Retour sur Le Som­meil d’or, le beau pre­mier film de Davy Chou, avec lui, pour qu’il nous en dise un peu plus sur le ciné­ma cam­bodgien qui fut pro­duit entre 1960 et 1975 et détru­it en grande par­tie par les Khmers rouges. En atten­dant de pou­voir en voir plus, mais aus­si pour évo­quer la sin­gu­lar­ité de son geste, tout entier porté par l’idée de trans­mis­sion d’une émo­tion cinéphile.

Votre démarche con­siste à doc­u­menter quelque chose qui a presque totale­ment dis­paru : com­ment avez-vous pen­sé l’articulation entre le factuel, l’historique et la labil­ité du sujet, le fait que la seule trace tan­gi­ble soit l’émotion, les sou­venirs ?

Ce fut un long proces­sus pour com­pren­dre où il fal­lait aller, angois­sant et exci­tant à la fois parce qu’il y avait cette idée de racon­ter ce ciné­ma qui a per­du ses images, et le tout petit nom­bre d’informations fai­sait qu’il y avait tout à créer. Au départ, c’était une intu­ition. J’ai appris l’histoire par ma famille et je me suis dit qu’il fal­lait absol­u­ment faire quelque chose. Évidem­ment, après, il a fal­lu faire de vraies recherch­es his­toriques, au Cam­bodge, en France, en ren­con­trant beau­coup de gens, en col­lec­tant toutes les infor­ma­tions que je pou­vais trou­ver, à la fois per­son­nelles, sur les biogra­phies des gens mais aus­si factuelles : com­bi­en de ciné­mas à telle époque, où exacte­ment,… Au bout d’un moment, j’étouffais : la pres­sion de la vérac­ité, de la fidél­ité par rap­port à l’histoire com­mençait à vrai­ment m’accabler et je sen­tais beau­coup de pres­sion. Il fal­lait être absol­u­ment sûr de tous les faits présen­tés, ne rien oubli­er. L’exhaustivité par rap­port au fait de racon­ter l’histoire de gens qui ont pour la plu­part dis­paru néces­si­tait d’être fidèle, tout sim­ple­ment, aux appré­ci­a­tions : c’était la plus grande actrice du ciné­ma ; peut-être que quelqu’un va dire que non, c’était elle mais elle est morte et elle n’est pas là pour se défendre… Si je me lais­sais porter dans cette direc­tion, j’allais dans une impasse : d’abord ce n’est pas mon méti­er, je ne pense pas qu’un cinéaste soit un his­to­rien, et à ma con­nais­sance ça n’a jamais don­né de très bons films. Ensuite, c’était juste un pari impos­si­ble de con­catén­er en une heure et demie toute cette somme d’informations. Ce n’était pas l’objet du film. Il a fal­lu un temps avant de fon­cer dans le sen­ti­ment : c’était la bous­sole du film que nous avons tous essayé de suiv­re. Plus une pente sen­ti­men­tale que de vérité his­torique. Comme c’est un tra­vail d’évocation qui touche à une vérité du sen­ti­ment, il fal­lait se dire que le spec­ta­teur allait voir quelque chose. Évidem­ment, l’image dans son imag­i­na­tion ne sera jamais aus­si réelle mais, à par­tir du moment où il y a quelque chose d’évoqué, il y a déjà une par­tie du pari gag­née.

Com­bi­en de temps a pris cette pré­pa­ra­tion ? Quand a‑t-elle com­mencé?

J’avais déjà com­mencé à faire des recherch­es depuis la France mais je me suis instal­lé au Cam­bodge en jan­vi­er 2009 et j’ai tourné en mars 2010. Donc, grosso modo, il y a eu un an d’acclimatation, de ren­con­tres avec les per­son­nages prin­ci­paux du film, de déam­bu­la­tions dans les archives et les bib­lio­thèques, dans les rues pour trou­ver les ciné­mas… En même temps, j’avais d’autres pro­jets au Cam­bodge, donc je ne fai­sais pas que ça. Pour moi, ce fut le temps de mat­u­ra­tion et de pré­pa­ra­tion néces­saire, il aurait été impos­si­ble de tourn­er avant.

