Après la loi ORE en 2018, le décret « Bien­v­enue en France » et l’augmentation des frais d’inscription pour une par­tie des étu­di­ants étrangers hors-UE en 2019, l’année uni­ver­si­taire qui vient de s’achever a vu une nou­velle réforme men­ac­er les principes fon­da­teurs de l’Université française. Le pro­jet de loi LPPR, ou Loi de Pro­gram­ma­tion Pluri­an­nuelle de la Recherche, est un texte qui pro­pose, en principe, une évo­lu­tion du bud­get de la recherche jusqu’en 2030. Dans les faits, la LPPR s’accompagne égale­ment de plusieurs mesures vive­ment con­testées par la com­mu­nauté sci­en­tifique : des « CDI de mis­sion » (con­trats appelés à se ter­min­er à la fin d’un pro­jet de recherche), des tenures tracks (recrute­ment accru de pro­fesseurs assis­tants tem­po­raires), ou encore le ren­force­ment d’un sys­tème de finance­ment de la recherche basé sur des appels à pro­jets et des éval­u­a­tions prospec­tives.

Maître de con­férence, chercheur en Études ciné­matographiques à l’Université Paris Sor­bonne Nou­velle depuis 2006 et codi­recteur du Mas­ter Ciné­ma et Audio­vi­suel depuis 2019, Antoine Gaudin est en pre­mière ligne face à cette nou­velle mesure qui men­ace le monde, déjà frag­ile, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous avons voulu nous entretenir longue­ment avec lui pour faire le point sur les con­séquences de la LPPR sur son tra­vail, sur les dernières réformes du quin­quen­nat Macron à l’encontre de l’Université, mais aus­si sur les formes pos­si­bles de con­tes­ta­tion.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il serait intéres­sant de com­mencer par évo­quer les dif­férents statuts que l’on peut trou­ver dans l’enseignement supérieur : Pro­fesseur, Maître de con­férences, chargé de cours, BIATSS, etc. Tout ceci n’est pas for­cé­ment évi­dent pour qui n’aurait pas un pied à l’université. Com­ment s’organise et se répar­tit le tra­vail dans l’enseignement supérieur ?

C’est bien de com­mencer par là, car le prob­lème avec les réformes de l’Université, c’est que per­son­ne, à l’extérieur, ne sem­ble les com­pren­dre. Le fonc­tion­nement des uni­ver­sités n’est pour­tant pas si opaque, mais les médias grand pub­lic s’en dés­in­téressent, parce qu’ils jugent cela trop com­pliqué pour leur pub­lic, pour lequel ils n’ont pas une grande con­sid­éra­tion. Pour résumer, der­rière le terme générique de « profs », se cache un cer­tain nom­bre de statuts. Il y a d’abord les tit­u­laires, c’est-à-dire ceux qui occu­pent un emploi statu­taire : Pro­fesseurs et Maîtres de con­férences. Maître de con­férences est le pre­mier grade d’enseignant-chercheur tit­u­laire. On y accède au niveau bac+8, après avoir rédigé et soutenu avec suc­cès une thèse de doc­tor­at de plusieurs cen­taines de pages, être devenu expert dans un ou plusieurs champs, et avoir obtenu une qual­i­fi­ca­tion de la part du CNU (Con­seil Nation­al des Uni­ver­sités) sur la base d’une pro­duc­tion con­séquente et régulière d’articles et de con­férences sci­en­tifiques ; le tout, en don­nant plusieurs cen­taines d’heures de cours sous des con­trats pré­caires et mal payés, et en s’impliquant, sou­vent à titre gra­tu­it, dans des tâch­es d’organisation de la recherche, sur un grand nom­bre d’années pen­dant et après la thèse.

Cela suf­fit-il pour être recruté ?

Loin de là. Si l’on a fait tout cela et si on a un tal­ent recon­nu, une grosse force de tra­vail, un bon réseau et de la chance, on sera peut-être recruté un jour, à un âge com­pris entre trente et quar­ante ans, et par­fois même plus tard, sur un des rares postes mis au con­cours, face à une cen­taine de can­di­dats d’un niveau com­pa­ra­ble. Une fois en poste, on con­tin­uera à tra­vailler au moins 50 heures par semaine toute l’année (même hors des péri­odes de cours), sou­vent soirs et week-ends com­pris, pour men­er de front activ­ités de recherche, activ­ités d’enseignement et activ­ités admin­is­tra­tives – ces dernières étant de plus en plus nom­breuses et chronophages au fur et à mesure que la sit­u­a­tion des uni­ver­sités se détéri­ore. La fonc­tion de Pro­fesseur est assez sim­i­laire à celle de Maître de Con­férences, c’est sim­ple­ment le grade au-dessus, avec la dif­férence qu’à ce niveau on dirige des thès­es de doc­tor­at. On y accède en moyenne au bout de 10 ou 20 ans de Maîtrise de con­férences, après avoir passé un nou­veau diplôme, l’HDR (Habil­i­ta­tion à Diriger des Recherch­es) et un nou­veau con­cours de recrute­ment.

Ça, c’est pour les tit­u­laires, mais la majeure par­tie des enseignants-chercheurs de l’Université française sont en réal­ité des pré­caires…

En effet, les uni­ver­sités ne pour­raient aujourd’hui pas fonc­tion­ner sans la vaste cohorte des enseignants non-tit­u­laires : con­tractuels en CDD (ATER, PRAG, PAST, PRCE), et surtout chargés de cours payés à l’heure, pour la plu­part des doc­tor­ants ou doc­teurs bac+8 qui sont engagés au petit bon­heur la chance selon les besoins des for­ma­tions, sans garantie de recon­duc­tion d’une année à l’autre ou d’un semes­tre à l’autre, qui ne béné­fi­cient d’aucun con­trat digne de ce nom et d’aucune cou­ver­ture sociale, qui sont payés en dessous du SMIC horaire si on prend en compte le total de leurs heures de tra­vail, et qui ne touchent leur argent que plusieurs mois après la fin de leurs presta­tions. Du fait de l’asphyxie budgé­taire des uni­ver­sités, la plu­part des cours dis­pen­sés aux étu­di­ants de Licence le sont ain­si aujourd’hui par des per­son­nes frag­ilisées sociale­ment, dépen­sant par­fois en bil­lets de train pour rejoin­dre une uni­ver­sité loin­taine tout ce qu’elles y gag­nent en y don­nant cours, oblig­ées de recourir à des petits boulots ali­men­taires pour sur­vivre, et même pour avoir sim­ple­ment le droit d’enseigner, car l’Université ne paie pas de charges sociales sur leurs con­trats et exige qu’ils soient employés ailleurs. Je con­nais ain­si des gens qui sont bac+8 et qui, pour avoir le droit d’enseigner à l’Université, sont agents d’entretiens, caissiers, tra­vail­lent dans des press­ings, etc. Des métiers éminem­ment utiles et respecta­bles, mais qui ne cor­re­spon­dent pas à leurs com­pé­tences et à leurs qual­i­fi­ca­tions. Rap­pelons qu’en par­al­lèle de cet investisse­ment pas­sion­nel, voire sac­ri­fi­ciel, dans l’enseignement, un grand nom­bre de chargés de cours con­tribuent gra­tu­ite­ment à la recherche française, en assur­ant tant bien que mal une pro­duc­tion sci­en­tifique, par intérêt pour cette activ­ité, mais aus­si afin de con­tin­uer à exis­ter dans le milieu uni­ver­si­taire, et ain­si nour­rir l’espoir de faire un jour par­ti des rares heureux élus qui décrocheront un poste de Maître de con­férences. Du fait de la rareté des postes de MCF mis au con­cours, ce dernier statut est aujourd’hui vu comme le Graal, c’est-à-dire comme un priv­ilège, alors qu’il devrait sim­ple­ment être une norme pour les tra­vailleurs de l’Université.

