Il est trou­blant comme cer­tains cinéastes induisent un type d’écriture[1] par­ti­c­uli­er. Cet arti­cle est en quelque sorte le témoin d’un com­bat intérieur où s’affrontent impres­sion­nisme et désir mal­adroit de par­ler mal­gré tout. Le fasciné est sou­vent tout sauf fasci­nant, or c’est juste­ment tout le tal­ent de Schroeter que d’être le passeur de sa pro­pre fas­ci­na­tion. Je laisse au lecteur le soin de savoir si la passe peut ici être passée.

Dire « le ciné­ma de Schroeter est vibrant » veut déjà dire que je vibre, assumer que quelque chose de moi n’a pas sim­ple­ment été touché par le film, mais qu’il y a été retenu cap­tif : entre ce que le film me donne et me prend, il y a tout un jeu (qui aurait sans doute fait le délice de Lacan et sa petite chaine de sig­nifi­ants en file indi­enne) où des images, des sen­sa­tions filmiques vien­nent s’insérer entre mes mots, devenus dès lors incom­plets, mal à pro­pos ou plats. Si il y a une forme de sor­cel­lerie dans le ciné­ma de Schroeter, c’est bien celle-là : charg­er le lan­gage d’affects – le chang­er sans retour pos­si­ble – tout en le des­ti­tu­ant de ses pré­ten­tions ratio­nal­istes : exem­ple, du mot « pas­sion », qui, s’il s’illustre de toute une galax­ie inten­sive et inc­on­cil­i­able (mou­ve­ments de vis­ages se rap­prochant douce­ment, comme dans La Mort de Maria Mal­i­bran, vio­lence ten­due de Car­ole Bou­quet avalant suc­ces­sive­ment trois cafés vien­nois dans Le Jour des idiots, feux de Mali­na ou errance de L’Ange noir), ne peut que douloureuse­ment s’énoncer à quelqu’un qui n’a pas vu ces films, que comme un pau­vre mot. Le ciné­ma de Schroeter est si irré­ductible­ment sin­guli­er qu’il invente, out­re une expres­sion ciné­matographique qui n’a pas d’équivalent (même si Fass­binder accuse Syber­berg[2] d’avoir « volé » à Schroeter ses inven­tions), la manière même de par­ler de lui.

‎ « Un vis­age, sous la loupe, fait la roue, étale sa géo­gra­phie fer­vente. […] Théâtre de la peau. Aucun tres­saille­ment ne m’échappe. […] Splen­dide alerte d’une bouche qui s’ou­vre. Auprès d’un drame ain­si suivi à la jumelle de mus­cle en mus­cle, quel théâtre de la parole n’est point mis­érable. » (J. Epstein)

Belle façon de car­ac­téris­er le début de Maria Mal­i­bran, et plus avant une part essen­tielle du ciné­ma de Schroeter : faire coïn­cider le sub­lime et le matériel. Dans les films de Schroeter on voit tout en même temps : grain de peau et maquil­lage, corps et mou­ve­ments, décor et objets rajoutés. Point de ces films aux images léchées, ces « belles images » qui ennuyaient tant Daney. Schroeter se dés­in­téresse totale­ment d’esthétiser, et cette indif­férence l’éloigne des Straub (qui ten­dent à « cass­er » toute pré­ten­tion à ce qui ne sont au fond que des chro­mos, des clichés) : chez lui, un voile (comme dans Salomé) s’accroche, s’enlève, joue avec un corps, mais ne se con­fond jamais ; chaque élé­ment, des faux cils au poignard, peut être claire­ment détaché, men­er presque une exis­tence séparée. D’où cette forme qui rejoint le camp, où le mas­culin trav­es­ti n’est pas la femme, mais un sur­plus de féminité, une parure. Ce qui explique que Mag­dale­na Moctezu­ma, puisse endoss­er « indif­férem­ment mais autant » tous les rôles : déesse, touriste, chas­seur, roi, ou qu’Isabelle Hup­pert (dans Deux) puisse jouer le rôle d’une petite fille. « Si j’imagine avoir à tourn­er 7 films avec Ingrid Bergman, j’aurais fait d’Ingrid Bergman soit une sor­cière de pain d’épice, soit un nain, ou encore une enfant star de 70 ans ou un truc dans ce genre […] Il faut rester curieux par rap­port à quelqu’un[3]. »

Les films de Schroeter ont sou­vent été qual­i­fié de kitsch, car ils con­ti­en­nent une part de laideur, un « mau­vais goût » théâ­tral (qui peut être aus­si celui de l’opéra) qu’on pour­rait trou­ver ridicule, mais qui est une fois encore une résis­tance, un accroc matériel, et non un arte­fact du bon ou mau­vais goût. La laideur ou la beauté n’apportent en eux-mêmes aucune vérité, mais leur mou­ve­ment com­mun forme orne­ment.