Pour les recherch­es, tout s’est fait au Cam­bodge ? Pas en France ?

En France aus­si. Je cher­chais des infor­ma­tions mais c’était impos­si­ble d’en trou­ver. J’essayais de trou­ver des bouquins sur le ciné­ma cam­bodgien, il n’y avait rien. Lors de mon pre­mier voy­age au Cam­bodge, j’ai aus­si cher­ché des films et je n’en trou­vais pas. Mais quelqu’un m’a alors par­lé d’un blog incroy­able dans lequel il y avait toutes les infor­ma­tions qu’on voulait sur le ciné­ma cam­bodgien : les fil­mo­gra­phies recon­stru­ites, film après film, par pro­duc­teur, par stu­dio, par acteurs… C’était le fait d’une seule per­son­ne, un Cam­bodgien du nom de Vathana Huy, la cinquan­taine, par­ti s’exiler en France après les Khmers rouges, sans doute un des plus grands fans de ciné­ma cam­bodgien, qui était ado à l’époque. Com­plète­ment pas­sion­né par ça, même obsédé. Il a rep­longé dans sa mémoire pour recon­stru­ire toute l’histoire et l’a mise sur ce blog. Il a été très impor­tant pour moi parce que quand je ren­con­trais ceux qui allaient devenir les per­son­nages prin­ci­paux de mon film, je n’y con­nais­sais rien puisque je n’avais jamais vu les films. J’arrivais juste avec les con­nais­sances de l’histoire dans ses grandes lignes. Lui m’aidait, depuis la France, par mail, en me pré­parant des ques­tions. Je fai­sais presque l’intermédiaire entre les deux parce que lui brûlait de ques­tions qu’il avait tou­jours voulu leur pos­er et eux pou­vaient y répon­dre. Et moi, j’apprenais en même temps. C’est là où j’ai petit à petit tiré les fils. Vathana Huy a été vrai­ment une per­son­ne impor­tante pour moi.

Par rap­port au fait que c’est un doc­u­men­taire, l’aviez-vous beau­coup écrit en amont en fonc­tion de vos recherch­es ou vous êtes-vous plus basé sur les aléas du tour­nage, ce que vous trou­ver­iez ? Notam­ment dans toutes ces séquences de recon­sti­tu­tion (ces images du présent avec les musiques des films…) ?

Il y a écri­t­ure struc­turelle et découpage mais dans les deux cas, c’était quand même assez écrit. De toute façon quand on demande des sub­ven­tions, on est som­mé d’écrire un syn­op­sis avec d’avance ce que les gens vont dire. C’était mon pre­mier vrai doc­u­men­taire, je me dis­ais : qu’est-ce qu’on écrit ? Parce qu’il s’agit aus­si de trou­ver des choses sur le tour­nage. En même temps, ça a beau­coup aidé à struc­tur­er, à savoir dans quelle direc­tion on allait. Donc on a écrit, dis­ons, un syn­op­sis dévelop­pé de quinze pages, séquence par séquence qui décrivait assez pré­cisé­ment ce qui se pas­sait. Main­tenant, si je com­pare le script de départ et le film à la fin, ça n’a absol­u­ment plus rien à voir. On a telle­ment enlevé, la struc­ture a telle­ment changé… C’est l’un des vrais charmes de la pro­duc­tion et de la créa­tion doc­u­men­taire, la réécri­t­ure per­ma­nente et, notam­ment au mon­tage, la réécri­t­ure totale du film. Alors qu’en fic­tion, j’imagine qu’on réécrit un peu, mais par­fois un film de fic­tion ressem­ble exacte­ment à son scé­nario de départ. Là, vrai­ment, tout est dif­férent parce que même si on a suivi le script, une fois qu’on avait filmé, on se retrou­vait avec beau­coup plus de choses que prévu. Il a fal­lu repenser toute la struc­ture. Donc c’était pas­sion­nant. En plus sur un doc­u­men­taire c’est tou­jours la sur­prise du tour­nage, on ne sait jamais exacte­ment ce qu’on va tourn­er chaque jour. Il faut être assez ouvert pour réadapter le plan.