La réal­ité de l’Université française aujourd’hui, c’est cela : un sys­tème d’exploitation général­isé, qui s’étend égale­ment à la sit­u­a­tion des per­son­nels tech­niques et admin­is­trat­ifs, les BIATSS, dont les mis­sions sont tout aus­si essen­tielles au bon fonc­tion­nement logis­tique des étab­lisse­ments. Eux aus­si sont en sous-effec­tif et en sur­charge qua­si­ment partout. Faute de bud­get suff­isant pour des CDI pérennes, ils sont le plus sou­vent recrutés sur des postes tem­po­raires et sous-payés. Cela les empêche de s’inscrire dans la durée sur les­dits postes, ce qui entraîne un impor­tant turn-over, avec tout le gâchis de com­pé­tences et tous les dys­fonc­tion­nements qui accom­pa­g­nent chaque tran­si­tion, et qui, évidem­ment, impactent néga­tive­ment les étu­di­ants. À tous les niveaux de ce sys­tème, on retrou­ve donc sur­charge, pénurie, sous-rémunéra­tion et souf­france au tra­vail. Même les plus « priv­ilégiés » en apparence, les Maîtres de con­férences et les Pro­fesseurs, en pâtis­sent. Le nom­bre de postes de MCF mis au con­cours a chuté de 40 % ces quinze dernières années, alors que le nom­bre d’étudiants accueil­lis par l’Université ne cesse d’augmenter. Leur rémunéra­tion est de 40 % inférieure à la moyenne des pays de l’OCDE, ce qui veut dire que la France est, par­mi les pays dévelop­pés, un de ceux qui trait­ent le plus mal ses enseignants-chercheurs. Comme ces derniers sont les seuls à pou­voir occu­per cer­taines fonc­tions d’encadrement admin­is­tratif, qu’ils sont de moins en moins nom­breux pour les assur­er, et que les­dites tâch­es sont de plus en plus chronophages tout en étant assor­ties de décharges horaires absol­u­ment ridicules, les enseignants-chercheurs tit­u­laires se retrou­vent sou­vent dans l’impossibilité matérielle de rem­plir à bien toutes leurs mis­sions, notam­ment celles pour lesquelles ils sont recrutés, à savoir l’accompagnement péd­a­gogique des étu­di­ants et la pro­duc­tion de recherche.

Juste­ment, la spé­ci­ficité des enseignants du supérieur, par rap­port à ceux du pri­maire et du sec­ondaire, c’est d’être aus­si des chercheurs. Quelle est la sit­u­a­tion du côté de la recherche française ?

Il faut en effet rap­pel­er que les uni­ver­sités ne sont pas seule­ment des lieux d’enseignement, mais égale­ment des lieux de recherche, les deux activ­ités se nour­ris­sant mutuelle­ment. C’est pourquoi nos cours, notam­ment, changent con­tin­uelle­ment, car ils sont en per­ma­nence nour­ris ou réac­tu­al­isés d’éléments nou­veaux issus de nos activ­ités de chercheurs. Cette rela­tion d’enrichissement mutuel entre l’enseignement et la recherche est au cœur du principe de l’Université, elle définit sa fonc­tion pre­mière dans une société dévelop­pée. Or aujourd’hui, quel que soit notre statut, la recherche est dev­enue un luxe, une activ­ité pour laque­lle il faut appren­dre à « vol­er du temps », sur la charge péd­a­gogi­co-admin­is­tra­tive dev­enue de plus en plus lourde, ou bien, le plus sou­vent, sur la vie privée et les con­gés. Beau­coup de col­lègues n’arrivent même plus à assur­er con­ven­able­ment leur veille sci­en­tifique, c’est-à-dire le fait de lire les pub­li­ca­tions qui parais­sent dans un champ don­né dont ils sont experts, alors qu’il s’agit de l’activité de base d’un chercheur pour rester à niveau dans son champ. La recherche est égale­ment dev­enue une activ­ité plus dif­fi­cile à exercer parce qu’elle coûte sou­vent de l’argent – par exem­ple quand il s’agit de men­er une expéri­ence, d’utiliser du matériel coû­teux, d’organiser ou de se ren­dre à des col­lo­ques sci­en­tifiques dans d’autres villes ou d’autres pays, etc. Or les finance­ments récur­rents ont fon­du comme neige au soleil, l’É­tat français étant très loin de tenir ses engage­ments inter­na­tionaux de 1 % du PIB alloués à la recherche publique. Cela n’empêche pas les gou­verne­ments suc­ces­sifs de clamer l’importance que la recherche aurait pour eux. Il est vrai que ces déc­la­ra­tions ne leur coû­tent pas cher, puisqu’elles ne sont jamais suiv­ies des actes. Au con­traire, la recherche n’a jamais été aus­si aban­don­née par les pou­voirs publics. Les seuls lab­o­ra­toires qui parvi­en­nent aujourd’hui à faire con­ven­able­ment de la recherche sont ceux qui ont obtenu des finance­ments sup­plé­men­taires en pas­sant par des appels à pro­jet, qui sont des procé­dures très coû­teuses en temps, et très sélec­tives : moins de 20 % des pro­jets présen­tés à l’ANR, l’Agence Nationale de la Recherche, débouchent sur un finance­ment. Cela veut dire qu’une par­tie impor­tante des chercheurs français, au lieu d’effectuer leurs recherch­es et d’en faire prof­iter la société, passent leurs temps à chercher… de l’argent, et à n’en pas trou­ver – donc, tout s’arrête là.

Au-delà de sa sélec­tiv­ité, le finance­ment de la recherche par les appels à pro­jets est égale­ment cri­tiqué pour ses effets sur la recherche elle-même…

En effet, cette con­cen­tra­tion des ressources sur les quelques lab­o­ra­toires ayant tri­om­phé dans les appels à pro­jets est à l’origine de plusieurs prob­lèmes. D’abord, une logique de con­cur­rence entre les labos qui, au lieu de coopér­er pour avancer ensem­ble sur un sujet, se font la guerre pour devenir les « meilleurs » et obtenir les sub­sides. Ensuite, une logique d’opportunisme, puisque la prime va sou­vent aux pro­jets « dans l’air du temps », au détri­ment de la recherche fon­da­men­tale au long cours. Enfin une inten­si­fi­ca­tion du népo­tisme, puisque dans l’examen des pro­jets et la sélec­tion de ceux qui auront le droit de se dévelop­per, les rela­tions inter­per­son­nelles et la répu­ta­tion des dif­férentes équipes pren­nent sou­vent le pas sur l’expertise objec­tive. Tout cela est com­plète­ment con­traire à ce qu’il faudrait pour le développe­ment d’une recherche française forte et inno­vante. Or, en ne se bas­ant que sur les finance­ments récur­rents, un lab­o­ra­toire ne peut plus fournir à ses chercheurs les moyens néces­saires pour assur­er con­ven­able­ment leurs mis­sions et pro­duire leurs résul­tats.

Je prends briève­ment mon exem­ple per­son­nel, pour que ce soit plus par­lant. Pour un des derniers col­lo­ques inter­na­tionaux aux­quels je me suis ren­du, en tant que spé­cial­iste du domaine traité, j’ai dû financer en par­tie mon voy­age et, sur place, dormir sur le canapé d’une amie, car mon labo m’avait déjà payé un autre déplace­ment inter­na­tion­al la même année, j’avais donc épuisé mon « crédit ». Mon prochain livre, sur mon autre champ de spé­cial­ité, si je veux le pub­li­er chez un édi­teur uni­ver­si­taire, il va fal­loir que j’y aille de ma poche à hau­teur de 1000 ou 2000 euros, parce que mon labo n’a pas les ressources pour m’aider. Du coup, il est pos­si­ble que j’y renonce, et que je passe par un édi­teur com­mer­cial, qui va sans doute m’imposer cer­taines con­traintes de vul­gar­i­sa­tion, allant dans le sens de l’atténuation d’une recherche avancée par déf­i­ni­tion moins acces­si­ble au grand pub­lic. Dans les deux cas, on par­le de champs dans lesquels mon exper­tise est attestée, ce que je me per­me­ts de pré­cis­er pour dire que je n’y débar­que pas de façon intem­pes­tive, au petit bon­heur la chance. Quand je vais à l’étranger pour un col­loque, c’est pour faire con­naître mes travaux et con­naître ceux des chercheurs venus d’autres pays, ce qui m’est essen­tiel ; ce n’est pas pour faire du tourisme, comme si c’était un luxe ou un priv­ilège dont il ne faudrait pas abuser. Dans quel autre méti­er doit-on ain­si assumer soi-même, sur son argent per­son­nel, ses frais de mis­sion et de fonc­tion­nement ? Dif­fi­cile, dans ces con­di­tions, pour un chercheur français, de « ray­on­ner » inter­na­tionale­ment, comme nos dirigeants ne cessent pour­tant de nous enjoin­dre à le faire.

