Critikat

Éric Gautier

Éric Gau­ti­er est l’un des chefs opéra­teurs les plus demandés au monde. Com­plice de met­teurs en scène comme Arnaud Desplechin, Patrice Chéreau, Olivi­er Assayas ou plus récem­ment Alain Resnais, sa car­rière a pris une enver­gure inter­na­tionale avec des films comme Car­nets de voy­age de Wal­ter Salles en 2004, Into the Wild de Sean Penn en 2007 ou Tak­ing Wood­stock, le prochain film d’Ang Lee.

Devant cette impres­sion­nante fil­mo­gra­phie, c’est avec déchire­ment que l’en­tre­tien a été cen­tré sur quelques-uns de ses films les plus récents, en par­ti­c­uli­er L’Heure d’été, Cœurs, et un peu plus anci­en­nement Clean.

Claire­ment pas­sion­né par son méti­er, généreux dans ses répons­es et dans le temps qu’il y accorde (plus d’une heure trente d’interview !), Éric Gau­ti­er nous racon­te son par­cours, la vision de son méti­er et sa manière d’appréhender le ciné­ma.

Le parcours

Qu’est-ce qui vous don­né envie d’être chef opéra­teur ? Com­ment êtes-vous venu à la lumière de film ?

Par beau­coup de choses : c’est avant tout… ça com­mence fort. Même aujourd’hui je suis assez inca­pable de l’expliquer. C’est un par­cours…

En gros, j’ai fait du ciné­ma pour échap­per à un milieu « petit bour­geois parisiens » qui m’ennuyait. Petit bour­geois dans l’état d’esprit mais d’origine mod­este, plutôt ouvrière. Ce n’était pas un monde de cul­ture, même s’il y avait pour elle du respect… Comme une belle poterie qu’on met sur la chem­inée. Et ce rap­port m’a don­né pour la cul­ture de la curiosité et de l’intérêt.

Ensuite il y a des choses évi­dentes : j’ai tou­jours été doué pour dessin­er, pour la musique. J’ai fait beau­coup de musique étant ado­les­cent, mais en explo­rateur, ce sur quoi mes par­ents m’ont tou­jours aidé. Je suis un vrai auto­di­dacte en fait. À cette époque, je croy­ais que j’allais être musi­cien pro­fes­sion­nel et le monde de la musique dans lequel j’évoluais, surtout le jazz – et on pour­ra y revenir car il y a un vrai rap­port avec ce que je fais –, était la rai­son d’être de ma vie.
Mais au bout d’un moment, les musi­ciens ne restent qu’entre eux et ne par­lent que de musique. D’ailleurs dans une inter­view récente qu’il a don­née con­cer­nant son expo­si­tion au Lou­vre, Pierre Boulez reprochait de la même manière aux musi­ciens de ne pas s’intéresser à la pein­ture et de ne pas s’inspirer des arts graphiques. Et moi, à ce moment-là j’étouffais ; j’étais trop curieux de voir autre chose ailleurs.
Je pense que je me suis dirigé vers le ciné­ma parce que, même si j’avais une idée assez abstraite du désir de ciné­ma, c’était un car­refour entre tout : l’architecture, la psy­ch­analyse, l’histoire, la philoso­phie, la lit­téra­ture, la pein­ture, la pho­togra­phie, la choré­gra­phie et surtout la musique.

Après il y a eu des con­cours de cir­con­stances que j’ai aujourd’hui oubliés, mais j’ai réus­si le con­cours d’entrée à l’école de ciné­ma Louis-Lumière (ex Vau­gi­rard, nda). Je m’intéressais au ciné­ma même si je n’étais pas du tout cinéphile. C’est réelle­ment en suiv­ant ce cur­sus que j’ai eu la révéla­tion, que j’ai pris plaisir à faire de l’image. J’ai été opéra­teur très tôt ; sur des exer­ci­ces au début puis des courts-métrages… Et je ne me suis jamais arrêté.

Est-ce qu’il y a des films en par­ti­c­uli­er – ou des chefs opéra­teurs – qui vous ont mar­qué, dont le tra­vail vous a intrigué ? On peut penser à des gens comme Raoul Coutard ou Nés­tor Almen­dros ?

Pas tout de suite. Au début je remar­quais des choses intu­itive­ment mais c’est véri­ta­ble­ment lire, chercher par moi-même et regarder des films qui m’a sen­si­bil­isé au tra­vail de l’image et à la spé­ci­ficité du ciné­ma.

L’époque à laque­lle j’ai com­mencé l’école de ciné­ma était par exem­ple celle de Tess de Roman Polan­s­ki, dont la pho­to de Ghis­lain Clo­quet était vrai­ment remar­quable, et des pre­miers films de Wim Wen­ders que nous voyions. Avec Alice dans les villes, pho­tographié par Rob­by Müller, j’ai com­mencé à voir les dif­férences, à appren­dre les noms des opéra­teurs et essay­er de repér­er.
Donc je suis devenu cinéphile… Non, pas vrai­ment cinéphile parce que je n’ai pas l’état d’esprit d’un cinéphile: je ne suis pas col­lec­tion­neur.

Ensuite, cer­taines per­son­nes m’ont guidé et j’ai fait beau­coup de courts-métrages en m’appuyant sur les nom­breux écrits des chefs opéra­teurs qu’il y avait dans les années 1970. Je les ai énor­mé­ment lus : on y trou­vait des choses pas­sion­nantes.
J’ai été accom­pa­g­né par des opéra­teurs, mais pas telle­ment Raoul Coutard à ce moment-là. Ou alors moins par sa pho­togra­phie que par son état d’esprit, sa volon­té de don­ner à la mise en scène et aux acteurs un max­i­mum de lib­erté. Avec lui, par exem­ple, les acteurs pou­vaient ouvrir les fenêtres d’un décor, ce qui à l’époque était qua­si­ment impos­si­ble à cause des éclairages, des gélatines… C’est plus tard que j’ai vrai­ment décou­vert les films de Godard des années 1960… Et puis je suis con­tem­po­rain du retour de Godard avec Sauve qui peut (la vie)[1] qui a été un choc. Comme, à quelques années près, le choc de Rag­ing Bull[2] qui était absol­u­ment éblouis­sant. Je l’ai vu trois fois dans la même semaine.

J’ai vrai­ment gran­di avec Gor­don Willis, Nés­tor Almen­dros et Sven Nykvist énor­mé­ment. Mais il n’y a pas eu de déclencheur : sou­vent on me demande quel est le film qui a été le déclencheur, mais il n’y en a pas. Il y a eu des films ou j’ai com­pris quelque chose comme Vol au-dessus d’un nid de coucou[3] ou L’Énigme Kas­par Hauser[4] que j’ai vu au lycée pub­lic vers quinze ans grâce à notre pro­fesseur de français. Là, je me suis ren­du compte qu’il y avait un vrai tra­vail de mise en scène.

D’une manière générale, mon désir de ciné­ma vient d’ambiances de ciné­ma pop­u­laire. Je dois tout au Clan des Siciliens[5] ou aux films avec Gérard Oury, aux films de Sautet… Tout ce ciné­ma pop­u­laire qui était d’une qual­ité inouïe et qu’on a per­du aujourd’hui, que l’on trou­ve davan­tage dans le ciné­ma d’auteur. Et cela m’étonne beau­coup et me manque, parce que c’est tou­jours ce genre de films que j’ai envie de faire.

Les films marquants par leur photographieCom­ment est-ce que vous définiriez, en quelques mots, votre méti­er ou rôle de chef opéra­teur ?

C’est dif­fi­cile de faire rapi­de sans don­ner une idée super­fi­cielle ou tomber dans le cliché. Je pense qu’il y a plusieurs con­cep­tions du méti­er de chef opéra­teur et plein de façons de l’être. Offi­cielle­ment, selon les ter­mes du CNC, je suis le respon­s­able de l’image que l’on voit sur l’écran d’un point de vue tech­nique et artis­tique.
Moi, j’ai avant tout la sen­sa­tion d’aider un réal­isa­teur à faire son film. C’est ain­si que je l’envisage, bien avant de faire de la lumière. L’essentiel de mon temps je porte une cas­quette de chef de chantier : il faut ren­dre le film fais­able, le faire dans les temps et avec un bud­get don­né. Je suis en par­tie respon­s­able de l’argent que cela coûte et de ce qui est dépen­sé. C’est très prosaïque et pas très glam­our de le dire ain­si mais c’est quand même une chose essen­tielle s’il faut définir mon méti­er.
Aider un réal­isa­teur à faire son film, c’est donc ren­dre le film fais­able tech­nique­ment et surtout, le plus impor­tant mais qui est une moin­dre part dans le tra­vail effec­tif, trou­ver la voie esthé­tique.

Un jour sur un tour­nage en province, un fig­u­rant qui comme sou­vent fai­sait par­tie de la pop­u­la­tion locale et ne con­nais­sait pas les tour­nages, vient me voir à la fin de la journée alors qu’il m’avait vu à la caméra et me dit: « Mais vous c’est quoi votre méti­er alors ? Vous êtes l’assistant du réal­isa­teur ? » J’ai trou­vé que c’était une très belle déf­i­ni­tion.