Par exem­ple, la scène avec Ly Bun Yim et les fan­tômes, vous l’aviez pen­sée avant ?

Elle n’était pas au scé­nario. C’est pen­dant le tour­nage, en le voy­ant aus­si joueur ; il fal­lait ten­ter quelque chose. Il n’arrêtait pas de par­ler, on sen­tait qu’il jubi­lait. Là encore, c’était se laiss­er la pos­si­bil­ité d’adapter le tour­nage. Et à pro­pos des séquences dites de recon­sti­tu­tion, c’était très découpé. Comme elles sont con­tem­pla­tives, au mon­tage, tout a été cham­boulé dans l’ordre des plans. Mais je les avais conçues en amont, en repérant beau­coup, en allant dans cha­cun des ciné­mas. Après, ça s’est joué avec l’équipe, on recréait les plans ensem­ble.

Et sur les chan­sons, vous aviez prévu ce que vous vouliez en faire ?

Non, dès le départ, il y avait l’idée de rester cen­tré à l’image sur le présent. C’était l’idée générale du film. Ça voulait dire utilis­er des pho­tos et des posters mais pas trop non plus. On aurait pu imag­in­er un film sat­uré d’images du passé dans lesquelles on aurait baigné. Tout l’enjeu, c’est de faire renaître la mémoire des films au présent. Donc il fal­lait, et c’était très impor­tant, avoir foi dans le présent et rester col­lé à la réal­ité. Il était prévu dès le départ de filmer les ciné­mas tels qu’ils sont aujourd’hui trans­for­més. L’ambition, c’était de tit­iller l’imagination du spec­ta­teur pour qu’il arrive à voir à tra­vers l’image du présent le ciné­ma dis­paru du passé. C’est là qu’on a eu l’idée d’utiliser les musiques comme trem­plin à l’imagination du spec­ta­teur. Sur le tour­nage, on ne savait pas lesquelles on utilis­erait. J’avais quelques idées, et c’est au mon­tage que les choses se sont assem­blées. Ce qui est vrai, c’est que les séquences dans le ciné­ma ont été pen­sées mon­tées avec de la musique.

Par rap­port aux scènes d’entretiens, com­ment les avez-vous gérées ? Là, c’est l’émotion de l’histoire. Cha­cun a vrai­ment sa manière d’exprimer ses sen­ti­ments. Est-ce que vous aviez peur de leurs émo­tions ?

Oui, bien sûr. La peur des émo­tions s’incarnait dans un rap­port de pudeur et de respect qu’on avait mutuelle­ment, en tout cas moi pour eux. Je pense que c’est aus­si quelque chose de cul­turel : les rela­tions entre vieille et nou­velle généra­tions en Asie sont très hiérar­chisées et, naturelle­ment, même si je suis de cul­ture française, je le sens incon­sciem­ment. C’est vrai que j’avais un peu peur de ça. On savait qu’on allait être dans l’émotion. Pas avec tous : il y en a qui y vont, d’autres qui refusent d’y être. On sent bien que Ly Bun Yim s’amuse mais on se demande si ce n’est pas juste­ment pour ne pas pleur­er. Ça fait par­tie de son per­son­nage, c’est ce qu’il a voulu don­ner. Pour les autres, on a choisi d’attendre que les choses arrivent, sans les forcer, et de ne pas aller dans l’obscénité. D’où la dis­tance à trou­ver. Nor­male­ment, dans les doc­u­men­taires avec inter­views, on serait beau­coup plus proche. Là on a pris beau­coup de dis­tance, ils sont sou­vent filmés en pied voire plus que ça. C’était une façon pour moi de leur laiss­er de l’espace, par rap­port à cette pudeur et pour, eux, se laiss­er aller à dévelop­per quelque chose. C’est une his­toire qui vient de telle­ment loin, qui pour cer­tains n’a pas été dite depuis longtemps. Ça leur laisse un espace à eux qu’ils s’approprient. Aus­si bien du temps que de l’espace physique.