Cette sit­u­a­tion de pénurie des ressources résulte directe­ment des dif­férentes réformes ayant eu lieu ces quinze dernières années. Et après, nos gou­ver­nants s’étonnent que la recherche française soit en décrochage au niveau inter­na­tion­al, alors qu’ils ont créé et main­tenu toutes les con­di­tions pour qu’elle le soit. Le plus absurde, c’est lorsqu’ils pro­posent, comme aujourd’hui, d’y remédi­er en appli­quant les mêmes recettes qui ont con­duit à ce décrochage. Comme s’ils pen­saient qu’en inten­si­fi­ant leurs logiques man­agéri­ales nocives, cela fini­ra un jour, mag­ique­ment, par fonc­tion­ner. C’est ce qui se passe actuelle­ment avec le pro­jet de loi LPPR.

Cette réforme arrive donc à un moment où l’Université publique ne sem­ble pas dans un très bon état.

Elle se trou­ve dans un état cat­a­strophique. Il s’agit d’un ser­vice pub­lic sin­istré, où les con­di­tions de vie et de tra­vail se sont con­sid­érable­ment dégradées : class­es de TD sur­chargées dans lesquelles les étu­di­ants s’entassent, par­fois sans y trou­ver assez de chais­es, et au mépris des con­signes de sécu­rité incendie, faute de locaux et de recrute­ments d’enseignants suff­isants (les class­es à 50 étu­di­ants dans des salles où il est en théorie inter­dit d’être à plus de 40 sont aujourd’hui notre lot quo­ti­di­en) ; matériel de cours défectueux et impos­si­ble à rem­plac­er, faute de bud­get suff­isant (en ciné­ma-audio­vi­suel, si le vidéo­pro­jecteur de la salle donne une image verdâtre au pre­mier cours, on sait qu’on l’aura tout le semes­tre, sauf si l’on amène en cours son pro­pre matériel de pro­jec­tion) ; nom­breux dys­fonc­tion­nements tech­niques, péd­a­gogiques et admin­is­trat­ifs, dont les étu­di­ants se plaig­nent quo­ti­di­en­nement, et dont ils nous ren­dent respon­s­ables, alors qu’ils sont directe­ment dus au sous-effec­tif et au sous-équipement ; insalubrité et pénurie dans les lieux de vie, faute de recrute­ments suff­isants de per­son­nel qual­i­fié pour les main­tenir (par exem­ple, des toi­lettes sans papi­er et sans savon, même en plein Covid) ; etc.

Pourquoi cette dégra­da­tion en par­ti­c­uli­er sur les quinze dernières années ? Quelle était l’inspiration des précé­dentes réformes ?

Depuis une quin­zaine d’années, l’Université a con­nu une épuisante avalanche de réformes (lois LRU / Pécresse, Fio­ra­so, ORE / Par­cour­sup, etc.), qui ont lessivé les per­son­nels, lesquels ont dû à chaque fois réadapter toutes leurs procé­dures, et qui sont toutes allées dans le même sens : celui d’un new pub­lic man­age­ment d’inspi­ra­tion néolibérale, qui entend asséch­er les bud­gets des ser­vices publics, et leur impos­er les critères de fonc­tion­nement d’une entre­prise privée : « flex­i­bil­ité », c’est-à-dire pré­cari­sa­tion max­i­male des salariés ; con­cur­rence, c’est-à-dire que les finance­ments nor­maux ou les con­di­tions de tra­vail nor­males ne sont plus qu’un priv­ilège accordé aux « meilleurs » (ou jugés comme tels) ; et « rentabil­ité » économique, c’est-à-dire principe des économies de bout-de-ficelle à tous les étages érigé en loi générale de fonc­tion­nement. Car lorsqu’on dit que l’idée, c’est d’aller de plus en plus vers la logique de fonc­tion­nement d’une entre­prise privée, il faudrait ajouter, pour être plus exact : d’une entre­prise « privée » de moyens. Car les bud­gets des étab­lisse­ments ont grave­ment chuté, en con­séquence directe de ces réformes, notam­ment celles de la fin des années 2000, qui ont instau­ré « l’autonomie » des Uni­ver­sités.

En quoi con­sis­tait cette « autonomie » des Uni­ver­sités ?

Cette ques­tion per­met de soulign­er un autre point com­mun entre toutes les récentes réformes que je viens d’évoquer. C’est le fait qu’elles ont sys­té­ma­tique­ment été accom­pa­g­nées d’une novlangue ron­flante qui dis­sim­u­lait aux non-aver­tis leur car­ac­tère puni­tif. Qui ne voudrait pas être autonome ? Mais le mot-mag­ique « autonomie » sig­nifi­ait en fait : asphyx­ie budgé­taire, désen­gage­ment con­tinu de l’É­tat, uni­ver­sités livrées pieds et poings liés, sans moyens, à une logique de marché. D’où le gel des postes mis au con­cours et des rémunéra­tions, d’où le sous-encadrement humain et matériel érigé en principe de fonc­tion­nement, par des étab­lisse­ments qui ont qua­si­ment tous des comptes dans le rouge. Aujourd’hui, en France, les uni­ver­sités ne cherchent plus à assur­er un bon niveau de ser­vice pub­lic, elles cherchent seule­ment à éviter la fail­lite en faisant des économies par tous les moyens.

On arriverait donc à un point de con­fronta­tion aigu entre les principes fon­da­men­taux des ser­vices publics et l’agenda d’un pou­voir néolibéral.

À défaut de pou­voir com­plète­ment détru­ire un ser­vice pub­lic, l’idéologie néolibérale com­mande en effet de tou­jours attein­dre le point le plus dégradé où il « fonc­tionne quand même à peu près », c’est-à-dire où il ne coule pas com­plète­ment, avec le moins de bud­get pos­si­ble. Le but n’est donc plus d’assurer une bonne mis­sion de ser­vice pub­lic, mais de faire faire des économies à un État qui, lui, peut ain­si dis­tribuer ses faveurs aux grandes for­tunes et aux grandes entre­pris­es du pays. Ces dernières sont de leur côté fan­tas­mées comme des mod­èles de développe­ment har­monieux et effi­cace, dont les principes devraient val­oir dans tous les secteurs, et comme les garants de la prospérité nationale, selon la fameuse théorie du « ruis­selle­ment », qui promet que l’enrichissement des plus rich­es béné­ficiera in fine à tous. Évidem­ment, cette théorie ne fonc­tionne pas du tout, puisqu’elle n’a eu qu’un seul effet vis­i­ble sur les quar­ante dernières années, celui de ren­forcer les iné­gal­ités sociales. Les mil­liar­daires français ont vu leurs revenus et leurs pat­ri­moines explos­er, tan­dis que de l’autre côté de l’échelle sociale, le sen­ti­ment de pré­car­ité et d’insécurité a aug­men­té pour une large par­tie des Français.