Le rapport à la mise en scène: à propos de L’Heure d’été

L'Heure d'été, d'Olivier AssayasSur votre rap­port avec le réal­isa­teur, prenons l’exemple de L’Heure d’été, votre cinquième film avec Olivi­er Assayas que vous con­nais­sez donc déjà très bien.
Com­ment se passe la pré­pa­ra­tion : est-ce que vous pos­sédez déjà un lan­gage com­mun ? Est-ce que vous prenez des films de référence ou des tableaux – en l’occurrence on peut penser à la pein­ture pré-impres­sion­niste de Corot, évo­qué dans le film ? Com­ment est-ce que vous étab­lis­sez un lan­gage visuel com­mun ?

C’est une ques­tion dont la réponse est très com­plexe. La ques­tion est : com­ment déter­mine-t-on le style d’un film ? Plus j’avance et plus il m’est impos­si­ble de répon­dre. Si on répond sim­ple­ment, on tombe dans quelque chose de très grossier, de car­i­cat­ur­al et pas telle­ment intéres­sant.
C’est comme un écrivain : il ne viendrait à l’idée de per­son­ne de deman­der à Mar­guerite Duras com­ment elle a trou­vé son style. Elle n’a pas un jour cher­ché à se com­par­er avec les autres et dit : « Voilà, c’est mon style. » Il s’est inven­té pro­gres­sive­ment, par minus­cules touch­es, en cher­chant tous les jours.

S’il y a un point com­mun que j’ai avec les réal­isa­teurs avec lesquels je tra­vaille c’est cette volon­té d’expérimenter, d’inventer un nou­veau style pour chaque film, de faire des choses autrement. Toute la dif­fi­culté étant de dévelop­per une cohérence tout au long du film.

Il serait trop facile de croire qu’il y a une référence comme point de départ. Au tout début, quand je fai­sais du court-métrage, on pre­nait un film – Le Par­rain[6] par exem­ple – et on essayait de recopi­er. C’est nor­mal, quand on débute : Van Gogh a copié les tableaux de Rem­brandt et Picas­so ceux de Velasquez.
Au moment du pre­mier film qu’on a fait ensem­ble avec Olivi­er Assayas, Irma Vep, on ne se con­nais­sait pas. Il m’a appelé au dernier moment, un mois avant le tour­nage, ce qui fait que l’on n’a qua­si­ment pas pré­paré mais tra­vail­lé vrai­ment dans l’intuition, dans l’instinct. On a tourné en seule­ment qua­tre semaines mais avec beau­coup d’harmonie, mal­gré la courte durée du tour­nage et le nom­bre impor­tant de lieux dans lequel le tour­nage se déroulait. Et ce rythme-là fait aus­si par­tie de son ciné­ma.
Je pense qu’on a poussé le bou­chon encore plus loin que dans L’Eau froide où il allait déjà loin dans la légèreté, la vir­tu­osité des mou­ve­ments, l’idée de capter l’énergie. Pour Irma Vep, nous voulions être encore moins sophis­tiqués, être plus bruts et aller vite. Mais cela venait davan­tage de lui que de moi à ce moment-là. Il a sen­ti que cela pou­vait très bien fonc­tion­ner et cela a très bien fonc­tion­né.

L’une des sin­gu­lar­ités de L’Heure d’été est son image très claire, lumineuse et le très grand nom­bre de trav­el­lings, assez lents et posés qui don­nent un sen­ti­ment de fugac­ité, de « saisi sur le vif » évo­quant dans une cer­taine mesure les recherch­es des pein­tres impres­sion­nistes.
Dans cet exem­ple, est-ce Olivi­er Assayas qui vient vers vous en vous dis­ant « voilà ce que j’aimerais ten­ter » ou est-ce que ces car­ac­téris­tiques nais­sent de recherch­es com­munes pour traduire artis­tique­ment les aspi­ra­tions du met­teur en scène ?

Ce sont les deux à la fois. La lumière est comme la direc­tion d’acteur, ce sont des choses très proches et dont il est dif­fi­cile de par­ler. On ne peut pas oblig­er un acteur à faire quelque chose qu’il ne ressent pas. Par con­tre, on peut le pouss­er dans une direc­tion qui va faire sor­tir quelque chose d’inattendu.

En lumière, si un réal­isa­teur arrive avec une idée trop pré­cise ou trop définie, ce ne peut être qu’un par­ti-pris grossier comme « On va éclair­er tout en bleu » ou un cliché ; une référence à quelque chose qui existe déjà. Cela ne m’intéresse pas de recopi­er ce qui a déjà été fait, je n’y vois aucun intérêt. Par con­tre, on peut pren­dre des sources d’inspiration pour rebondir et fab­ri­quer quelque chose de nou­veau. Ce n’est même pas on peut, c’est il faut. On a besoin de se nour­rir du tal­ent des autres. Mais une référence doit rester une ouver­ture et ne pas devenir une final­ité en soi.

Com­ment s’est mis en place ce dia­logue avec Olivi­er Assayas ?

On se con­nait bien à présent avec Olivi­er. On par­le sou­vent de ciné­ma, de choses qu’on aime, qu’on n’aime pas… Ce qui a établi nos références. On a en com­mun d’être pro­fondé­ment liés à la Nou­velle Vague qui est sur l’impression et se trou­ve, je pense, très proche des impres­sion­nistes. C’est l’impression ressen­tie qui compte, plus que l’histoire qui est racon­tée, donc en oppo­si­tion au ciné­ma clas­sique (comme les impres­sion­nistes sont en oppo­si­tion à la pein­ture clas­sique). Et il s’agit dans les deux cas d’expériences per­son­nelles, ce qui n’était pas le cas de la pein­ture et du ciné­ma clas­sique.

Là nous allons revenir au jazz, à l’improvisation et au tra­vail sur les har­monies. Quand on a un thème avec une grille de lec­ture, des har­monies qui exis­tent, c’est intéres­sant de les détourn­er et de les chang­er pour les faire réson­ner et, avec la même mélodie, don­ner une couleur ou une impres­sion (pour revenir à la pein­ture) dif­férente. Un thème en majeur peut être joué en mineur. C’est ce que fait Mahler quand il adapte Frère Jacques dans la Pre­mière Sym­phonie. Le thème réécrit sur le mode mineur donne un sen­ti­ment com­plète­ment dif­férent, triste et beau.
Je pense que mon tra­vail se trou­ve quelque part par-là. Je n’ai pas com­posé la mélodie mais, par con­tre, c’est moi qui vais don­ner cette impres­sion.

Olivi­er et moi avons une sen­si­bil­ité très proche dans ces domaines-là bien qu’on soit très dif­férents dans la vie et sur plein d’autres choses. Mon pre­mier tra­vail est d’être une éponge, de m’imprégner de ce qui émane de lui et de ce qu’il sug­gère.
Quand on a fait Les Des­tinées sen­ti­men­tales c’étaient plutôt les post-impres­sion­nistes qui nous inspi­raient, Bon­nard, Val­lot­ton ou Vuil­lard. Pour L’Heure d’été ce sont davan­tage les précurseurs comme Corot. Mais il n’y a pas de références explicites à des tableaux ; même si for­cé­ment c’est der­rière ; comme la musique.

L’Heure d’été fonc­tionne de façon cyclique. On com­mence en été, puis on passe l’automne, l’hiver, le print­emps et on se retrou­ve l’été d’après avec la mai­son à l’abandon qui va être ven­due. Le film démarre avec la réu­nion de famille et se ter­mine avec les enfants et petits-enfants ; au total sur trois généra­tions. J’ai tra­vail­lé le style visuel pour accom­pa­g­n­er cette struc­ture.

L'Heure d'été : les cycles du film travaillés visuellement- Été: Le début est très col­oré. La famille réu­nie donne une image du bon­heur qui s’estompe et devient très ténue à la fin de la scène. Les enfants par­tent et la mère (Edith Scob) reste seule dans une pénom­bre. Ces plans font pressen­tir la mort.
— Automne: La mère est morte ; les couleurs sont beau­coup plus neu­tres et désat­urées.
— Hiv­er: Les couleurs plus sont froides et très désat­urées. Les enfants vendent la mai­son et la rup­ture avec leur enfance s’achève.
— Print­emps: On suit la dona­tion au musée d’Orsay et l’histoire de la jeune généra­tion. L’image est moins désat­urée dans les couleurs.
— Eté: L’été revient avec ce sen­ti­ment impres­sion­niste et une image très col­orée, lumineuse, sur­ex­posée, évo­quant le renou­veau comme un bour­geon qui éclot au retour du print­emps ou de l’été.