Sur les vari­a­tions entre eux, c’est une chose sur laque­lle on a joué dans la mise en scène. J’ai appris à bien les con­naître, eux con­nais­saient tous mon grand-père qui était pro­duc­teur de ciné­ma, donc on a dévelop­pé une rela­tion presque famil­iale, comme c’est sou­vent le cas au Cam­bodge quand on retrou­ve la famille de quelqu’un qu’on a con­nu et qui est mort. Il était très impor­tant qu’on respecte ces dif­férences et qu’on essaye de trou­ver quelque chose qui rende cette iden­tité, qu’ils soient cha­cun absol­u­ment uniques dans leur champ. Je les vois cha­cun comme une couleur dif­férente dans le film. Pour le per­son­nage de Ly You Sre­ang, il y a des moments d’émotion qu’on a coupés parce que c’était trop, c’était vrai­ment un équili­bre à trou­ver. Chez lui, c’était absol­u­ment boulever­sant parce que c’était inat­ten­du. Pour être tout à fait hon­nête, le moment d’émotion avec lui, je ne savais pas qu’on l’aurait et je ne con­nais­sais pas son his­toire. Je la sub­odor­ais mais je n’avais jamais eu autant de pré­ci­sions parce que je pense tout sim­ple­ment qu’il ne l’avait jamais racon­tée de cette manière, à per­son­ne. Pour racon­ter com­ment le tour­nage s’est passé à ce moment-là, je le lançai juste sur les Khmers rouges, en sachant que c’était un moment un peu dif­fi­cile pour lui. Comme je savais ça mais sans savoir exacte­ment, on a viré l’équipe parce qu’on était assez nom­breux et on est resté juste le chef op , l’ingénieur du son et moi. Mais je les ai mis vrai­ment loin pour con­stru­ire une rela­tion, lui et moi. On est au cœur de la ques­tion de l’écriture, de la réal­ité du tour­nage et de la réécri­t­ure au mon­tage : je n’aurais jamais imag­iné à l’écriture que Ly You Sre­ang racon­terait pen­dant dix min­utes com­ment il s’est sor­ti des Khmers rouges et com­ment il s’est refait en France. On m’aurait dit ça au script, j’aurais dit que ce n’était pas mon sujet. Et tout à coup, il fait ce don d’une générosité absolue avec ce réc­it. Il se laisse en fait gag­n­er par l’émotion parce qu’on lui a don­né l’espace pour le faire. Il a fal­lu restruc­tur­er le film pour don­ner la place qu’elle mérite à cette séquence.

Par rap­port aux dif­férents réc­its de films, on sent qu’il y a une cir­cu­la­tion entre l’amour du ciné­ma qu’ont tous ces gens et votre pro­pre volon­té de faire du ciné­ma. Il y a eu comme une espèce de col­lab­o­ra­tion, une forme de réciproc­ité qui a accom­pa­g­né votre geste de ciné­ma ?

C’est vrai qu’à cer­tains moments, il y avait une par­tic­i­pa­tion. J’étais face à trois réal­isa­teurs et une actrice, et moi c’était mon pre­mier film ! Par­fois, ils avaient leurs idées. Pour don­ner un exem­ple de cette véri­ta­ble col­lab­o­ra­tion, avec Ly Bun Yim, je lui ai pro­posé des effets mais lui a aus­si don­né beau­coup de choses. Il avait ses idées. De toute façon, je refai­sais ce que lui con­nais­sait par cœur. Pour Yvon Hem, c’est lui-même qui a demandé à racon­ter son his­toire à ses enfants. Ce n’était pas une idée de mise en scène mais quand il a décidé de par­ticiper au film, il s’est pris au jeu. Comme il était malade, il voulait s’adresser à eux dans sa cham­bre, avec sa femme à ses côtés. L’idée est très belle mais c’était sur sa propo­si­tion. C’était intéres­sant, pour un doc­u­men­taire, ça ne me sem­blait pas aus­si évi­dent que les sujets met­tent presque en scène leur pro­pre séquence.

Est-ce qu’il y en a aux­quels vous vous iden­ti­fiez plus ?