Mais cela va au-delà des priv­ilèges tou­jours plus grands accordés à une petite caté­gorie de pos­sé­dants au détri­ment de l’ensemble de la pop­u­la­tion. Dans les attaques con­tin­ues dont ils sont l’objet, ce qui est per­du, c’est la nature même de ce que sont les ser­vices publics, c’est-à-dire des biens com­muns, une richesse col­lec­tive, dont tout le monde devrait pou­voir prof­iter dans une société. L’erreur fon­da­men­tale du dis­cours des néolibéraux sur le car­ac­tère coû­teux des ser­vices publics, c’est d’occulter tout ce que ces derniers peu­vent faire gag­n­er au pays, dès lors qu’ils sont digne­ment financés et fonc­tion­nent cor­recte­ment. Et cela, non seule­ment en ver­tu d’idéaux human­istes de partage, de sol­i­dar­ité, de lien social, de savoir et de con­nais­sance, dont on sait que les dirigeants néolibéraux n’ont que faire. Non, même au niveau économique, on peut y gag­n­er, car une pop­u­la­tion sécurisée, ayant accès qua­si-gra­tu­ite­ment à des biens publics fon­da­men­taux qui four­nissent des presta­tions sat­is­faisantes en ter­mes de san­té, d’éducation, c’est aus­si une pop­u­la­tion qui a plus de lat­i­tude pour con­som­mer et pour inve­stir, et donc pour faire tourn­er l’économie. Mais pour s’en ren­dre compte, il faudrait sor­tir du par­a­digme néolibéral érigé en incar­na­tion de la rai­son et de la « néces­sité », et se ren­dre compte, col­lec­tive­ment, que d’autres solu­tions sont pos­si­bles pour arbi­tr­er les dépens­es et les recettes d’un État et pour réguler le fonc­tion­nement du marché cap­i­tal­iste – dans la per­spec­tive keynési­enne que je viens de décrire à gros traits, par exem­ple.

Tu par­lais à l’instant d’une « novlangue » enrobant les réformes anti-sociales, j’imagine que le récent décret « Bien­v­enue en France », une des dernières réformes tombées ces dernières années, en con­stitue un exem­ple sail­lant.

Je n’en vois pas de plus révéla­teur, à vrai dire. À par­tir du moment où vous avez au pou­voir des gens qui nom­ment « Bien­v­enue en France » une mesure ouverte­ment xéno­phobe, une mesure qui mul­ti­plie par quinze (!) les frais d’inscription pour les étu­di­ants étrangers hors Union Européenne, sans que cette hausse, déli­rante, ne soit assor­tie d’aucun avan­tage par rap­port à leurs cama­rades étu­di­ants français ou européens (ce qui con­stitue d’ailleurs un cas de dis­crim­i­na­tion de l’accès à un ser­vice pub­lic basée sur l’origine géo­graphique), à par­tir du moment où vous avez au pou­voir des gens qui tor­dent le lan­gage pour lui faire sig­ni­fi­er tout sim­ple­ment l’inverse ce qui est, vous n’êtes pas sim­ple­ment face à la pra­tique de l’enrobage flat­teur con­sti­tu­ant le sup­port tra­di­tion­nel de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique. À ce niveau-là, vous avez bas­culé dans un au-delà de la rai­son, que l’on appelle par­fois post-vérité, que des respon­s­ables poli­tiques de haut rang devraient s’interdire d’utiliser, et que des médias cri­tiques et indépen­dants devraient dénon­cer, étant don­né le dan­ger qu’il représente pour la démoc­ra­tie.

Abor­dons à présent frontale­ment la ques­tion de la LPPR (Loi de Pro­gram­ma­tion Pluri­an­nuelle de la Recherche). Pour­rais-tu nous en dire un peu plus sur cette réforme en cours ? En quoi con­siste-t-elle pré­cisé­ment ?

Il s’agit d’abord d’une attaque en règle con­tre l’enseignement uni­ver­si­taire. Le pro­jet prévoit la sup­pres­sion d’un quart env­i­ron des postes de Maître de con­férences tit­u­laire, déjà beau­coup trop rares, pour y sub­stituer de nou­veaux con­trats pré­caires à durée déter­minée : « CDI (sic) de mis­sion » et tenure tracks. « À l’américaine », puisque les dirigeants français ont une cer­taine propen­sion à importer ce qui se fait de pire dans les autres pays : au moment même où nous allons l’adopter, le sys­tème des tenure tracks est ain­si dénon­cé mas­sive­ment dans les pays qui l’ont expéri­men­té avant nous. Certes, cer­tains de ces con­trats pré­caires présen­teront des car­ac­téris­tiques qui peu­vent pass­er pour des avan­tages pour leurs béné­fi­ci­aires – comme le fait de pou­voir être recruté sans qual­i­fi­ca­tion par le CNU (Con­seil Nation­al des Uni­ver­sités) et de pou­voir diriger des recherch­es de thès­es sans pass­er par l’habilitation qui l’autorise –, mais ils iront alors, sur ces points, à l’encontre des fonde­ments de la vie uni­ver­si­taire, et notam­ment du principe des procé­dures d’évaluation et de recrute­ment par les pairs. Il s’agit donc d’une attaque énorme con­tre le statut des enseignants-chercheurs, qui est leur pro­tec­tion et la garantie de leur indépen­dance. Mais surtout, ce qui va découler de ces nou­veaux con­trats tem­po­raires venant se sub­stituer aux postes per­ma­nents, c’est une nou­velle aug­men­ta­tion de la pro­por­tion déjà proémi­nente des pré­caires, aux sit­u­a­tions sociales sou­vent alar­mantes, par­mi les enseignants et les chercheurs. Cela va dans le sens d’une con­trac­tu­al­i­sa­tion tou­jours plus grande à l’intérieur de la fonc­tion publique, signe d’une poli­tique glob­ale d’importation des méth­odes de man­age­ment du privé. Pour les per­son­nes com­pé­tentes en attente de poste, l’âge moyen d’une éventuelle tit­u­lar­i­sa­tion passerait de 35 ans à 42 ou 43 ans. Sans par­ler de tous ceux qui sor­tiront du sys­tème sans poste à cet âge-là… Quant aux tit­u­laires, étant tou­jours moins nom­breux, ils seront encore plus acca­blés par les heures sup­plé­men­taires d’enseignement et par les incon­tourn­ables tâch­es d’encadrement admin­is­tratif qui devi­en­nent déjà, pour cer­tains d’entre eux, l’essentiel de leur méti­er, au détri­ment de leurs mis­sions d’enseignement et de recherche.

Juste­ment, il y a aus­si un volet recherche dans la LPPR. Qu’en est-il de ce côté ?

En effet, la LPPR est égale­ment une attaque en règle con­tre la recherche, par le fait qu’elle prévoit l’intensification de la logique du finance­ment sur pro­jets. Au lieu de garan­tir à toutes les équipes de recherche un finance­ment réguli­er leur per­me­t­tant de men­er leurs pro­jets et de pro­duire des résul­tats, l’idée est de dévelop­per encore plus le sys­tème dans lequel on n’obtient un finance­ment qu’après y avoir can­di­daté, dans un proces­sus coû­teux en temps et en énergie, où la plu­part des pro­jets sont rejetés. Encore plus qu’avant, les recherch­es seront éval­uées et finan­cière­ment récom­pen­sées, non sur leurs résul­tats effec­tifs, mais sur leurs promess­es de résul­tats. Encore plus qu’avant, les chercheurs passeront une grande par­tie de leur temps et de leur énergie à mon­ter des pro­jets qui, finale­ment, ne seront pas financés, et ne don­neront donc lieu à aucun résul­tat. Encore plus qu’avant, à cause du développe­ment des postes pré­caires, on va priv­er les chercheurs du temps long néces­saire à une recherche de qual­ité. Encore plus qu’avant, on priv­ilégiera les pro­jets que l’on estime immé­di­ate­ment « renta­bles » à court-terme, dans des direc­tions indus­trielles que l’É­tat va en par­tie fix­er lui-même, au détri­ment de la recherche fon­da­men­tale menée de façon indépen­dante par les chercheurs. Pour­tant, l’histoire de nos sociétés nous a mon­tré que la recherche fon­da­men­tale était celle qui aboutis­sait aux travaux les plus solides, aux décou­vertes les plus sig­ni­fica­tives, et in fine à la con­tri­bu­tion la plus impor­tante à la richesse économique et cul­turelle d’une nation. Bref, le pro­jet LPPR va à l’encontre des principes de base de la recherche, qui se développe par col­lé­gial­ité et non par con­cur­rence, sur le temps long et non dans la courte-vue, de façon indépen­dante et non pilotée par des intérêts extérieurs.