Il y a dans le film un rap­port avec la fragilité de la vie, quelque chose de très per­son­nel de la part d’Olivier qu’il essaie de faire sur­gir. Il avait imag­iné que la caméra soit tou­jours sur trav­el­ling, créant un rythme qui amène une mélan­col­ie ou alors sou­vent de l’énergie ; ce qui est l’une des forces de son ciné­ma.
Je lui ai pro­posé que la fin avec la jeune généra­tion soit le seul moment du film caméra à l’épaule ; d’une part pour des ques­tions d’emploi du temps (cela per­me­t­tait d’aller vite car il n’y avait pas assez de temps pour tout tourn­er) et surtout parce que c’était cohérent avec le film. Ensuite, il est allé encore plus loin en imag­i­nant des plans très com­pliqués, pas­sant de pièces en pièces.

Olivi­er Assayas aime les choses très réal­istes et arrive à faire que le style du film se détache du réel. Au bout d’un moment on est davan­tage dans l’âme humaine que dans le pur réal­isme ; tout en s’appuyant sur des choses très réal­istes.
C’est l’exact inverse d’Alain Resnais, par exem­ple, qui cherche l’absence de réal­isme pour trou­ver quelque chose de vrai dans l’être humain. Ce sont des par­cours très dif­férents – et j’adore évidem­ment ces angles d’attaque opposés – mais il y a sur le fond des sen­si­bil­ités qui se rejoignent. Il y a, dans cette façon de ressen­tir les choses, une même famille d’opinion (pas au sens d’opin­ion poli­tique, parce que sou­vent on peut avoir des idées diver­gentes). Ce qui me plaît, pour revenir sur les orig­ines de mon méti­er, c’est de me con­fron­ter à tous ces univers, ces façons dif­férentes d’aborder les choses et de creuser un peu plus.

Caméra portée & rapport aux acteurs

Vous évo­quiez les caméras portées, qui est une des esthé­tiques que vous sem­blez aimer tra­vailler. Est-ce pour vous un principe esthé­tique ou une façon de filmer qui per­met une plus grande impro­vi­sa­tion ? Ou éventuelle­ment un moyen per­me­t­tant de don­ner plus de lib­erté à la mise en scène et éventuelle­ment aux acteurs ?

L’idée de rapid­ité, d’improvisation et de lib­erté est une chose, mais avant tout la caméra portée est un out­il par­mi d’autres. Je n’ai aucun a pri­ori ni aucun avis dans l’absolu ; tout est intéres­sant à utilis­er.

C’est vrai que l’on m’a don­né à un moment la répu­ta­tion d’opérateur caméra à l’épaule. Mais sur les trente-cinq films que j’ai faits, il ne doit y en avoir que qua­tre ou cinq où la caméra à l’épaule est prépondérante… et beau­coup plus dans les débuts. Ils ont peut-être été mar­quants mais il n’y en a pas eu tant que ça.

Irma Vep est énor­mé­ment à l’épaule ; Clean, c’est qua­si­ment 90% à l’épaule mais c’était le par­ti pris d’Olivier, ce n’est pas moi qui l’ai pro­posé. Lui se sert de l’épaule pour organ­is­er une espèce de choré­gra­phie avec le comé­di­en, qui fait qu’on quitte la réal­ité matérielle. Il y a quelque chose qui devient irréel… Pas vrai­ment irréel mais qui s’arrache à la vie autour. Tout l’enjeu de Clean était d’arriver à un état de perte d’équilibre de son per­son­nage prin­ci­pal, Mag­gie Che­ung, alors que le monde autour est très réal­iste et ramène tou­jours vers un sen­ti­ment de pesan­teur. Là c’est un peu quelque chose qui s’élève, comme un mou­ve­ment d’hélicoptère qui rend tout léger. C’était cela l’idée de la caméra à l’épaule en ter­mes de rythme. Mais elle venait d’Olivier.

Il y a aus­si beau­coup de caméra à l’épaule dans Intim­ité de Patrice Chéreau, à l’exception des scènes de sexe tra­vail­lées très pré­cisé­ment. Cela per­me­t­tait de don­ner de la flu­id­ité, de la lib­erté aux comé­di­ens. C’était très impro­visé… Mais on peut faire des choses très pré­cis­es à l’épaule.

Quand Arnaud Desplechin utilise la caméra portée, cela prend un autre sens. Il aime beau­coup les plans à l’épaule non pas pour l’esthétique qu’ils appor­tent (et dont il essaye de lim­iter au max­i­mum les effets) mais parce que le comé­di­en n’a plus en face de lui un appareil fixe sur une Dol­ly ou sur un pied mais véri­ta­ble­ment un être humain. La caméra se met à exis­ter, à vivre. Il y a de nom­breuses façons d’envisager la caméra à l’épaule.

Par con­tre dans Gabrielle, il n’y a pas un plan à l’épaule. Dans L’Heure d’été il y en a très peu et encore c’est parce qu’ils s’y prê­taient par­ti­c­ulière­ment bien pour finir mais on aurait très bien pu ne pas en avoir du tout. Et dernière­ment, le film que je viens de faire avec Ang Lee à pro­pos du fes­ti­val de Wood­stock (Tak­ing Wood­stock, nda) a très peu de plans à l’épaule.
Ang Lee a un ciné­ma très maîtrisé, con­trôlé, cadré mais il avait envie de tra­vailler dif­férem­ment. Il voulait essay­er de cap­tur­er l’énergie de la jeunesse et de ce monde de 1969, qui est l’apogée de 1968 avant la dégringo­lade ; avant de bas­culer vers autre chose. J’avais peur qu’il ne me pro­pose de tomber dans le cliché des choses à l’arraché, dans le style doc­u­men­taire, ce que j’aurais trou­vé ennuyeux. Mais la pre­mière chose qu’il m’a dite est qu’il déteste absol­u­ment la caméra à l’épaule. Et en effet nous ne l’avons util­isée que très rarement, quand les lieux étaient très exi­gus. La théorie d’Ang Lee, qui est exacte­ment l’inverse de celle d’Assayas mais tout aus­si vraie, est que les plans à l’épaule font voir la mise en scène. Ang Lee cherche à ren­dre la mise en scène la plus dis­crète pos­si­ble et c’est pour lui quand le plan est à l’épaule qu’il sent qu’elle est présente. Assayas dirait, je pense, exacte­ment l’inverse. Et cela se défend très bien, ce sont des logiques justes dans les deux cas.
Ils n’ont pas les mêmes sen­si­bil­ités, les mêmes per­son­nal­ités ni la même façon d’écrire le ciné­ma. Ils s’apprécient et sont proches d’une cer­taine façon, mais pas formelle­ment. C’est comme un pein­tre qui n’aimerait pas le rouge et l’autre qui n’aimerait pas le bleu – c’est grossier mais c’est un peu ain­si – cela ne veut pas dire qu’il n’aime pas le rouge chez l’autre.

Je ne suis pas un fan du steadicam, qui est sou­vent util­isé par paresse, mais quand il est bien util­isé ça peut être for­mi­da­ble. Le steadicam est une caméra qui flotte dans l’espace alors que la caméra à l’épaule est vrai­ment accrochée à la terre. Dans le dernier Resnais, on en a util­isé beau­coup parce qu’il y avait vrai­ment l’idée de… (Il s’arrête et rit.) Enfin, je ne vais pas par­ler d’un film qui n’est pas encore sor­ti…

Beau­coup des films dont vous faites la pho­togra­phie sont cen­trés – dis­ons sur les per­son­nages pour être car­i­cat­ur­al – et accor­dent une place cen­trale au tra­vail des acteurs. J’ai lu par ailleurs qu’il vous était déjà arrivé de par­ticiper au cast­ing.
Com­ment se met en place votre rap­port aux acteurs dans votre façon de les filmer et notam­ment dans des films où est exposé le corps de l’acteur comme Intim­ité ou Son frère ?

Il m’est arrivé de tra­vailler avec des réal­isa­teurs quand ils font les essais mais générale­ment je ne par­ticipe pas aux cast­ings. Le tra­vail avec un acteur pen­dant le cast­ing, même si finale­ment il n’aura pas le rôle, per­met au réal­isa­teur de chercher son per­son­nage… Enfin quand c’est du vrai tra­vail, ce qui n’est pas tou­jours le cas. C’est ce que fait Patrice Chéreau : il ren­con­tre vrai­ment les acteurs, il tra­vaille, il fait des essais et arrive ain­si à mieux déter­min­er les con­tours de ses per­son­nages. À ce moment-là j’apprends énor­mé­ment de choses sur le film et sur les inten­tions du met­teur en scène.

