Après avoir fait le tour des fes­ti­vals du monde entier pen­dant près de deux ans, Con­tra­cor­ri­ente sort enfin sur les écrans français, grâce à la pugnac­ité d’Out­play, édi­teur DVD qui s’est depuis diver­si­fié dans la dis­tri­b­u­tion salles. À cette occa­sion, nous avons ren­con­tré le réal­isa­teur péru­vien, Javier Fuentes-León.

Il s’ag­it de votre pre­mier film à faire l’ob­jet d’une sor­tie salles en France : pou­vez-vous par­ler de votre par­cours ?

Je suis né à Lima et j’ai fait des études de médecine. Ensuite, je suis par­ti à Los Ange­les pour étudi­er le ciné­ma dès 1994. À par­tir de cette date, j’ai com­mencé à tra­vailler à dif­férents postes dans le ciné­ma : le mon­tage, le sous-titrage, l’écri­t­ure pour la télévi­sion, etc. Par­al­lèle­ment, j’ai com­mencé à dévelop­per mes pro­pres pro­jets. Con­tra­cor­ri­ente n’é­tait pas mon pre­mier scé­nario mais il m’a sem­blé que c’é­tait le plus évi­dent à tourn­er en pre­mier.

Le ciné­ma péru­vien s’ex­porte peu : le sujet de l’ho­mo­sex­u­al­ité a‑t-il été un moyen de don­ner à Con­tra­cor­ri­ente une meilleure vis­i­bil­ité ?

Je n’ai jamais eu l’in­ten­tion d’écrire ce scé­nario en m’im­posant ce thème de départ. À l’o­rig­ine, il s’agis­sait d’une scène que j’avais écrite au cours d’un ate­lier de scé­nario à Los Ange­les selon les indi­ca­tions du pro­fesseur. C’est celle où Miguel voit le fan­tôme de San­ti­a­go ren­tr­er dans sa cui­sine et con­state que son épouse ne le voit pas. À par­tir de là s’est mise en place toute la trame du film. À l’époque, le tri­an­gle était com­posé de Miguel, sa femme et une pros­ti­tuée. Au fur et à mesure de l’ac­cep­ta­tion de ma pro­pre homo­sex­u­al­ité, j’ai décidé de chang­er le per­son­nage de la pros­ti­tuée par un homme. En fait, l’ex­péri­ence vécue par Miguel rel­e­vait de mon pro­pre chem­ine­ment. C’est pour cette rai­son qu’il me sem­blait impor­tant que cette his­toire se déroule dans le pays où j’ai gran­di. Je n’ai pas eu l’in­ten­tion d’écrire Con­tra­cor­ri­ente pour cho­quer le pub­lic ou pour don­ner une vis­i­bil­ité inter­na­tionale à mon film, mais plutôt pour encour­ager la société péru­vi­enne à s’ex­primer sur le thème de l’ho­mo­sex­u­al­ité.

Où en est la société péru­vi­enne vis-à-vis de l’ho­mo­sex­u­al­ité ?

La généra­tion de mes neveux est plus ouverte que la mienne qui l’é­tait déjà davan­tage que celle de mes par­ents. À Lima, les gens ont moins de prob­lèmes avec cette ques­tion, les jeunes notam­ment. Il y a cer­taine­ment plus la pos­si­bil­ité d’y vivre un amour homo­sex­uel que dans d’autres villes. Sur le plan poli­tique, l’Église catholique con­tin­ue d’avoir beau­coup d’in­flu­ence dans mon pays. Il y a donc encore beau­coup de pro­grès à faire.

Com­ment s’est passé le mon­tage du pro­jet ? N’avez-vous pas trou­vé quelques dif­fi­cultés à trou­ver les finance­ments néces­saires ?

La grande majorité des films sud-améri­cains sont des copro­duc­tions entre deux, trois ou qua­tre pays. Nous sommes donc habitués à con­stru­ire les films ain­si. Con­tra­cor­ri­ente a été pro­duit entre le Pérou, la Colom­bie, l’Alle­magne et la France. Le grand point posi­tif est qu’on reçoit de l’ar­gent de l’Eu­rope. Mais en con­trepar­tie, nous avons aus­si l’oblig­a­tion de dépenser des sommes sur le vieux con­ti­nent, ce qui aug­mente con­sid­érable­ment les coûts de tour­nage.

Com­ment le pub­lic péru­vien a‑t-il réa­gi, notam­ment face au dyna­mitage du mod­èle famil­ial tra­di­tion­nel ?

Les gens ont beau­coup aimé le film. Au-delà du thème de l’ho­mo­sex­u­al­ité, ils ont réal­isé qu’ils avaient tout sim­ple­ment vu un film d’amour. Par­mi les six ou sept films péru­viens sor­tis en salles l’an­née dernière, Con­tra­cor­ri­ente fut celui qui a de loin engrangé le plus d’en­trées. Par con­tre, cer­tains ont tout sim­ple­ment refusé d’aller le voir car ils était rebutés par le thème de départ.