Rap­pelons que l’on aurait sans doute beau­coup mieux maîtrisé l’émergence du virus Covid si les lab­o­ra­toires qui tra­vail­laient dessus avant l’épidémie avaient pu pour­suiv­re leurs travaux, jugés « non-renta­bles » à l’époque, au lieu de les inter­rompre faute de crédits. Ce seul exem­ple devrait, dans le con­texte actuel, suf­fire à met­tre en lumière l’ab­sur­dité de cette idéolo­gie de la rentabil­ité à court terme, fondée sur la course au prof­it et sur la pré­car­ité matérielle et intel­lectuelle érigées en principes. La recherche n’est pas une com­péti­tion sportive « dar­wini­enne » dans laque­lle il faut s’éliminer les uns les autres. La recherche, c’est une aven­ture col­lec­tive, qui se nour­rit avant tout de coopéra­tion : si un labo A pro­gresse sur tel sujet de recherche, c’est à par­tir des travaux d’un labo B, qui lui-même a amélioré ses résul­tats grâce aux con­tre-études d’un labo C, etc. Ain­si, à la fin, tout le monde y gagne : les labos, et au-delà, l’ensemble de la société, béné­fi­cient de ces travaux. À l’inverse, une mise en con­cur­rence des labos pour obtenir les moyens de tra­vailler, cela revient à ne per­me­t­tre qu’à un seul des trois labos, A, B ou C, d’avancer sig­ni­fica­tive­ment, et tout seul, sans l’apport de ce qu’auraient pu pro­duire les deux autres qui restent à quai. Cela per­met de soulign­er que les chercheurs ne sont pas opposés, par principe, à la con­cur­rence et à l’évaluation. Ces dernières font par­tie du méti­er, mais il faut savoir où les plac­er. La con­cur­rence, ce doit être de l’émulation entre labos qui ont des moyens com­pa­ra­bles et suff­isants, et qui vont chercher à s’illustrer en pro­duisant les meilleurs travaux pos­si­bles, afin de compter dans leurs champs respec­tifs. On pour­rait par­ler d’une com­péti­tion sym­bol­ique, ou de pres­tige, prenant en compte les travaux finis. Mais une « con­cur­rence » pour obtenir les moyens de fonc­tion­ner nor­male­ment sur la base d’esquisses des travaux futurs est délétère et éminem­ment impro­duc­tive. Nous ne sommes pas non plus, par principe, con­tre l’évaluation : un chercheur passe sa vie pro­fes­sion­nelle à être éval­ué par ses pairs, avec un impact direct sur le déroule­ment de sa car­rière. Mais l’évaluation-sanction avant travaux pour décider quelles recherch­es vont avoir le droit ou non d’exister, cela ne doit jamais devenir la base d’un sys­tème de finance­ment.

Ajou­tons que la logique du finance­ment sur pro­jets, qui con­siste à éval­uer les recherch­es avant qu’elles ne se fassent sur la base de leurs « promess­es » de résul­tats rapi­des, établies sur des « pri­or­ités » qui sont sou­vent fixées par l’ingérence du poli­tique et de l’industriel, fait peser un cer­tain risque sur les lib­ertés académiques. L’idée de ren­forcer l’intervention stratégique de l’État dans ce domaine, et d’augmenter la recherche sur fonds privés vont dans ce sens, et promet­tent une con­cen­tra­tion sur la recherche appliquée, ce qui fait peser une lourde men­ace sur l’ensemble des sci­ences humaines et sociales en par­ti­c­uli­er, dont les pro­duc­tions n’ont pas voca­tion à fournir des débouchés immé­di­ate­ment renta­bles pour l’industrie.

Recherche, enseigne­ment… Ce que l’on com­prend de ces expli­ca­tions, c’est que la LPPR ne sem­ble pas être pro­mul­guée pour le bien de l’Université ?

Si les pro­mo­teurs de cette réforme pré­ten­dent faire le bien de l’Université, c’est soit de la stu­pid­ité, soit de la mal­hon­nêteté. Cela traduit dans tous les cas une absence d’écoute envers ce que leur dis­ent aujourd’hui la qua­si-total­ité des gens qui y tra­vail­lent, et une absence de con­sid­éra­tion pour le ser­vice pub­lic de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui sont très préoc­cu­pantes de la part de respon­s­ables poli­tiques. Pour­tant, ces derniers feraient mieux d’écouter les acteurs de ter­rain, car ce qu’ils veu­lent impos­er par la LPPR ne va tout sim­ple­ment pas fonc­tion­ner : les étu­di­ants seront encore moins bien accueil­lis et encadrés, tan­dis que la recherche française va encore plus décrocher. La bêtise de nos dirigeants néolibéraux, ici, éclate au grand jour, car même si l’on s’accordait sur la vision réac­tion­naire qu’ils ont de l’Université-entreprise, les mesures qu’ils enten­dent impos­er sans con­cer­ta­tion aboutiront automa­tique­ment à un échec, y com­pris sur leurs pro­pres critères de « réus­site », comme le redresse­ment de la pro­duc­tion quan­ti­ta­tive de la recherche française, ou l’attractivité de la France pour les chercheurs et les étu­di­ants étrangers. En somme, ils sont « con­tre-per­for­mants » non seule­ment du point de vue d’une vision human­iste et digne de l’Université, mais égale­ment sur leurs pro­pres critères, stricte­ment « écon­o­mistes », de réus­site et d’efficacité.

N’y a‑t-il pas cer­tains aspects posi­tifs, comme le plan d’investissement annon­cé par le gou­verne­ment en accom­pa­g­ne­ment de la LPPR ?

En réal­ité, « l’investissement mas­sif » dont on entend par­ler est dérisoire, bien en-dessous des engage­ments européens de la France, et de loin inférieur au min­i­mum vital qui per­me­t­trait d’assurer un fonc­tion­nement digne au ser­vice pub­lic de l’Université. Si on prend en compte l’inflation, on peut même dire que cette réforme ne s’accompagne en fait d’aucune amélio­ra­tion au niveau budgé­taire. Au niveau des moyens, ce sera au mieux le statu quo, au pire une nou­velle régres­sion. Il en va de même des promess­es de reval­ori­sa­tion salar­i­ale pour les tit­u­laires. D’une part, parce que les reval­ori­sa­tions indi­ci­aires, c’est-à-dire inté­grées au traite­ment de base, ne doivent s’appliquer qu’aux débuts de car­rière, ce qui a été jugé anti­con­sti­tu­tion­nel par le Con­seil d’Etat. D’autre part, parce que les reval­ori­sa­tions, lorsqu’elles ne se présen­tent que sous forme de primes, comme cela est prévu, nour­ris­sent la course à la sur­charge et au sur­me­nage, que nous ne ces­sons de dénon­cer, au détri­ment de la qual­ité de vie et de tra­vail des per­son­nels. De toute façon, l’enveloppe budgé­taire annon­cée pour ces « reval­ori­sa­tions » est inférieure à 100 mil­lions, alors qu’il faudrait 2 mil­liards pour sim­ple­ment remet­tre la France au niveau de la moyenne des pays de l’OCDE… Donc, je crois qu’il faut vrai­ment rel­a­tivis­er cet effet d’annonce, d’autant plus qu’il n’est, pour l’essentiel, qu’une promesse n’ayant aucun aspect con­traig­nant sur les prochains bud­gets de l’État, ce qui sig­ni­fie qu’on n’en ver­ra prob­a­ble­ment jamais la couleur.

Au-delà de son con­tenu, la LPPR crée actuelle­ment la con­tro­verse à cause de sa procé­dure d’adoption. Peux-tu nous en dire un peu plus à ce sujet ? Pou­vait-on s’attendre à ce que le pro­jet de loi revi­enne aus­si vite, juste après le décon­fine­ment et alors que les les uni­ver­sités sont encore fer­mées au pub­lic ?