Ce qui m’intéresse avant tout dans le tra­vail d’opérateur est de filmer les comé­di­ens, ou plutôt les per­son­nages. Je ne sais éclair­er un décor que lorsque je sais éclair­er un comé­di­en.
Il y a plusieurs façons d’aborder l’image : cer­tains opéra­teurs tra­vail­lent d’abord sur l’ambiance d’un décor pour met­tre ensuite les comé­di­ens dedans. Moi c’est l’inverse, mon imag­i­naire prend tou­jours comme point de départ le comé­di­en. J’ai besoin de cette inspi­ra­tion pour con­stru­ire une lumière et après je me sers du lieu, de la réal­ité du lieu. Et j’aime bien faire une inter­ac­tion entre les deux.
Donc oui, l’inspiration c’est absol­u­ment les comé­di­ens et for­cé­ment cela crée un rap­port de com­plic­ité. C’est pour cela que je ne tra­vaille jamais avec des dou­blures par exem­ple. Je préfère rester dans l’abstrait, sans rien voir, et imag­in­er ce qui va se pass­er plutôt que de tra­vailler avec quelqu’un qui n’est pas la vraie per­son­ne, même si elle lui ressem­ble physique­ment.
Et c’est aus­si pour cela, par exem­ple, que je cadre tou­jours, parce que j’ai besoin d’être relié à l’acteur au moment où l’on tourne, c’est-à-dire quand il incar­ne son per­son­nage. Même si Emmanuelle Béart pro­pose très gen­ti­ment de se met­tre en place pour la lumière, je ne vois pas grand-chose. C’est quand la caméra tourne que je vois si ce que je suis en train de faire fait sens et surtout com­ment il va fal­loir vite réa­gir sur la suite. Je fais aus­si atten­tion à ne pas me laiss­er dis­traire par la réal­ité du plateau : je suis à l’œilleton, sou­vent avec le casque, en con­nex­ion avec l’acteur… et c’est là que je vois ce que je fais.

Entre deux répéti­tions, par exem­ple quand un plan se met en place, ou entre deux pris­es, est-ce qu’il peut vous arriv­er de chang­er…

Très rarement. J’essaye tou­jours de con­stru­ire un plan avec des solu­tions de rechange très faciles pour pou­voir rapi­de­ment faire des ajuste­ments presque invis­i­bles : bouger un peu, déplac­er un peu, ajuster un peu… Je fais tou­jours en sorte qu’il y ait cette légèreté-là. Il m’arrive très rarement d’avoir à faire de gros change­ments. Mais cela peut arriv­er. Quand je sens que je suis dans une impasse, dans une direc­tion qui n’est pas assez forte, qui détourne de ce qui se passe réelle­ment ou qui n’est pas à la hau­teur, il m’est déjà arrivé de pren­dre du temps pour retra­vailler le plan.
C’est un jeu d’attention à ce qui se passe autour. Il faut tou­jours être en état d’écoute et aux aguets de ce qu’il y a tout autour. Il ne faut pas que ce soit au mau­vais moment. Par­fois il vaut mieux être impré­cis ou laiss­er tomber une mau­vaise ombre, plutôt que de cass­er ce qui est en train de se pro­duire et ne se repro­duira plus jamais.

Je passe mon temps – mais un met­teur en scène ou un acteur c’est pareil – à cor­riger le tir. Il ne faut surtout pas croire qu’on part avec une idée prédéfinie et voilà, il n’y a plus qu’à faire la lumière. Non, c’est une con­struc­tion en évo­lu­tion per­ma­nente et une vig­i­lance aux petits détails comme bouger un pro­jecteur, décaler un peu la caméra, la remon­ter un peu… Ou même sen­tir que l’acteur est préoc­cupé par quelque chose et lui dire: « C’est pas grave, si ça te gêne je l’enlève. » Des fois c’est juste un rien qui les bloque.
Et ce sont tous ces minus­cules détails qui font le style d’un film. C’est cette accu­mu­la­tion de mini-déci­sions, micro-déci­sions qui fait qu’au bout d’un moment une cohérence appa­raît.

Plus j’avance et plus j’arrive à faire des choses pointues, c’est-à-dire en har­monie avec le met­teur en scène. C’est lié à l’expérience. Et dans le même temps, plus j’arrive à faire des choses justes et sub­tiles dans cette recherche d’un univers qu’on essaye de définir avec le met­teur en scène et moins je peux définir com­ment j’y suis arrivé.
Pour moi, le doute et la mod­estie sont néces­saires dans mon tra­vail de chef opéra­teur. Il s’agit d’être au ser­vice du film. Par­fois je dois pren­dre un peu trop de déci­sions tout seul, parce qu’il faut aller vite. Com­bi­en de fois suis-je en train de faire quelque chose et on n’a même pas le temps de se par­ler avec le réal­isa­teur car il est trop occupé… Mais cela marche aus­si dans les deux sens. A cer­tains moments, il peut arriv­er qu’Arnaud Desplechin me dise: « Là, Éric, tu ne crois pas que c’est un peu trop dur ou trop som­bre ? » On se par­le et en général plus on se con­naît, plus cela va vite ; même si avec Sean Penn ou Ang Lee, dès le début tout était évi­dent, le dia­logue était naturel…

Le tournage, lieu de la création: à propos de Cœurs

Cœurs, d'Alain ResnaisVous par­liez là de la façon de chercher en per­ma­nence et Cœurs que vous avez fait avec Alain Resnais donne l’impression – peut-être pas à juste titre – d’avoir un découpage très mil­limétré…

Le découpage était inven­té générale­ment le matin même et final­isé en fonc­tion des mis­es en place avec les comé­di­ens. Il y a une grande part d’improvisation qui s’appuie sur beau­coup de pré­pa­ra­tion avant le tour­nage.

La pre­mière chose que m’a dite Alain Resnais en me ren­con­trant est que même si la pièce d’Ayckbourn ressem­blait à une comédie, lui voulait l’entraîner vers le trag­ique. La mise en scène pour le théâtre d’Ayckbourn jouait beau­coup plus sur la comédie (qui s’appuie sur des choses dra­ma­tiques et dés­espérées). Ce n’était pas le par­ti-pris d’Alain : c’est intéres­sant parce qu’il racon­te la même chose mais sur un ton rad­i­cale­ment dif­férent. La forme est en con­tre­point – on revient à la musique – du fond. C’est un film sur le dés­espoir et la soli­tude mis en scène avec légèreté.

Pour me faire ressen­tir ce qu’il cher­chait, il m’a don­né cette image pen­dant la pré­pa­ra­tion: « On pour­rait imag­in­er que tous ces per­son­nages sont des médus­es pour­suiv­ies par un énorme crus­tacé qui les rat­trapent : ce crus­tacé, c’est la soli­tude. » Cela m’a été un guide pré­cieux, de même que la musique de Mark Snow[7] qu’il m’a don­née à écouter. Sou­vent ses com­po­si­tions sim­ples et mélodieuses bas­cu­lent de façon imprévis­i­ble dans une ten­sion har­monique très dra­ma­tique.
Une idée géniale d’Alain (qui n’est pas dans la pièce) est la neige qui tombe entre les dif­férents tableaux, don­nant à cet univers plutôt étouf­fant une sen­sa­tion d’apesanteur et de légèreté.

Il m’a dit aus­si qu’il souhaitait avant tout que l’image du film soit très dif­fusée, très glam­our. Glam­our est le maître mot pour lui parce que c’est le ciné­ma qu’il aime ; c’est Lubitsch.

Le style de plan-séquence s’est inven­té au fur et à mesure à par­tir de la struc­ture même de toutes ces séquences (qu’Alain appelle des tableaux). Quand il y avait du découpage, des plans qui arrivent très vite (Alain qui a tou­jours des mots poé­tiques les appel­lent des «cli­quetis») c’était juste­ment pour redy­namiser, cass­er, et repren­dre cette idée de flu­id­ité qu’on avait tou­jours à l’esprit.
Au début, il par­tait avec des idées de plans très découpés. Le matin il me dis­ait: « Est-ce que vous pensez qu’on pour­rait faire tel et tel plan? », et je répondais: « Est-ce que vous voulez reli­er les deux ? »
Tout au long de sa fil­mo­gra­phie il a fait des fameux plans séquences et je sen­tais qu’on pou­vait aller dans cette direc­tion. Et puis cela se ressen­tait dans son découpage : deux plans larges pou­vaient facile­ment être reliés. Je trou­vais cela plus agréable et cela ne me posait aucun prob­lème tech­nique et ne pre­nait pas plus de temps à tourn­er. Fort de cette com­plic­ité, il m’a ensuite pro­posé des plans-séquences de plus en plus com­pliqués.

Cœurs : Alain voulait que le bar fasse branché et très mauvais goûtAlain souhaitait aus­si qu’il y ait beau­coup de couleurs dans le grand bar de l’hôtel. C’est lui qui a eu l’idée du mélange de rose et bleu, ce côté très dis­so­nant et vul­gaire. Il voulait que cela fasse branché et très mau­vais goût, ce qui est très dif­fi­cile à faire. Je n’aurais jamais imag­iné de ma vie que j’allais un jour éclair­er avec du rose ou du bleu comme dans les clips… En plus avec Alain Resnais ! C’est très dif­fi­cile de don­ner l’impression de mau­vais goût sans que ce soit désagréable, ou ennuyeux.
Alain invente des biogra­phies de ses per­son­nages et imag­i­nait que Dus­sol­lier était un archi­tecte raté, avec un apparte­ment très struc­turé. Il me sem­blait donc assez évi­dent que son apparte­ment devait être assez froid et blanc.
Le café où Isabelle Car­ré attend ses ren­dez-vous est lui très mono­chrome, avec des tonal­ités très chaudes, sépia orange, pour faire un vrai con­traste avec le bar de l’hôtel très col­oré.