Je suis absol­u­ment fan de Ly Bun Yim, il est com­plète­ment hors de la réal­ité, il a la folie des grandeurs. Mais j’adore la sen­ti­men­tal­ité exac­er­bée de Ly You Sre­ang. Yvon Hem, qu’on pour­rait croire moins pas­sion­né par ses films, apporte une vraie grav­ité, un socle solide parce que, pour lui, par­ler des films, c’est néces­saire­ment faire le rac­cord avec la perte de sa pre­mière famille. Il ne peut pas repenser à cette péri­ode avec le sourire comme les autres.

Dans les scènes de recon­sti­tu­tion, on sent un geste de ciné­ma qui se déploie aus­si.

En même temps, on ne s’est pas posé la ques­tion en ces ter­mes-là. Pour moi, c’était être au ser­vice de l’horizon du film : soulever l’imagination du spec­ta­teur et et lui don­ner à se représen­ter le ciné­ma cam­bodgien. Ces séquences-là ont tout à voir avec la croy­ance. La mise en scène en était dépen­dante. Dans les images de la salle de bil­lard, du restau­rant, autre­fois salles de ciné­ma, ou même de l’ancien ciné­ma Hemakcheat, les gens allaient avoir du mal à voir le ciné­ma à tra­vers. Le pari, c’était : si on y croit, les gens vont y croire à nou­veau. Tous les plans sont mus par cet hori­zon-là. Il y a cette croy­ance irra­tionnelle que les choses sont tou­jours là, qu’on peut voir à tra­vers le présent. C’est par exem­ple le plan du ray­on de lumière du Hemakcheat : impos­si­ble de ne pas penser à la lumière du pro­jecteur autre­fois. Il y a aus­si des choses plus sub­tiles. Il y a un écart dans la vio­lence de la trans­for­ma­tion mais ce n’est pas une poé­tique des ruines : ce n’est pas être amer qu’un ciné­ma soit devenu un karaoké. Dans les filles qui chantent là, je ne peux pas m’empêcher de voir des fan­tômes, une per­sis­tance des actri­ces du ciné­ma cam­bodgien qui occu­paient les mêmes lieux et fai­saient rêver les gens. Ce n’est pas la même chose car ce sont des «enter­taineuses» mais quelque chose survit.

Ces scènes prosaïques sur le Cam­bodge rap­pel­lent un peu l’étrangeté qu’il y a chez Apichat­pong Weerasethakul où le présent est han­té par ce passé dis­paru. Il y a une émo­tion archaïque, immé­morielle qui sur­git au milieu de ce prosaïsme.

C’est l’une de mes influ­ences prin­ci­pales sur mes pro­jets. Après, il m’était impos­si­ble d’avoir l’approche mys­tique qu’il peut avoir car nous sommes de cul­tures com­plète­ment dif­férentes. La croy­ance en les fan­tômes m’est peu famil­ière. Mais l’approche formelle est la même : rester sur le présent, en pen­sant que les fan­tômes sont là. Pas des fan­tômes aus­si mys­tiques que dans Oncle Boon­mee mais plutôt des présences. C’est quelque chose que je ressens vrai­ment quand je suis au Cam­bodge. Je ne peux pas m’empêcher de voir le présent du Cam­bodge chargé de la présence de ces fan­tômes du passé. Le plus impor­tant pour moi, c’est que j’ai pu trans­met­tre cette vision que j’avais du Cam­bodge. L’une des séquences-clé est celle de la fin, dans la rue, avec le rock’n’roll. Ce n’est pas une feel-good séquence. Je voulais que les spec­ta­teurs arrivent à cette scène et ressen­tent une émo­tion qu’il n’y avait pas au début du film. Le Cam­bodge devient chargé de son ciné­ma mais il n’est plus la peine de met­tre des musiques de films ou qu’on nous racon­te l’histoire. C’était l’horizon du film. Sur Weerasethakul, ce qui m’a surtout beau­coup don­né à réfléchir, c’est son instal­la­tion Prim­i­tive, son tra­vail pré­para­toire à Oncle Boon­mee. Pour racon­ter l’histoire du mas­sacre des com­mu­nistes dans le vil­lage où il tourne, il n’a filmé que des jeunes qui créent un vais­seau spa­tial. Ça voulait dire : on peut être dans le présent et, en même temps, évo­quer le passé.