Pen­dant les trois pre­miers mois de 2020 s’est mise en place une con­tes­ta­tion mas­sive de la LPPR, au niveau des enseignants/chercheurs, des per­son­nels et des étu­di­ants, cou­plée à la con­tes­ta­tion de la réforme des retraites, puisque les deux pro­jets rel­e­vaient de la même visée idéologique et impactaient aus­si vio­lem­ment qu’injustement toute la com­mu­nauté. Durant ces trois mois, le mécon­tente­ment de la part du monde uni­ver­si­taire a pu pren­dre d’innombrables formes : man­i­fes­ta­tions, assem­blées générales, tri­bunes, péti­tions, motions, inter­ven­tions médi­a­tiques, vidéos explica­tives, etc. Ce mou­ve­ment, qui bat­tait son plein, a été bien sûr inter­rompu par la pandémie de Covid-19 et par le con­fine­ment général de la pop­u­la­tion. Par esprit de sol­i­dar­ité, les enseignants-chercheurs se sont alors con­cen­trés sur le fonc­tion­nement à dis­tance des cours, des éval­u­a­tions, des activ­ités de recherche et d’administration. Ils ont notam­ment renon­cé aux actions les plus offen­sives qu’ils pré­paraient pour lut­ter con­tre la LPPR, comme la réten­tion des notes du semes­tre et la démis­sion des fonc­tions admin­is­tra­tives qu’ils assurent qua­si-bénév­ole­ment, aux­quelles ils s’étaient réso­lus de recourir à cause de la sur­dité totale du min­istère. Et alors que le semes­tre se boucle, que tout le monde est épuisé par une ges­tion à dis­tance de la fin d’année très coû­teuse en énergie, alors que les notes du semes­tre vien­nent d’être enreg­istrées, nous pri­vant d’un de nos prin­ci­paux moyens d’action, voici que le gou­verne­ment ressort du cha­peau sa LPPR, assor­tie d’un cal­en­dri­er d’adoption à marche for­cée au moment des vacances d’été, alors même que les prin­ci­paux con­cernés, les enseignants et les étu­di­ants, sont tou­jours privés du droit de se réu­nir sur leurs lieux d’activité afin de coor­don­ner leur mou­ve­ment de con­tes­ta­tion.

Dans ce proces­sus, tout est arraché par la vio­lence. D’abord, l’étude d’impact fournie en pré­cip­i­ta­tion par le min­istère a été grossière­ment manip­ulée afin de pro­mou­voir le pro­jet de loi. Ensuite, lors de la réu­nion du CNESER qui devait exam­in­er le texte de loi avant son pas­sage en Con­seil des min­istres, le min­istère a imposé une séance marathon de vingt heures, au bout de laque­lle le texte a été voté de justesse, en l’absence d’un grand nom­bre de respon­s­ables syn­di­caux qui avaient dû quit­ter l’assemblée pour attrap­er leurs trains de retour. Le min­istère a misé sur un dou­teux sys­tème de procu­ra­tions afin d’avoir quand même le quo­rum per­me­t­tant le vote, et a refusé une nou­velle séance qui aurait per­mis d’étudier l’intégralité des amende­ments, dont un tiers seule­ment a pu être exam­iné avant que l’ensemble du texte ne soit voté en faisant fi des réserves exprimées sur plusieurs de ses aspects-clés. Bref, cela s’appelle un pas­sage en force, comme au temps de la réforme qui a instal­lé Par­cour­sup, et qui s’est faite en toute illé­gal­ité, les dif­férentes étapes étant mis­es en place avant même le vote de la loi au Par­lement, de sorte qu’il était ensuite impos­si­ble de revenir en arrière. Bref, nos dirigeants n’hésitent pas à recourir à tous les moyens, même les plus irréguliers, pour arracher l’adoption de cette loi de pro­gram­ma­tion de la recherche, à un moment où la pandémie n’est pas ter­minée et où les Français ont bien d’autres chats à fou­et­ter.

Peux-tu nous don­ner des nou­velles du front ? Com­ment s’organise actuelle­ment la con­tes­ta­tion con­tre cette réforme, avec l’impossibilité de se réu­nir ? Que va-t-il se pass­er à la ren­trée, avec le risque que les uni­ver­sités demeurent encore fer­mées à l’automne à cause d’un éventuel regain de la pandémie de Covid-19 ?

L’accablement et la colère sont à leur comble aujourd’hui dans la com­mu­nauté uni­ver­si­taire. Les derniers scep­tiques, qui avaient encore l’illusion que l’actuel gou­verne­ment pou­vait œuvr­er pour le bien de cette dernière, com­pren­nent désor­mais que nous avons en lui, non un allié, mais un adver­saire, et que la LPPR n’est pas une réforme pour l’Université, mais une réforme con­tre elle. La con­fi­ance est donc totale­ment rompue. Sur le fond de la réforme, à part une infime minorité de ravis de la crèche qui, par naïveté, pren­nent pour argent comp­tant les déc­la­ra­tions men­songères de la min­istre Mme Vidal, ou qui s’imaginent qu’ils pour­raient tir­er les mar­rons du feu dans le nou­veau sys­tème, tout le monde est d’accord pour dire qu’il s’agit d’une cat­a­stro­phe. Actuelle­ment, les débats chez les enseignants-chercheurs ne por­tent pas sur le fait de savoir si oui ou non la LPPR est une bonne chose, mais bien plutôt sur les modal­ités de la mobil­i­sa­tion con­tre elle. Et c’est là que se situe l’enjeu pour la ren­trée, car si tout le monde est d’accord pour dire que la LPPR est un désas­tre, tout le monde n’est pas prêt à aller dans le sens d’une mobil­i­sa­tion mus­clée con­tre elle. Cela, mal­gré le con­stat que toutes les formes de mobil­i­sa­tion douces employées durant l’hiver n’ont eu absol­u­ment aucun résul­tat, du fait de l’absence totale de con­sid­éra­tion et de con­cer­ta­tion avec laque­lle le gou­verne­ment fonce, tête bais­sée, dans son pro­jet absurde et con­traire à l’intérêt général. Or, face à un pou­voir irre­spon­s­able qui ne com­prend rien, n’apprend rien, n’écoute pas et ne négo­cie pas, la mobil­i­sa­tion mus­clée devient le dernier recours.

Com­ment expli­quer ces hési­ta­tions par rap­port aux formes plus offen­sives de mobil­i­sa­tion ? De quoi s’agirait-il, d’ailleurs ?

Si l’épidémie ne reprend pas et qu’un nou­veau con­fine­ment n’est pas à l’ordre du jour, il faudrait d’abord refuser en bloc la ren­trée autrement qu’en présen­tiel. Les cours don­nés par écran inter­posé sont un pis-aller insup­port­able et inef­fi­cace, qui impacte très dure­ment les enseignants comme les étu­di­ants, il n’est pas nor­mal d’y avoir recours alors que toutes les autres activ­ités sociales repren­nent. On peut sup­pos­er que le gou­verne­ment souhaite couper l’herbe sous le pied du mou­ve­ment de con­tes­ta­tion uni­ver­si­taire : lorsque tout le monde est can­ton­né chez soi, c’est tout de même bien plus facile d’atteindre cet objec­tif. Mais si on con­sid­ère que tout rou­vre, jusqu’aux trans­ports urbains et aux boîtes de nuit, le « traite­ment de faveur » reçu par l’Université n’est plus ten­able poli­tique­ment.

Dans tous les cas, il s’agirait de dire : pas de retrait, pas de ren­trée. Et d’interrompre toutes les activ­ités de l’Université, tous les cours notam­ment, mais égale­ment nos charges admin­is­tra­tives et nos activ­ités de recherche, tant que nous n’aurons pas obtenu l’ouverture d’un dia­logue digne de ce nom avec nos respon­s­ables poli­tiques. Avec l’idée d’aller vers des facs mortes et un semes­tre blanc, sans délivrance de notes, si le gou­verne­ment s’obstine dans sa voie autori­taire et butée. Ce serait évidem­ment une déci­sion dif­fi­cile à pren­dre, car nous aimons tous notre méti­er, et la prise en charge des étu­di­ants est notre pre­mière préoc­cu­pa­tion. Nous nous met­tri­ons alors dans une sit­u­a­tion où nous souf­friri­ons nous-mêmes con­sid­érable­ment. Hélas, les sig­naux envoyés par le pou­voir sont assez clairs : ce dernier n’est plus dans la ratio­nal­ité, mais dans l’idéologie. Nous avons épuisé toutes les ressources du dia­logue argu­men­té et sommes désor­mais con­traints, acculés, à dur­cir le ton. Provo­quer col­lec­tive­ment une per­tur­ba­tion majeure de notre ser­vice pub­lic, qui impacte pro­vi­soire­ment ses mis­sions et ses usagers, sera sans doute le seul moyen d’être enten­dus, con­ven­able­ment cou­verts par les médias, et d’avoir une chance d’éviter, pour les prochaines années, la nou­velle dégra­da­tion générale des uni­ver­sités qui suiv­ra automa­tique­ment la LPPR si elle est adop­tée. Car on peut con­sid­ér­er que c’est cela, agir poli­tique­ment en tant que citoyens respon­s­ables : instau­r­er un rap­port de force en rela­tion avec l’attaque subie, afin de préserv­er les intérêts fon­da­men­taux d’un ser­vice pub­lic ou d’une société. Être un citoyen respon­s­able, c’est pren­dre la respon­s­abil­ité de devenir le con­tre-pou­voir quand tous les autres ont lâché. Ce n’est pas laiss­er un pou­voir poli­tique autori­taire et en roue libre faire n’importe quoi sous pré­texte qu’il a été élu.