On a tra­vail­lé l’idée de l’instabilité per­ma­nente entre les per­son­nages. Alain a pro­posé d’avoir des mou­ve­ments de lumière: par exem­ple dans le bar il y a des lumières qui pal­pi­tent dans le décor. Elles mon­tent, descen­dent… Même si c’est peu per­cep­ti­ble.
On a aus­si tra­vail­lé avec Jacques Saulnier les reflets de miroirs (il y en a beau­coup dans Cœurs) mais aus­si les matéri­aux réfléchissant, les bril­lances, les reflets qui ren­dent les murs plus légers ; leur don­nent de la pro­fondeur et les ren­dent un peu immatériels. Il y a les murs mais on va tou­jours un peu à tra­vers.

Dans Cœurs qui est entière­ment en stu­dio, est-ce que vous avez beau­coup tra­vail­lé avec le déco­ra­teur ?

Oui, énor­mé­ment, et c’était for­mi­da­ble de tra­vailler avec Jacques Saulnier qui est de la « vieille école », qui fait des maque­ttes… Il a un sens de la dra­maturgie et du réc­it absol­u­ment impres­sion­nant.
Ce qui est extra­or­di­naire avec lui, et cela je m’en suis ren­du compte en éclairant les lieux, c’est son sens des vol­umes, c’est-à-dire de l’espace dans lequel évolu­ent les comé­di­ens et dans lequel cir­cule la lumière.

Il n’est jamais dans les clichés, les prob­lèmes de hau­teur de fenêtre, les con­sid­éra­tions de ce type… Il triche en per­ma­nence et invente un univers en cor­réla­tion avec ce qui est dans le scé­nario. C’est quelqu’un qui fait une tra­duc­tion scéno­graphique de ce qu’il ressent. Il m’est arrivé devant cer­tains de ses décors de me dire : « C’est dif­fi­cile à éclair­er », « Qu’est-ce que c’est que ces pro­por­tions étranges… » Et le jour même où je com­mençais à allumer des pro­jecteurs, cela se fai­sait tout seul.
C’est très agréable de tra­vailler avec lui : on est très com­plices. Il s’est sou­vent sen­ti frus­tré avec les opéra­teurs qui habituelle­ment ont une pho­bie des reflets et les évi­tent à tout prix. Nous, on s’en est don­né à cœur joie et Cœurs en est rem­pli. Il ne me sem­ble pas dif­fi­cile de trou­ver des solu­tions aux prob­lèmes qui peu­vent appa­raître (pro­jecteurs, perche, caméra, équipe…).

Juste­ment, Cœurs est un film de change­ment d’espace per­ma­nent, de per­son­nages pas­sant – ou pas – dans l’espace des autres (les apparte­ments que fait vis­iter André Dus­sol­lier, les bureaux de l’agence immo­bil­ière…). Beau­coup de sur­cadrages, de per­son­nages der­rière un par­avent…

Alain Resnais adore toutes les séries améri­caines et on a beau­coup regardé 24h que je ne con­nais­sais pas à l’époque. On s’est par­ti­c­ulière­ment intéressés aux bureaux de la cel­lule anti-ter­ror­iste séparés par des murs vit­rés à tra­vers lesquels les caméras fil­ment en per­ma­nence. Alain avait cela comme idée de référence pos­si­ble, par exem­ple pour l’agence immo­bil­ière.

Les Herbes folles par con­tre n’a rien à voir et n’est pas du tout en plans-séquences. C’est très découpé avec des points de vue très étranges… Mais bon, on en par­lera une autre fois, quand il sera sor­ti.

Comparaison entre la série 24 et Cœurs

Storyboard et préparation

Le sto­ry­board est une méth­ode de tra­vail assez opposée à votre con­cep­tion…

Oui, bien sûr. Pour moi c’est absurde le sto­ry­board, même si par­fois c’est utile. Les fameux sto­ry­boards d’Hitchcock pour Les Oiseaux illus­trent une mécanique infer­nale qui s’est con­stru­ite de façon intel­lectuelle et que le sto­ry­board aide à con­cré­tis­er. Donc là, c’est extra­or­di­naire.

Storyboard du film Les Oiseaux, d'Alfred HitchcockIl m’est arrivé d’utiliser des sto­ry­boards : dans le dernier film de Resnais on en a util­isé pour des plans liés à des trucages. Mais com­ment dire… On ne racon­te pas une scène avec le sto­ry­board. Par con­tre cela aide par­fois à visu­alis­er les choses et à en dis­cuter à plusieurs. Mais cela demande de la part du sto­ry­board­er beau­coup d’humilité.

La plu­part du temps les sto­ry­board­ers font la mise en scène : ils dessi­nent très bien et donc repro­duisent les optiques, les per­spec­tives… On sent très bien que c’est un 25mm, tout le monde s’y habitue et ne se pose plus la ques­tion. Moi ça ne m’intéresse pas de faire le film du sto­ry­board­er et qu’il décide de met­tre un 25mm. Si ça se trou­ve, c’est mieux d’être beau­coup plus loin et de faire la même largeur de plan mais avec un 50mm. Et cela, ça se dis­cute avec le réal­isa­teur. Il faut le chercher : cela dépend du lieu, de la réal­ité de l’espace et de l’acteur dedans.

Quand j’ai fait un film avec Enki Bilal – Tykho Moon, qui était un film de série B tourné avec très peu de moyens mais dans la tra­di­tion clas­sique de série B – Bilal (qui des­sine évidem­ment très bien) voulait dessin­er pour se ren­dre compte du rythme des scènes. Je trou­vais que c’était une très bonne idée mais au début, il fai­sait de vrais dessins, avec les acteurs… Je lui ai dit: « Arrête parce que là, tu figes tout. Si on voit cela, on n’au­ra plus d’imaginaire sur le plateau et tout le monde se con­tentera de copi­er tes dessins. »
Il faut arriv­er à garder la lib­erté de voir et de s’adapter à ce qui se passe. Donc je lui ai demandé de faire juste des « gri­bouil­lis ». Et comme il des­sine très bien, en quelques coups de crayons on sent des per­spec­tives, des per­son­nages, les rap­ports entre eux. En découpant ces petites vignettes et en les col­lant dans mon scé­nario j’avais vrai­ment le sen­ti­ment du rythme de la séquence mais nous n’étions pas empris­on­nés par le visuel. Lui, cela lui per­me­t­tait de faire le découpage dans sa tête et nous de rester dans l’invention et la propo­si­tion au moment du tour­nage.

Pour vous, c’est donc le tour­nage le véri­ta­ble lieu de la créa­tion et non pas une exé­cu­tion de ce qui a été pré­paré ?

Oui bien sûr. Avant il y a tout le tra­vail pré­para­toire, mais après le film c’est le tour­nage.

Je ne suis pas du tout quelqu’un qui croit au sacro-saint scé­nario : ce n’est pas parce que le scé­nario est plus abouti que ça don­nera un grand film.
Les cinéastes asi­a­tiques n’ont sou­vent pas de scé­nario au sens pro­pre. Hou Hsiao-Hsien n’écrit pas de scé­nario mais prend des notes sur un petit cahi­er d’écolier (que l’on voit dans le doc­u­men­taire que j’ai tourné avec Olivi­er Assayas[8]). Il n’écrit jamais de dia­logue mais explique à ses « non-acteurs » ce qu’ils doivent dire avec leurs mots. Sou­vent quand on par­le du scé­nario de nos jours, on en par­le comme si on fai­sait le ciné­ma des années 1950.
Cepen­dant, on peut tra­vailler avec des scé­nar­ios très aboutis comme le fait Arnaud Desplechin. Ses scé­nar­ios sont des chefs d’œuvre de com­plex­ité de con­struc­tion. Il les tra­vaille énor­mé­ment… Il n’y a pas de règles.

Ce qui compte c’est de beau­coup pré­par­er pour per­me­t­tre d’improviser pen­dant qu’on tourne, de savoir où l’on va pour pou­voir ajuster le tir sans tomber dans les clichés.

Enfin il y a le mon­tage qui est l’endroit ou le film se fait. Finale­ment c’est un peu comme faire la cui­sine : il y a d’abord la recette que l’on peut inven­ter, puis faire le marché et choisir la qual­ité des ingré­di­ents, les pré­par­er ; puis la cuis­son qui est l’assemblage. Ce sont des choses qui se ressem­blent, d’une cer­taine façon.

Mais la vérité qu’il y a sur l’écran, l’âme du film, c’est ce qui est cap­turé par la caméra… Et cela, il faut le nour­rir.