Les croy­ances et les tra­di­tions étant encore fortes au Pérou, injecter une dimen­sion sur­na­turelle dans le réc­it était-il un moyen de mieux faire accepter le sujet de l’ho­mo­sex­u­al­ité auprès du grand pub­lic péru­vien ?

Le fan­tôme est apparu dès l’écri­t­ure de cette pre­mière scène en 1996 et ce choix n’é­tait pas lié à une ques­tion de croy­ance. Mais je me suis ren­du compte par la suite que l’idée du fan­tasme avait une force que je pou­vais exploiter. Il s’agis­sait d’un out­il pour matéri­alis­er le con­flit intérieur de Miguel lorsqu’il ren­con­tre son alter-ego en la per­son­ne de San­ti­a­go. Il s’ag­it en plus d’une métaphore pour les homo­sex­uels qui ne peu­vent pas vivre libre­ment leurs préférences dans leur pays.

Diriez-vous que vous êtes un cinéaste mil­i­tant ?

Mon inten­tion n’é­tait pas de cri­ti­quer ou de car­i­ca­tur­er ceux qui n’ac­ceptent pas les homo­sex­uels. C’est con­tre-pro­duc­tif lorsqu’on veut enclencher le dia­logue. Même si tous mes pro­jets à venir ne par­lent pas de ce thème, la cause m’in­téresse beau­coup.

Entre le prix à Sun­dance, la can­di­da­ture du film aux Oscars et les nom­breux fes­ti­vals, com­ment avez-vous vécu tous ces événe­ments ?

Émo­tion­nelle­ment, c’é­tait comme des mon­tagnes russ­es. Je l’ai pris comme un très beau cadeau. Après, j’é­tais surtout très heureux d’avoir pu faire un film qui touche des publics aux cul­tures aus­si dif­férentes. Il était très impor­tant pour moi que la com­mu­nauté gay sente que le film lui apparte­nait. Il s’avère qu’elle l’a accueil­li avec beau­coup de ten­dresse.

Com­pare-t-on (trop) sou­vent votre film au Secret de Broke­back Moun­tain d’Ang Lee ?

L’his­toire était écrite bien avant la sor­tie du film d’Ang Lee, sor­ti en 2006. Cette com­para­i­son me donne tou­jours l’im­pres­sion que cela retir­erait tout mérite à une his­toire qui par­lerait d’amour entre deux hommes dans un milieu rur­al, comme si, après la sor­tie de ce film, tout ne serait qu’une red­ite dépourvue de sens.

Pour ma part, Con­tra­cor­ri­ente m’a beau­coup fait penser à Respiro d’E­manuele Cri­alese pour son ambiance solaire et son vil­lage de pêcheurs aux croy­ances encore un peu archaïques. Quelles ont été vos autres influ­ences ?

J’ai vu Respiro deux ou trois fois avant que le film ne se fasse. Je l’ai beau­coup aimé car je trou­ve que le réal­isa­teur a vrai­ment réus­si à don­ner une idée très géo­graphique et con­crète de ce vil­lage rivé sur la mer. Et en dépit du fait que le réc­it soit con­tem­po­rain, l’his­toire relève plus de la fable, ce qui m’a nour­ri pour Con­tra­cor­ri­ente. Dans un tout autre genre, des films comme Break­ing the Waves et Dogville de Lars Von Tri­er m’ont égale­ment influ­encé dans la déf­i­ni­tion de mon pro­jet. Il devait y avoir un lien entre le lieu et l’his­toire que je voulais racon­ter. J’ai fait un très long voy­age tout au long de la côté péru­vi­enne pour trou­ver l’en­droit idéal.

Comme votre com­positrice, Sel­ma Mutal, est présente, pou­vez-vous nous par­ler de votre col­lab­o­ra­tion sur la musique ?

Le choix de la musique est né de con­ver­sa­tions que j’ai eues avec Sel­ma. Nous ne souhaitions pas que la musique ait une con­no­ta­tion trop régionale mais qu’elle ait un sens plus uni­versel. Et je ne voulais pas qu’elle appuie trop claire­ment la portée mélo­dra­ma­tique du film. Deux thèmes musi­caux ont été créés, soulig­nant ain­si la dual­ité du per­son­nage : l’un pour la rela­tion que Miguel vivait avec sa femme au sein du vil­lage, l’autre pour la pas­sion amoureuse cachée partagée avec San­ti­a­go.

Souhaitez-vous pour­suiv­re dans la voie du mélo­drame pour vos prochains pro­jets ?

J’aime beau­coup les mélos, mais je ne voulais pas que Con­tra­cor­ri­ente soit ridicule­ment mélo­dra­ma­tique. Après, ce n’est pas le seul genre qui m’in­téresse. Le prochain film sur lequel je tra­vaille est un thriller psy­chologique. Les pro­jets à venir par la suite seraient encore plus fan­tai­sistes, à l’im­age des Frères Grimm. Ensuite, je devrais m’es­say­er au musi­cal rock. Comme vous le voyez, je ne vais pas me can­ton­ner à un seul genre !