Pour résis­ter, la mobil­i­sa­tion devra donc être mus­clée et large­ment partagée. Mais cela n’est pas gag­né, car chez les enseignants-chercheurs, beau­coup de per­son­nes ont des résis­tances men­tales vis-à-vis de cela : cer­tains ont en hor­reur l’idée même de mobil­i­sa­tion ou de per­tur­ba­tion tem­po­raire du ser­vice, d’autres pensent que ce n’est pas leur rôle d’intervenir poli­tique­ment pour aller con­tre un gou­verne­ment élu, etc. Quelle Uni­ver­sité veut-on, et jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour la défendre ? Est-il plus impor­tant d’assurer « nor­male­ment » le semes­tre, ou bien d’envoyer un mes­sage clair de résis­tance face à la nou­velle avanie qui se pro­file et qui nous impactera des années durant ? Les prochains mois nous le diront.

On com­prend bien l’impact qu’aurait la LPPR sur les con­di­tions de tra­vail des enseignants et des per­son­nels admin­is­trat­ifs, ain­si que sur la recherche. Et on com­prend aus­si que les étu­di­ants étrangers hors-UE vont être priés de pass­er à la caisse à cause de « Bien­v­enue en France ! ». Mais les étu­di­ants français pour­raient se dire que tout cela les con­cerne assez peu. Quel sera l’impact de la LPPR pour eux spé­ci­fique­ment ?

Si la LPPR va en effet impacter au pre­mier chef les tra­vailleurs de l’Université, les étu­di­ants en seront les vic­times indi­rectes immé­di­ates. Ils béné­ficieront d’un encadrement encore plus dégradé, opéré par des enseignants sur­chargés, pour la plu­part pré­caires, c’est-à-dire empêchés de s’inscrire dans la durée. Le turn-over tou­jours plus impor­tant des enseignants et des per­son­nels admin­is­trat­ifs entraîn­era un fac­teur sup­plé­men­taire affec­tant la cohérence et la con­ti­nu­ité dans les offres de for­ma­tion. Les étu­di­ants en dif­fi­culté seront encore plus largués qu’avant, car il sera encore moins pos­si­ble pour les enseignants de les accom­pa­g­n­er con­ven­able­ment durant leurs par­cours. Quant à l’avenir, les uni­ver­sités seront telle­ment exsangues au niveau budgé­taire que cela ouvre la voie à plusieurs évo­lu­tions. Faisons ici un peu d’anticipation. La pre­mière évo­lu­tion pos­si­ble serait la diminu­tion des effec­tifs étu­di­ants, qui per­me­t­trait aux uni­ver­sités de fonc­tion­ner mal­gré la pénurie de per­son­nels. On en a déjà un peu pris le chemin avec la loi ORE de 2018, aus­si nom­mée Par­cour­sup, qui a instau­ré le principe de la sélec­tion à l’entrée de l’Université. Avec la fin d’un accès de droit à l’Université pour tous les bache­liers, on laisse un cer­tain nom­bre de jeunes gens sur le car­reau, en les empêchant d’accéder à un niveau d’études dans lequel ils auraient pu éventuelle­ment se révéler. L’autre solu­tion, pour pou­voir con­tin­uer à accueil­lir l’essentiel d’une classe d’âge chaque année, ce serait l’augmentation du coût des études, c’est-à-dire des frais d’inscription, afin de per­me­t­tre aux uni­ver­sités dev­enues « autonomes » d’opérer les recrute­ments indis­pens­ables à un fonc­tion­nement à peu près nor­mal. On sait d’ailleurs, grâce aux Macron­Leaks, que c’est glob­ale­ment cela, le pro­jet à terme, et que la mul­ti­pli­ca­tion par quinze des frais d’inscription des étu­di­ants étrangers n’est qu’une façon d’amener ce qui sera sans doute la prochaine grande réforme de l’Université, si jamais la LPPR passe, c’est-à-dire la même hausse des frais d’inscription pour l’ensemble des étu­di­ants. La plu­part devront donc souscrire des emprunts ban­caires pour faire face au coût de leurs études, ce qui sig­ni­fie qu’ils passeront plusieurs années, au début de leur vie pro­fes­sion­nelle, à rem­bours­er un crédit.

Bref, l’enseignement supérieur va sans doute à terme se trans­former com­plète­ment en marché, et les étu­di­ants en entre­pre­neurs d’eux-mêmes, dans un univers con­cur­ren­tiel qui les forcera à ratio­nalis­er leurs par­cours (adieu l’idée de se réori­en­ter, de chercher sa voie, de se cul­tiv­er avant tout), afin d’être immé­di­ate­ment « employ­ables » dans la grande machine économique, et donc de ne pas trop pâtir de leur dette à rem­bours­er. L’idée de l’Université, non seule­ment comme espace d’apprentissage et d’insertion pro­fes­sion­nelle, mais surtout comme espace pour for­mer des citoyens con­scients, cri­tiques et éman­cipés, prendrait alors un nou­veau plomb dans l’aile. Quand bien même ce très prob­a­ble scé­nario-cat­a­stro­phe serait finale­ment aban­don­né au prof­it d’une plus grande sélec­tion à l’entrée des facs, ou bien au prof­it d’une dégra­da­tion con­tin­ue des con­di­tions d’accueil et d’accompagnement, la LPPR nous fait fon­cer tête bais­sée vers une nou­velle remise en cause de l’accès à tous à des études gra­tu­ites de qual­ité. Si j’étais étu­di­ant, je m’en inquiéterais et je refuserais cette per­spec­tive qui, asso­ciée aux réformes des retraites et de l’assurance-chômage, notam­ment, pré­pare un avenir bien som­bre, où l’autonomie vis-à-vis des mécan­ismes tout-puis­sants du marché sera forte­ment réduite. Ce monde que nos dirigeants poli­tiques sont en train de met­tre en place pour eux, il faut que les étu­di­ants dis­ent main­tenant, net­te­ment et mas­sive­ment, s’ils l’acceptent ou le refusent. Après, ce sera trop tard, car hélas on ne revient qua­si­ment jamais sur des réformes de régres­sion sociale une fois qu’elles ont été adop­tées.

Pour revenir sur la mis­sion de for­ma­tion des esprits qu’assure l’Université, très récem­ment, Emmanuel Macron jugeait les chercheurs coupables d’avoir « cassé la République en deux » à par­tir du moment où ils se sont mis à soulign­er les iné­gal­ités et les sys­tèmes de dom­i­na­tion qui sévis­sent dans nos sociétés. Des dis­ci­plines telles que la soci­olo­gie et les cul­tur­al stud­ies sont pointées du doigt comme étant coupables des prob­lèmes qu’elles soulèvent dans leurs recherch­es. Serait-il donc aus­si ques­tion d’affaiblir les champs uni­ver­si­taires dont les recherch­es ne flat­teraient pas l’unité et l’orgueil de la « République » ?