Mettre en place une séquence: le restaurant chinois de Clean

D’une manière générale, quand vous par­ticipez aux repérages, est-ce que vous partez de la lumière ambiante pour con­stru­ire votre lumière, aimez-vous recon­stru­ire com­plète­ment ou est-ce que cela dépend des films ?

Cela dépend des films. Intim­ité devait être nat­u­ral­iste ; c’est cela la force du film… Je pen­sais qu’il était très impor­tant qu’on ressente l’hiver à Lon­dres et le froid de la mai­son de Jay en con­traste avec la chaleur des intérieurs, des pubs, des décors. On a beau­coup tra­vail­lé sur la façon de filmer les dif­férents quartiers qui délim­i­tent dif­férentes class­es sociales. C’était très impor­tant qu’on le ressente car cette dif­férence de class­es sociales entre les quartiers n’est jamais vrai­ment expliquée.

Intimité, de Patrice ChéreauÀ l’inverse, Gabrielle devait être très abstrait, ce qui ne ressem­ble pas a pri­ori aux films de Chéreau. Le film se passe essen­tielle­ment de nuit et nous avions décidé de n’avoir jamais aucune lampe dans le champ pour rompre avec l’esthétique atten­due des films d’époque. Sauf pen­dant les grandes récep­tions, où toutes les appliques sont allumées pour qu’il y ait une grande richesse lumineuse, un sen­ti­ment d’opulence. Mais dans le reste il n’y a jamais une lampe dans le champ, sinon de temps en temps une petite source au fond d’un couloir que je voulais garder som­bre ; mais c’est un point lumineux flou, au loin, abstrait.
Le seul autre moment avec une lumière dans le champ est le moment où la lampe, tenue par une domes­tique en charge d’éteindre toutes les lumières sur son pas­sage, remonte l’escalier jusqu’au dernier étage. Ce pas­sage, qui existe dans la nou­velle de Con­rad, est écrit de façon extra­or­di­naire. Il y a vrai­ment cette descrip­tion de la lumière qui remonte, comme une lueur mirac­uleuse. C’est cela que j’ai essayé de retran­scrire mais je l’ai poussé vers le fan­tas­tique : une véri­ta­ble lampe à pét­role ne pro­duirait jamais cette lumière com­plète­ment fausse ; trop lumineuse et très bleue.

Gabrielle, de Patrice ChéreauQuand je tourne en décor naturel, mon pre­mier réflexe est de m’appuyer sur ce qui existe réelle­ment parce que la lumière ambiante par­ticipe au choix du décor. Dans Clean, par exem­ple, la lumière s’est faite vrai­ment par les repérages. Le film s’est tourné avec une très petite équipe, vite et avec très peu d’éclairage. Très peu éclair­er ne veut pas dire que cela ne soit pas con­trôlé, au con­traire. Je pense que Clean a un vrai style fort. Ce sont des choix qui se font dif­férem­ment, mais qui se font ; et en par­ti­c­uli­er pen­dant les repérages. Le choix d’un lieu déter­mine ce que sera la mise en scène. Pourquoi tel lieu plutôt qu’un autre, qu’est-ce qui est intéres­sant… Même si après on peut trans­former avec le déco­ra­teur. Par exem­ple, dans le café ou nous avons tourné la scène autour du bil­lard avec Béa­trice Dalle, l’arrière-salle était très som­bre et j’ai fait rajouter par le déco­ra­teur plusieurs lam­pes (qu’il a recopiées à l’identique de celles exis­tantes) que nous avons rajoutées au-dessus des tables et dans la pro­fondeur. Mais la plu­part du temps, pra­tique­ment aucun lieu n’a été changé en dehors de quelques petits appoints : étein­dre une lampe, chang­er une ampoule pour don­ner plus de puis­sance lumineuse…

Le tra­vail de lumière est avant tout pour moi un tra­vail sur le con­traste. Le con­traste est l’écart entre le très clair et le très som­bre : sans con­traste tout est gris et avec beau­coup de con­traste il n’y a que du noir et du blanc (et entre ces extrêmes la gamme des nuances inter­mé­di­aires est infinie). Le con­traste recou­vre aus­si celui des couleurs – sat­urées ou pas – et le con­traste des couleurs entre elles.

Le tra­vail des con­trastes est pour moi l’équivalent de l’orchestration ou de l’arrangement en musique. C’est la créa­tion d’un cli­mat ; d’une ambiance. Il y a dif­férentes façons de procéder : en stu­dio, c’est unique­ment par la lumière, par les pro­jecteurs. En extérieur, l’approche est dif­férente puisque l’on part de quelque chose qui existe déjà; et la maîtrise des con­trastes se fait notam­ment par le choix de l’axe dans lequel on tourne (à con­tre-jour, le soleil latéral ou dans le dos…). Cela sup­pose donc d’être capa­ble de chang­er son fusil d’épaule, et quand on pré­pare, pen­dant les repérages, de se dire: « Cela sera peut-être plus intéres­sant de tourn­er comme cela en fonc­tion de la météo du jour. » Ici le plan de tra­vail joue ici un rôle essen­tiel pour éventuelle­ment per­me­t­tre au moment du tour­nage d’intervertir des journées en fonc­tion de la météo (ce que nous avons beau­coup pra­tiqué dans Car­nets de voy­age).

Tra­vailler les con­trastes c’est aus­si jouer avec les fil­tres, avec les dif­férentes mar­ques d’objectifs, avec les types de pel­licules et la façon de les expos­er et de les dévelop­per ; ce qui en affecte à chaque fois le ren­du (de couleur, de con­traste, de pro­fondeur des noirs, de bril­lances des hautes lumières…). Les pos­si­bil­ités de com­bi­naisons sont infinies.
Le rythme de la caméra joue aus­si : si je tra­verse très vite un lieu caméra à l’épaule, je ne ferai pas la même lumière que si la caméra reste en plan fixe pen­dant trente sec­on­des.

Prenons une séquence en par­ti­c­uli­er pour illus­tr­er votre façon de tra­vailler : la pre­mière séquence dans le restau­rant chi­nois de Clean[9].

Clean, d'Olivier AssayasLe restau­rant chi­nois était, pour Olivi­er, un moment où le per­son­nage de Mag­gie Che­ung essaye de se repren­dre, de se rac­crocher à la vie sociale. Il avait envie de sen­tir cette espèce de tour­bil­lon, et c’est le moment où il voulait le pouss­er le plus loin. Il voulait qu’elle passe de table en table puis descende l’escalier, passe les portes et prenne une bouf­fée de cig­a­rette, se mette un peu à part, comme si elle avait besoin de se régénér­er pour repar­tir.

Au début il pen­sait découper davan­tage la scène mais le petit couloir étant très étroit, on s’est pris au jeu de faire dur­er le plan le plus longtemps pos­si­ble pour la voir s’enfoncer de plus en plus dans ce tun­nel. Il était impor­tant de gag­n­er une énergie qui monte en cours de plan, avec de plus en plus de ten­sion et l’idée de ne pas savoir si elle va péter les plombs, où cela va aboutir. Un découpage clas­sique aurait cassé ce mou­ve­ment fasci­nant et hyp­no­tique qui s’installe dans la longueur du plan.
La seule façon de tourn­er était de la faire à l’épaule, même dans les escaliers, parce que le steadicam trop encom­brant ne serait jamais passé ; tout en évi­tant que cela ne bouge trop pour rester flu­ide. Je fai­sais le point en pas­sant les portes et j’avais même le micro sur la caméra car il n’y avait pas assez de place pour per­me­t­tre à l’ingénieur du son de nous suiv­re. A quelques points stratégiques on essayait de cacher un micro mais la plu­part du temps c’était moi qui pre­nais le son avec la caméra. Par­fois il y a des pertes de point mais ce n’est pas grave, cela fait par­tie du plan ; de sa vérité et de sa fragilité.

Ce qui est aus­si mar­quant dans cette séquence, c’est la très grande sub­til­ité de change­ment des couleurs…

Oui, je l’ai vrai­ment tra­vail­lé. Même s’il y avait des lam­pes, j’ai dû rajouter des sources d’une part parce que c’était vrai­ment très som­bre et d’autre part pour struc­tur­er le par­cours. Après il y a juste le choix des ampoules : on change ou on met une couleur, on dif­fuse, on dimin­ue, on fait un peu plus froid en jouant des effets de rythme.

Je voulais vrai­ment qu’on sente visuelle­ment qu’elle passe dif­férents états… Mais en restant sub­til et crédi­ble, en restant réal­iste et en priv­ilé­giant ces moments ou le vis­age de Mag­gie Che­ung est mis en valeur (quand elle fume dans le park­ing par exem­ple). La référence visuelle explicite était les films de Hong Kong avec leurs lieux souter­rains, les couleurs hétéro­clites des flu­os… C’est filmé comme un film d’action en con­traste avec les scènes de Nick Nolte qui sont beau­coup plus posées, plus calmes, plus douces en lumière.

Rapport à la technique et aux nouvelles technologies

Est-ce que vous avez l’habitude de tra­vailler avec la même équipe tech­nique ?