La séquence avec votre tante au début du film pose d’emblée la ques­tion : que peut-on faire avec si peu de matière ? Ça emmène le film vers une idée du ciné­ma qui est du côté de l’immatérialité, com­plète­ment à l’encontre de l’idée de matéri­al­ité des images, his­torique­ment et plas­tique­ment. Est-ce que c’était aus­si affirmer votre pro­pre rap­port au ciné­ma ?

Ça aurait pu mais non, pas a pri­ori. Il n’y avait pas de con­cep­tion préal­able. Il y avait l’histoire. C’est après que j’ai décou­vert que le ciné­ma pou­vait être dans l’immatérialité et qu’un sou­venir de film pou­vait être aus­si, voire plus fort qu’un film en soi. Mais ça a été de l’apprentissage au cours du proces­sus de créa­tion. Je trou­vais for­mi­da­ble que les gens puis­sent se trans­met­tre la mémoire des films, sans même par­fois les avoir vus. Comme le jeune dans le Hemakcheat. C’est un peu extrême mais on en vient à se dire : peu importe qu’il l’ait vu, le film est là. Il y a for­cé­ment beau­coup de bon­heur à se dire qu’un film détru­it existe tou­jours. Ça dit beau­coup sur la manière dont le ciné­ma, mais aus­si la cul­ture pop­u­laire en générale, ont infusé partout dans la société, et dans le temps. Et con­tin­u­ent à se trans­met­tre.

Oui, il y a notam­ment un motif qui revient plusieurs fois, celui de spec­ta­teurs qui ont les yeux lev­és, illu­minés par la lumière de l’écran, un peu comme chez Spiel­berg. Est-ce qu’il y avait cette idée que le ciné­ma serait comme un foy­er, quelque chose qui tisse un lien du spec­ta­teur au monde ?

C’est ce que creuse le film : mal­gré sa dis­pari­tion physique, on voit bien l’importance que ce ciné­ma a. Il suff­i­sait juste de le réac­tiv­er un peu pour que tous ces liens col­lec­tifs se recréent. J’avais plus en tête l’idée de Godard, cela dit : la télé, c’est ce qu’on regarde les yeux bais­sés et le ciné­ma se regarde en lev­ant les yeux. Comme il n’y a plus de salles de ciné­ma, que les gens ont oublié cette pra­tique et regar­dent beau­coup la télévi­sion, je me suis arrangé pour les filmer ain­si, car les postes sont en hau­teur. Ça crée un jeu de cor­re­spon­dances ; ten­ter de retrou­ver en eux une trace du spec­ta­teur dis­paru quar­ante ans avant. Le lien à Spiel­berg est juste dans le sens où les Khmers rouges ont sub­til­isé les rêves d’enfant des cinéphiles qui étaient jeunes à l’époque.

C’était aus­si recon­stru­ire un pont entre le passé d’avant-guerre et le présent, bris­er ce vide qu’a lais­sé la guerre ?

