et les cinéphiles qui les con­sid­èrent de la même façon que n’importe quels pro­duits de con­som­ma­tion courante, sont ceux pour qui la mise en scène de ciné­ma doit être osten­ta­toire (par les mou­ve­ments d’appareil, la sin­gu­lar­ité des plans, les effets de lumière, de mon­tage, etc.), alors que tout l’art de Pre­minger, avec plus de flu­id­ité encore que Lang, tend vers la trans­parence absolue entre notre regard et ce qu’il choisit de nous mon­tr­er. Ni la main de l’artiste, ni l’outil ne doivent s’interposer. En ce sens, qui est celui du clas­si­cisme le plus pur, le plus éloigné de tous les maniérismes, de toutes les coquet­ter­ies esthéti­santes, de toutes les com­plai­sances à l’égo, je dirais que le met­teur en scène d’Angel Face et de Sainte Jeanne est le cinéaste mac-mahonien par excel­lence. C’est peut-être un motif suff­isant de détes­ta­tion !

Pour vous, quel est le meilleur type de scé­nario : un scé­nario presque vide sans aucune indi­ca­tion ou à l’in­verse un scé­nario trop détail­lé ?

J’ai envie de répon­dre : ni l’un ni l’autre. D’abord, s’il est « trop détail­lé », l’adverbe « trop » indique déjà un excès répréhen­si­ble ! Avant de réfléchir à cette ques­tion il con­vient de savoir si le met­teur en scène est ou n’est pas en même temps le scé­nar­iste. S’il occupe les deux fonc­tions, il va sans dire que plus son scé­nario sera détail­lé, plus il se rap­prochera de son tra­vail ultérieur sur le tour­nage. En revanche, le prob­lème se pose expressé­ment si le scé­nar­iste et le met­teur en scène sont deux per­son­nes dis­tinctes. Dans ce cas, si le scé­nario est très détail­lé, il risque d’orienter le tra­vail du met­teur en scène de manière trop impérieuse et d’entraver ain­si sa lib­erté de créa­tion. C’est ce qui se pro­duit par exem­ple dans le cas d’un roman porté à l’écran. Il est néces­saire de « l’adapter », c’est-à-dire de ren­dre au cinéaste les moyens d’exercer libre­ment son méti­er, sans rester bridé par le romanci­er. On en déduira qu’un scé­nario trop chargé de détails con­crets et pré­cis ne peut con­venir qu’à un tâcheron sans idées per­son­nelles, qui se con­tentera de met­tre tech­nique­ment en images l’histoire dévelop­pée par le scé­nar­iste. Cela a existé jadis à Hol­ly­wood, et existe sans doute encore à la télévi­sion, surtout dans le domaine des séries et feuil­letons.

Pour un cinéaste vrai­ment créa­teur, un scé­nario dépouil­lé, voire pau­vre en détails, est sans doute préférable, à con­di­tion toute­fois qu’il soit vertébré : suff­isam­ment struc­turé par les événe­ments et par la con­sis­tance des per­son­nages pour jouer son rôle de colonne vertébrale du réc­it qui se déroulera sur l’écran. Sinon, le met­teur en scène devra remanier et com­pléter le scé­nario. Répé­tons-le : ce qui se déroule sur l’écran est la chair, mod­elée par le met­teur en scène et qui forme l’œuvre ; mais cette chair pour tenir debout a besoin d’une ossa­t­ure. Nous le savons, la fron­tière entre scénariste(s), dialoguiste(s), met­teur en scène, si elle fig­ure tou­jours dans les con­trats, dans la pra­tique est beau­coup moins nette aujourd’hui qu’autrefois. Elle s’est en par­tie effacée à mesure que le réal­isa­teur était recon­nu, non plus seule­ment comme chef d’orchestre, mais comme com­pos­i­teur du film. Il est d’ailleurs intéres­sant de savoir que ce dernier point était encore con­testé de façon très polémique, et con­tre toute évi­dence, par cer­tains scé­nar­istes améri­cains, tel Paul Jar­ri­co, dans les années 1960 : voir le numéro 14 (juin 1962) de Présence du ciné­ma.