Je change beau­coup. Je fais des films très dif­férents et j’ai tou­jours refusé de faire deux fois la même chose. Mon enne­mi pre­mier est l’ennui, et il monte très vite. Je suis quelqu’un de trop curieux et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai refusé beau­coup de films qui sem­blaient intéres­sants mais pour lesquels on me demandait de refaire quelque chose que j’avais déjà fait avant, que je savais faire.
J’ai tou­jours fait des choix en oppo­si­tion avec ce que j’ai tourné précédem­ment. Pass­er de Cœurs à Into the Wild a été le grand écart mais c’est ce que j’ai tou­jours recher­ché. Cela veut dire aus­si tous types de bud­get, très petits ou gros ; donc jamais deux fois la même liste de matériel.

La plu­part du temps je ne fais pas d’essais mais des choix par intu­ition sauf si il y a des choses très pré­cis­es que je veux tester pour en avoir le cœur net, comme le ren­du couleur d’une pel­licule. Je pense qu’il y a une part de prise de risques quand on fait un film : on crée un pro­to­type, quelque chose qui n’existe pas, et il faut qu’il y ait une part d’expérimental dedans.
Plus on fait les choix tard, plus ils seront pré­cis et en osmose avec le film. Toute la dif­fi­culté – et c’est à cela que sert l’expérience – est de pren­dre les déci­sions le plus tard pos­si­ble. Plus vite on prend les déci­sions, plus vite on est pris­on­nier, c’est-à-dire qu’on voit les choses à tra­vers le prisme de ces choix faits vite et sou­vent pour se ras­sur­er.
Si on com­mence à se dire que l’image va être froide, on finit par tout voir pen­dant les repérages en pen­sant que l’image va être froide. Alors que si on ne fait pas le choix, on laisse venir. Peut-être au final que l’image ne sera pas si froide que cela mais juste à un moment stratégique. Peut-être qu’elle le sera quand même mais on sera arrivés à cette déci­sion par un chemin qui sera beau­coup plus riche pour le film qu’en l’ayant déter­miné trop tôt. Je me méfie beau­coup des essais. La dif­fi­culté est d’établir des listes ou met­tre des options sans pren­dre des déci­sions fer­mes trop tôt.
D’ailleurs qu’est-ce que sig­ni­fie faire des essais tant qu’on n’est pas à l’échelle réelle, avec les vrais décors, la vraie lumière du jour pré­cis? Vous filmez quoi en essais ? Quelqu’un devant un fond de telle couleur. Cela ne don­nera pas plus que ça.
Par con­tre, si je filme Mag­gie Che­ung devant un fond éclairé d’une cer­taine façon, dans la ten­sion du tour­nage et en me sou­venant de l’impression ressen­tie pen­dant le tour­nage la veille, je suis auda­cieux et mon imag­i­naire va décu­pler.

Je n’ai aucun a pri­ori sur la tech­nique. Tout est bon à utilis­er si c’est intéres­sant pour le film. Il faut faire des paris. Finale­ment, on ne décou­vre le film que lorsqu’il est ter­miné. Par exem­ple il était impos­si­ble de savoir, pen­dant le tour­nage d’Un con­te de Noël, l’impression que don­nerait au final cette con­struc­tion com­plexe, ou celle que ferait aux spec­ta­teurs le per­son­nage de Math­ieu Amal­ric.
C’est du pari tout le temps, et aus­si de nou­velles com­bi­naisons. Je change sou­vent de pel­licule ou alors je reprends une pel­licule mais pour l’utiliser com­plète­ment dif­férem­ment… Ou par­fois de façon très atten­due aus­si. Je ne cherche pas le hors-norme coûte que coûte : par­fois tout doit être nor­mal. Un con­te de Noël a été fait unique­ment avec du matériel stan­dard, une pel­licule stan­dard, dévelop­pée nor­male­ment sans rien de par­ti­c­uli­er. Tout le tra­vail de l’univers est fait par la mise en scène et la lumière.

Les équipes elles aus­si sont très vari­ables. J’aime bien, ne serait-ce que parce que je tourne beau­coup à l’étranger, tra­vailler avec d’autres gens. Cela n’empêche pas les fidél­ités, les gens que j’aime bien retrou­ver mais c’est intéres­sant de com­pos­er une équipe en fonc­tion du film.

Est-ce que vous priv­ilégiez les fil­tres, les effets de tour­nage par rap­port aux effets qui peu­vent être faits en post-pro­duc­tion ?

Non pas du tout. L’étalonnage est pour moi la deux­ième moitié à part égale de mon tra­vail, comme le tirage en pho­to. Carti­er-Bres­son est impor­tant mais son tireur l’est tout autant.
Par con­tre je ne crois pas une seule sec­onde à cette escro­querie de dire qu’on fait tout après. C’est absol­u­ment faux. On ne fait rien après. On pré­pare la post-pro­duc­tion pen­dant le tour­nage. Par exem­ple sur le dernier film de Resnais j’ai fait quelque chose de vrai­ment très poussé sur les couleurs – et vrai­ment assez auda­cieux, je crois – et je com­po­sais pen­dant le tour­nage en pen­sant au tra­vail des couleurs qui aurait lieu en post-pro­duc­tion, avec l’étalonnage numérique. Je ne fais pas sou­vent d’étalonnage numérique, mais là c’était vrai­ment très appro­prié.

De même, dans L’Heure d’été il y a certes un traite­ment sur le développe­ment qui désa­t­ure les couleurs mais aus­si un tra­vail à la prise de vue. C’est un mélange des deux : fil­tr­er beau­coup plus froid au tour­nage pour avoir des couleurs moins rich­es et désa­t­ur­er au labo pour avoir petit à petit ce sen­ti­ment de l’hiver. Ce sont des choses qui s’accompagnent. Comme je savais qu’on allait ramen­er beau­coup de con­trastes en post-pro­duc­tion, j’ai tra­vail­lé une image douce à la prise de vue pour que la désat­u­ra­tion ne soit pas trop étouf­fante par la suite ; et que ce ne soit pas trop styl­isé. Je ne voulais pas d’une image graphique en noir et blanc. Je voulais que cela reste sen­suel et pas juste beau.

L’essentiel, 80% de l’intérêt d’une image, se fait à la prise de vue, mais en gar­dant en tête les pos­si­bil­ités qui seront per­mis­es après.

Les nou­velles tech­nolo­gies, les caméras HD, sem­blent don­ner de plus en plus de place à la post-pro­duc­tion, avec par exem­ple la sépa­ra­tion des bal­ances choisies au tour­nage sur des méta­don­nées à part per­me­t­tant de com­plète­ment trans­former l’image par la suite…

Oui, mais on peut faire cela aus­si en film si on veut. On peut tra­vailler sur des pel­licules très douces, éclairées de façon neu­tres en se dis­ant qu’on pour­ra faire quelque chose d’autre après… mais finale­ment on ne le fait pas parce que tout le monde s’est habitué à cette image pen­dant tout le temps du mon­tage. Et cela fait des films très neu­tres et ennuyeux, qui n’ont pas d’ambition de ciné­ma.

Je pense que les out­ils mod­ernes sont intéres­sants parce qu’ils sont dif­férents du film. Je vois la même dif­férence entre la HD et le film que celle qu’il y a entre la pein­ture à l’huile et l’acrylique. On n’est pas sur le même reg­istre et c’est for­mi­da­ble dans les deux cas. L’huile c’est l’impression, le sen­suel, comme le film. L’acrylique c’est plus l’« effet », l’agressivité de la couleur, la tex­ture lisse. C’est les impres­sion­nistes con­tre le pop-art. Cela racon­te des choses pas­sion­nantes dans les deux cas.

Est-ce que vous apercevez dans la HD des solu­tions à des expéri­men­ta­tions que vous vouliez faire sur des films, ou un champ d’expérimentations qui peut s’ouvrir sur vos pro­pres recherch­es formelles ?

Oui, poten­tielle­ment il y a un champ d’expérimentation très vaste à explor­er. Mais je ne me suis pas encore penché sur la ques­tion. J’ai une répu­ta­tion d’être très fort en tech­nique, en labo et tout cela, mais en réal­ité je suis très mau­vais en tech­nique. Elle ne m’a jamais intéressé. C’est tou­jours l’imaginaire qui pilote donc cela veut dire qu’il faut un réal­isa­teur, un univers. Après, c’est en com­mençant à creuser l’imagination que je trou­ve des solu­tions tech­niques ; et c’est cela qui est pas­sion­nant.

La diffusion: cinéma, DVD, télévision

Com­ment est-ce que vous vous investis­sez dans la dif­fu­sion, sur le suivi des copies par exem­ple ? Vous aviez par­lé d’une avant-pre­mière de Clean, à Taipei je crois, dont la qual­ité de la copie avait été assez… sur­prenante ?