Cette déc­la­ra­tion lunaire n’est peut-être qu’une petite phrase échap­pée au détour d’une inter­view. Mais elle est inquié­tante par ce qu’elle révèle : d’une part de la mécon­nais­sance totale du sujet abor­dé, c’est-à-dire de la réal­ité des frac­tures sociales et cul­turelles et de leur traite­ment par les enseignants-chercheurs spé­cial­isés sur ces ques­tions, d’autre part de la vision d’une Uni­ver­sité qui serait dépen­dante du pou­voir poli­tique et qui devrait œuvr­er à con­solid­er l’illusoire con­trat social instau­ré par un gou­verne­ment en place. Par ailleurs, l’idée que des chercheurs engagés en cul­tur­al stud­ies auraient fait main basse sur l’Université française est un fan­tasme, surtout quand on com­pare avec d’autres pays. Le fait que cer­tains de ces chercheurs pro­duisent une recherche mil­i­tante, ce qui leur est sou­vent reproché, n’est un prob­lème en soi que si ladite recherche témoigne d’un irre­spect des procé­dures intel­lectuelles et sci­en­tifiques qui assurent la via­bil­ité du dis­cours. On rap­pelle au pas­sage à ceux qui trou­veraient étrange le con­cept de recherche mil­i­tante qu’il n’existe de toute façon pas de recherche totale­ment neu­tre et objec­tive : le sim­ple fait d’étudier un phénomène implique des choix, d’instruments de mesure, de méth­odes, de cor­pus, de prob­lé­ma­tique, d’hypothèses, qui sont tou­jours des choix qui enga­gent et por­tent une posi­tion dans l’espace pub­lic. Enfin, con­traire­ment au fan­tasme exprimé par notre prési­dent, les pro­duc­tions des enseignants-chercheurs qu’il met en cause sont loin d’être des dogmes intan­gi­bles que l’Université se serait mise à trans­met­tre mas­sive­ment et uni­latérale­ment à ses publics. Ce sont au con­traire des pro­duc­tions nou­velles qui posent des prob­lèmes, qui sont dis­cutées sur de nom­breux points, par­fois même con­testées aux niveaux intel­lectuel et théorique, comme c’est l’usage au sein de cet espace cri­tique de recherche et de con­fronta­tion d’idées qu’on appelle l’Université. Le fait que cer­tains sujets, comme l’impact social de la couleur de peau, soit davan­tage étudiés qu’auparavant, devrait plutôt inter­peller M. Macron sur sa ges­tion de la pop­u­la­tion mul­ti­cul­turelle qu’il admin­istre, car si ces sujets n’étaient pas vécus comme de vrais enjeux soci­aux et poli­tiques aujourd’hui, la mod­este vogue uni­ver­si­taire qui ambi­tionne de les exam­in­er d’un point de vue cri­tique et engagé n’existerait même pas. Dans tous les cas, il sem­ble sures­timer grande­ment leur impact, en reprenant une rhé­torique para­noïaque que l’on a plutôt ten­dance à retrou­ver à l’extrême-droite du spec­tre poli­tique.

Côté étu­di­ant, quand on envis­age de s’orienter vers les métiers de l’enseignement et de la recherche, la per­spec­tive peut sem­bler décourageante. On a l’impression que ces dif­férentes réformes ne ser­vent qu’à trans­former notre par­cours en ter­rain miné. Qu’aurais-tu envie de dire actuelle­ment à celles et ceux attiré(e)s par ces métiers ?

Lorsque je suis face à un bon étu­di­ant de Mas­ter qui est motivé pour pour­suiv­re en thèse et vis­er le méti­er d’enseignant-chercheur, je com­mence par lui dire que je le com­prends, car cela reste, mal­gré tout, un mag­nifique méti­er-pas­sion, glob­ale­ment encore autonome et libre, à l’accomplissement duquel on éprou­ve régulière­ment de grandes joies, tout en ayant le sen­ti­ment, à mon avis assez juste, d’accomplir des mis­sions d’une util­ité sociale et cul­turelle indis­cutable – à con­di­tion de ne pas ménag­er son énergie et de ne pas compter ses heures pour cela, évidem­ment. Ensuite, je lui par­le de l’extrême dif­fi­culté du par­cours, des sac­ri­fices immenses aux­quels il faut être prêt à con­sen­tir tout du long (y com­pris une fois en poste), de l’absence totale de garantie d’avoir un jour un poste, de la rémunéra­tion, très incer­taine avant la tit­u­lar­i­sa­tion, et qui, une fois cette dernière acquise, com­pensera très mal le niveau d’excellence atteint et l’importance des respon­s­abil­ités occupées.

En général, ce dis­cours, qu’il serait mal­hon­nête et même un peu crim­inel de ne pas tenir à quelqu’un de 25 ans avant qu’il ne s’engage pour un par­cours d’une dizaine d’années avant une éventuelle tit­u­lar­i­sa­tion, en décourage env­i­ron un sur deux. Il faut pour­tant le tenir, afin de ne pas envoy­er des gens au casse-pipe. Aujourd’hui, il y a facile­ment plus de 100 can­di­dats sur chaque poste de Maître de con­férences mis au con­cours, et par­mi eux une trentaine d’excellents dossiers, de gens qui devraient déjà être en poste étant don­né tout ce qu’ils ont déjà apporté à l’enseignement et à la recherche. Un type de tra­jec­toire est désor­mais devenu la norme plutôt que l’exception : être recruté, quand on a la chance de l’être, sept ou huit ans après la fin de thèse, à l’âge de 40 ans après avoir sor­ti deux livres per­son­nels, plusieurs autres en codi­rec­tion, pub­lié une trentaine d’articles sci­en­tifiques et organ­isé une demi-douzaine de col­lo­ques ou de journées d’études, par­fois même après avoir assuré illé­gale­ment, à cause de sous-effec­tif, des mis­sions dévolues aux tit­u­laires comme la direc­tion de mémoires de Mas­ter ou la respon­s­abil­ité admin­is­tra­tive d’une année de Licence. Et on évoque encore ici des per­son­nes qui ont la chance d’obtenir un poste ! Le des­tin de celles, beau­coup plus nom­breuses, qui n’y parvi­en­nent jamais (alors qu’elles avaient toutes les com­pé­tences pour), est encore plus trag­ique, et con­stitue un gâchis d’intelligence col­lec­tive, qui serre le cœur quand on l’observe con­crète­ment, et qui con­stitue une perte très dom­mage­able de com­pé­tences de haut niveau pour notre pays.

Quel serait ton souhait pour le futur de l’Université ?

Idéale­ment, peut-être même illu­soire­ment, on pour­rait souhaiter avoir affaire à un per­son­nel poli­tique capa­ble de gou­vern­er, c’est-à-dire capa­ble, non pas d’imposer bru­tale­ment, mais de pren­dre le temps de con­va­in­cre, et si cela ne marche pas, de pren­dre la mesure d’une con­tes­ta­tion, d’écouter et de négoci­er, de lâch­er du lest s’il le faut. Gou­vern­er, ce n’est pas : « on est élus, on fait ce qu’on veut. » L’élection au suf­frage uni­versel n’est pas un blanc-seing. Gou­vern­er, c’est aus­si être capa­ble de con­tre­bal­ancer, d’équilibrer entre le bien col­lec­tif et les intérêts privés, et de ne pas sys­té­ma­tique­ment sac­ri­fi­er le pre­mier au prof­it des sec­onds. C’est respecter les règles fon­da­men­tales de la démoc­ra­tie, ne pas recourir aux méth­odes les plus vio­lentes per­mis­es par une Con­sti­tu­tion de nature monar­chique pour bal­ay­er d’un revers de main tous les con­tre-pou­voirs. Quant à l’Université, il faudrait que les gou­verne­ments français des années 2000 com­pren­nent qu’elle n’est pas leur jou­jou. Il s’agit d’une insti­tu­tion mil­lé­naire et d’un bien pub­lic inal­ién­able. C’est à son ser­vice que nous sommes, et pas à celui de quelques politi­ciens de pas­sage. Et c’est pour cela que nous allons ten­ter, col­lec­tive­ment, d’envoyer un grand « Non » à ce gou­verne­ment irre­spon­s­able, qui, par son aveu­gle­ment idéologique, ses dis­cours hyp­ocrites et ses méth­odes bru­tales, est en train de faire un mal con­sid­érable, non seule­ment à l’Université publique, mais égale­ment à notre pays et à notre démoc­ra­tie.