Les jeunes que j’ai ren­con­trés étaient com­plète­ment décon­nec­tés de cette his­toire, sauf cer­tains qui con­nais­saient un peu par réc­its. Ils con­nais­sent vague­ment des noms mais n’identifient pas des vis­ages, à part celui de Dy Saveth. Il y a cette brisure sur les icônes de la cul­ture pop­u­laire. Le film essaye de combler cette béance, j’espère, pas trop arti­fi­cielle­ment. Il y a deux régimes prin­ci­paux : celui de la parole, le réc­it factuel, qui en est la base, avec l’idée que la trans­mis­sion orale est le mode de trans­mis­sion priv­ilégié de cette his­toire au vu de la dis­pari­tion des films. Avec le régime de la parole, on reste seul avec les déposi­taires de cette mémoire, hors du présent ; c’est un régime au passé. C’est pour ça qu’il fal­lait les laiss­er dans leurs lieux et en même temps avoir ce point de vue large qui mon­tre cette perte de la trans­mis­sion. L’autre régime, c’est celui des recon­sti­tu­tions, avec des approches dif­férentes, fondé sur le présent mais qui vient soulever l’imagination. En même temps, ce sont deux régimes qui ne com­mu­niquent pas trop. Pour moi, ce qui fait le lien entre ces deux régimes, c’est le réc­it de Ly You Sre­ang qui, d’un coup, refait la con­nex­ion tout seul entre les Khmers rouges et mon réc­it, jusqu’en 2008. Il nous aide à faire le pont entre les deux. C’est en une séquence que ça se joue. Et le rac­cord sur les jeunes à la fin du film, par essence même, c’est un pont. Il fal­lait utilis­er le plus de régimes dif­férents, de manière presque impres­sion­niste, pour que le spec­ta­teur accroche. Il y avait du jeu aus­si. À chaque séquence, on remet­tait en jeu la même ques­tion : com­ment faire advenir à l’imagination du spec­ta­teur ces films dis­parus, par une stratégie dif­férente ? En les addi­tion­nant, à la fin, il se passe quelque chose.

L’épilogue sur L’Hippocampe, c’est presque un teas­er ! Il ne reste vrai­ment rien de ces films ? Est-ce qu’on peut quand même espér­er un jour en voir quelques-uns ?

Oui, bien sûr ! L’Hippocampe, ce serait vrai­ment mirac­uleux. En fait, il reste une trentaine de films mais pas les vraies copies, en VCD, qui ont été numérisées de VHS com­mer­cial­isées dans les années 1990. Trente films sur les qua­tre-cents pro­duits à l’époque qui, la plu­part du temps, sont d’une qual­ité dégueu­lasse. Ça pix­el­lise de partout, on n’entend rien… mais c’est quand même des traces. Je me suis longtemps posé cette ques­tion : est-ce qu’on utilise ces films-là ? J’ai décidé que non pour deux raisons. D’abord pour être fidèle à la sit­u­a­tion réelle, à savoir que les films n’étaient pas mon­trés, que les jeunes ne les voient pas et les vieux ne les ont pas revus. Ces films étaient acces­si­bles seule­ment à une toute petite com­mu­nauté de fans cam­bodgiens, vingt per­son­nes dans le monde qui se les échangent sur des sites incon­nus de tous. Comme tout le film repo­sait sur l’immanence du ciné­ma et sa survie dans le présent, utilis­er les images d’archives aurait trahi la réal­ité. Mais c’est aus­si pour que le chem­ine­ment du film fasse vrai­ment renaître les images à l’esprit. J’aurais trou­vé ça gra­tu­it sinon. En plus, avec la force des images aujourd’hui, tu mets une image et les gens ne voient plus que ça. Ça n’évoquait rien et ça cas­sait tout l’effort d’imagination. On a mon­tré le film au Fes­ti­val de Berlin et, je ne l’aurais jamais imag­iné, mais on a retrou­vé un tout petit nom­bre de copies en bon état. On y a pro­jeté trois films. Dont un de Ly Bun Yim, Twelve Sis­ters, un de ses plus grands, alors qu’il m’avait tou­jours dit qu’il l’avait per­du dans une inon­da­tion. Mais il y avait une copie dans le gre­nier de son fils qui vit en Cal­i­fornie. Un autre est de Ty Lyn Kum qui n’est pas dans le film pour des raisons de bud­get et s’est exilé au Cana­da. C’est l’équivalent de Ly Bun Yim. Il est par­ti avec six de ses neuf films, dont plusieurs avec Dy Saveth. On par­le de l’un d’eux dans le film, L’Homme-Serpent. Donc, oui, on tra­vaille à les faire renaître.

Donc cela va vous occu­per encore longtemps.

Je tra­vaille sur un pro­jet de fic­tion qui n’a rien à voir, sur la jeunesse d’aujourd’hui à Phonm Penh. Des thèmes qui sont déjà dans le film mais sans le retour au passé. En même temps, il y a effec­tive­ment aus­si ce pro­jet de restau­ra­tion.