Mon tra­vail va jusqu’au ren­du des copies et je véri­fie tout jusqu’au bout, toutes les par­ties étalon­nage jusqu’à la fab­ri­ca­tion des copies mais égale­ment du trans­fert en vidéo des­tiné à la dif­fu­sion à l’antenne ou à la fab­ri­ca­tion des DVD. On ne fait pas le même étalon­nage pour le film en salles et pour le DVD ; on est obligé de réa­juster les images.

Je tra­vaille pour les gens qui vont au ciné­ma, qui payent leur place. Je suis ravi qu’on bas­cule vers la dis­tri­b­u­tion numérique parce que je pense que la qual­ité de l’élément livré aux salles va être bien meilleure, beau­coup plus fiable. On sait bien que la fab­ri­ca­tion pho­tochim­ique est très com­plexe, surtout en couleurs, et qu’il y a beau­coup de mal­façons. Il y a un risque qu’à Mon­téli­mar la copie ne soit pas aus­si belle que sur les Champs-Elysées. Par con­tre le DVD qu’on achète à Mon­téli­mar sera le même qu’aux Champs-Elysées. On s’en approchera avec la dif­fu­sion numérique dont la qual­ité est vrai­ment excep­tion­nelle aujourd’hui. L’élément qui sera livré sera le même partout. Pareil pour les ventes à l’étranger.
C’est cela qui m’avait héris­sé avec Clean. Les copies tirées pour l’étranger avaient vis­i­ble­ment été mal tirées ou dévelop­pées dans des bains trop vieux – parce qu’on avait sur­veil­lé et con­trôlé les inters à par­tir desquels sont tirées les copies. Après quelqu’un s’est dit: « Pour Taïwan, c’est bon… » et je ne com­prends pas pourquoi. Je n’ai jamais aimé l’idée qu’on garde les plus belles copies pour les avant-pre­mières parisi­ennes. Je ne vois pas pourquoi tout le monde n’aurait pas la plus belle copie. Avec la pro­jec­tion numérique, je pense qu’il y aura quelque chose de plus démoc­ra­tique.

Est-ce que vous suiv­ez les dif­fu­sions télé, qui sont par­fois des mas­sacres ?

La dif­fu­sion ou la pro­jec­tion, je n’y peux plus rien. Mais oui ils mas­sacrent vrai­ment, sans même par­ler des coupures pub­lic­i­taires. Je refuse de m’occuper des deman­des de recadrage des films en Scope. Cela ne me gêne pas du tout si TF1 veut pass­er le film recadré. Ils font du Pan & Scan, reca­drent à gauche à droite quand il y a des élé­ments à aller chercher…. c’est leur logique.
Mais c’est aus­si celle du ser­vice pub­lic qui demande de plus en plus la même chose… Par exem­ple France 2, qui est co-pro­duc­teur du film, a demandé à recadr­er Un con­te de Noël. Arnaud et moi, on s’y est absol­u­ment opposé ! Et France 3 avait fait la même demande pour Cœurs.

Les chaînes dif­fusent aus­si toutes beau­coup plus clair. Leur obses­sion est que si c’est trop som­bre, les gens vont zap­per et chercher ailleurs. Arte dit exacte­ment la même chose : ils m’ont tou­jours demandé d’éclaircir des étalon­nages trop som­bres, comme sur Pola X de Leos Carax par exem­ple.

Travailler aux États-Unis

Pour ter­min­er, une ques­tion sur vos tour­nages améri­cains, et notam­ment sur la place accordée au chef opéra­teur. On entend sou­vent que le DP (« direc­tor of pho­tog­ra­phy ») béné­fi­cie d’une con­sid­éra­tion plus impor­tante et que les moyens qui lui sont accordés – pas seule­ment financiers mais sur le temps qui lui est accordé pour pré­par­er le film – sont plus impor­tants.

Il y a la même diver­sité de films aux États-Unis qu’en France. Un film de Fran­cis Veber n’a rien à voir avec un film d’Abdellatif Kechiche. Ce sont des familles dif­férentes, des bud­gets et façons de faire dif­férentes.
Ce qui m’intéresse aux États-Unis – mais pas spé­ciale­ment aux États-Unis –, c’est de tra­vailler avec des auteurs et des pro­jets intéres­sants. Ici on appelle cela ciné­ma d’auteur, et ciné­ma indépen­dant aux États-Unis. Ang Lee ou Sean Penn sont dans cette logique-là. Il y a le même goût du ciné­ma.

D’une façon générale, le chef opéra­teur est bien mieux respec­té qu’ici. Mais cela vient de la poli­tique des auteurs qui a déval­ué le tra­vail des col­lab­o­ra­teurs, y com­pris du scé­nar­iste. Cela a créé des malen­ten­dus parce que cela ne venait pas de ces fameux auteurs. Truf­faut comme Rohmer ont tou­jours été redev­ables à Nés­tor Almen­dros. Ce qui a été théorisé de l’extérieur a don­né l’impression que tout était con­trôlé par une per­son­ne, ce qui est absol­u­ment faux. C’est un tra­vail col­lec­tif, certes orchestré, mais quand même col­lec­tif. Des gens comme Resnais le dis­ent tout le temps.

En France on est con­sid­éré comme un tech­ni­cien tal­entueux alors qu’aux États-Unis on nous voit vrai­ment comme un artiste. Mais je retrou­ve la même exi­gence et le même désir de ciné­ma. Il y a dans ces deux pays une très haute con­sid­éra­tion du ciné­ma et nous sommes les deux derniers pays occi­den­taux à être de vraies nations de ciné­ma, depuis sa nais­sance. D’ailleurs quand le mot cin­e­ma est employé aux États-Unis, cela a vrai­ment de la noblesse, cela veut vrai­ment dire haute idée du ciné­ma.

Notes

Notes
↑1 Pho­to de Rena­to Berta et Willy Lubtchan­sky.
↑2 Pho­to de Michael Chap­man.
↑3 Réal­isé par Milos For­man, pho­to de Haskell Wexler.
↑4 Réal­isé par Wern­er Her­zog, pho­to de Jörg Schmidt-Reitweim et Mans Wyborny.
↑5 Réal­isé par Hen­ri Verneuil, pho­to de Hen­ri Decaë.
↑6 Pho­togra­phie de Gor­don Willis.
↑7 Mark Snow est un com­pos­i­teur améri­cain ayant notam­ment créé les musiques des séries X‑Files et Mil­le­ni­um, dont Alain Resnais est un grand ama­teur.
↑8 Le film en ques­tion, HHH, un por­trait de Hou Hsiao-Hsien a été tourné dans le cadre de la col­lec­tion Cinéastes de notre temps.
↑9 Cette séquence est com­posée de deux plans entre les min­utes 28:38 à 29:18 et 29:18 à 30:29 du DVD.
Réagir

Ressources

FILMOGRAPHIE (longs métrages)
2009
Taking Woodstock réalisé par Ang Lee
Les Herbes folles réalisé par Alain Resnais
2008
Un conte de Noël réalisé par Arnaud Desplechin • Sélection officielle Cannes 2008
L’Heure d’été réalisé par Olivier Assayas
2007
Into the Wild réalisé par Sean Penn
2006
Cœurs réalisé par Alain Resnais
Paris je t’aime : Quartier des Enfants-Rouges (3e arr.) réalisé par Olivier Assayas
Paris je t’aime : Loin du 16ème (16e arr.) réalisé par Walter Salles et Daniela Thomas
A Guide to Recognizing Your Saints réalisé par Dito Montiel
2005
L’un reste, l’autre part réalisé par Claude Berri
Gabrielle réalisé par Patrice Chéreau
2004
Carnets de voyage réalisé par Walter Salles
Clean réalisé par Olivier Assayas
Rois et reine réalisé par Arnaud Desplechin
2003
Son frère réalisé par Patrice Chéreau
2002
Une femme de ménage réalisé par Claude Berri
2001
Brève traversée réalisé par Catherine Breillat
Les Âmes fortes réalisé par Raoul Ruiz
Intimité réalisé par Patrice Chéreau
2000
Passionnément réalisé par Bruno Nuytten
Les Destinées sentimentales réalisé par Olivier Assayas
Esther Kahn réalisé par Arnaud Desplechin
1999
Pola X réalisé par Léos Carax
1998
Ceux qui m’aiment prendront le train réalisé par Patrice Chéreau
1997
HHH, un portrait de Hou Hsiao-Hsien réalisé par Olivier Assayas
Tykho Moon réalisé par Enki Bilal
1996
Love etc. réalisé par Marion Vernoux
Comment je me suis disputé... (Ma vie sexuelle) réalisé par Arnaud Desplechin
Irma Vep réalisé par Olivier Assayas
1995
Les 100 et 1 Nuits réalisé par Agnès Varda
1994
Le Fils préféré réalisé par Nicole Garcia
Travolta et moi réalisé par Patricia Mazuy
Personne ne m’aime réalisé par Marion Vernoux
1993
Le Nombril du monde réalisé par Ariel Zeitoun
1992
Albert souffre réalisé par Bruno Nuytten
La Femme à abattre réalisé par Guy Pinon
1991
La Vie des morts réalisé par Arnaud Desplechin