Plier, déplier

Il y a une sorte de pau­vreté fon­da­men­tale du pre­mier ciné­ma de Schroeter, une nudité des espaces où les quelques élé­ments de déco­rum (par­fois un peu « cheap ») ont suff­isam­ment de force pour com­pos­er, ensem­ble, un cadre baroque. Pour com­pren­dre cette forme d’ornementalisation, il faudrait revenir au livre de Gilles Deleuze sur le pli et le baroque[4], et dire avec lui (mal­adroite­ment, car ce livre est bien com­plexe) : « Le baroque ne ren­voie pas à une essence, mais à une fonc­tion opéra­toire, à un trait. Il ne cesse de faire des plis. […] Mais il courbe et recourbe les plis, les pousse à l’infini, pli sur pli, pli selon pli. » Il n’est pas dans mes com­pé­tences de pou­voir analyser exacte­ment le trait baroque de Schroeter, mais il y a bien dans son ciné­ma quelque chose du pli, d’un mou­ve­ment qui tient du ressort. Brusques arrêts de la musique, décalage des voix : Schroeter décale de quelques images le son direct, l’asynchronise, y com­pris lors de play­backs, créant une dis­jonc­tion image/musique/voix, tirant par­fois ses films (notam­ment Eika Kat­ap­pa et Maria Mal­i­bran) vers une sorte de ciné­ma muet. Même lorsque Schroeter se rap­proche, dans ses films ultérieurs, d’une forme plus nar­ra­tive, il ne cesse d’imbriquer des scènes (à l’instar du bur­lesque et des comédies musi­cales, son ciné­ma est essen­tielle­ment un ciné­ma de scènes[5]), de démem­br­er, pli­er et dépli­er les tem­po­ral­ités[6].

« Regardez les bais­ers, les vis­ages, les lèvres, les joues, les paupières, les dents, dans un film comme La Mort de Maria Mal­i­bran, de Wern­er Schroeter. […] Il s’agit d’une démul­ti­pli­ca­tion, d’un bour­geon­nement du corps, une exal­ta­tion en quelque sorte autonome de ses moin­dres par­ties, des moin­dres pos­si­bil­ités d’un frag­ment de corps. […] Ce que fait la caméra chez Schroeter, c’est de ne pas détailler le corps pour le désir, c’est de faire lever le corps comme une pâte et faire naitre des images pour le plaisir. Au point de ren­con­tre tou­jours imprévu de la caméra (et de son plaisir) avec le corps (et les pul­sa­tions de son plaisir à lui) nais­sent ces images, plaisirs à mul­ti­ples entrées. » (Michel Fou­cault[7])

Maria Mal­i­bran est pour Fou­cault l’expression d’une pal­pi­ta­tion, d’un dépli de pos­si­bil­ités offertes au corps. Et Schroeter ne cessera jamais de mon­tr­er cette forme de puis­sance des corps, lais­sant notam­ment à ses inter­prètes une grande lib­erté d’expression (en témoignent ses acteurs en inter­view). Dans ses pre­miers films, avant de se diriger vers un ciné­ma plus cadré, Schroeter sem­blait filmer dans une flu­ide impro­vi­sa­tion, comme à main lev­ée, accom­pa­g­nant le mou­ve­ment, zoomant et dézoomant à l’intérieur des plans (comme le ferait un Vis­con­ti mais en moins sec, plus proche d’une danse). Les gros plans ne fonc­tion­nent pas comme des points insis­tants mais comme des moments sup­plé­men­taires, d’autres mon­des pou­vant éclore au sein de plans plus vastes. Cette manière baroque de filmer découpe du relief dans les films, offre à chaque fois (y com­pris lorsqu’un plan est répété plusieurs fois au long d’un film, rejoué ou détail­lé, tou­jours dif­férent) une dimen­sion sup­plé­men­taire. Ce n’est plus de la 3D, mais quelque chose de plus grand, une gamme aux mul­ti­ples dimen­sions com­pos­si­bles[8]. Pour avoir une idée de ce que, faute de mieux, on peut appel­er la « décon­struc­tion » schroe­te­ri­enne, il est intéres­sant d’observer ce que fait le cinéaste de pures images doc­u­men­taires dans La Répéti­tion Générale. Cap­tant des moments de scènes (notam­ment la pièce Café Muller de Pina Bausch et une « scène » du danseur japon­ais Kazuo Ono, entre autres), il les dis­sémine, ébauche des rap­ports, des moments priv­ilégiés où un geste s’entremêle avec une musique. À l’intérieur de son mon­tage, il ajoute de petites scènes de son cru, où les acteurs inter­ro­gent la pas­sion, ce que « je t’aime » peut vouloir dire. Ce film, Schroeter sem­ble le faire croître par le milieu (idée deleuzi­enne, encore), le creuser et l’agrandir en dépli­ant les écarts, les rem­plis­sant, les écar­tant encore, pour attein­dre une forme d’éclosion, qui rap­pelle la fleur jetée dans l’eau par Kazuo Ono.

Reprenons Fou­cault : « il y a là anar­chi­sa­tion du corps où les hiérar­chies, les local­i­sa­tions et les dénom­i­na­tions, l’organicité, si vous voulez, sont en train de se défaire. […] Il s’agit juste­ment de déman­tel­er cette organic­ité : ce n’est plus une langue, c’est tout autre chose qu’une langue qui sort d’une bouche, ce n’est pas l’organe de la bouche pro­fanée et des­tiné au plaisir d’un autre. C’est une chose “innom­ma­ble”, “inutil­is­able”, hors de tous les pro­grammes du désir. C’est le corps ren­du entière­ment plas­tique par le plaisir : quelque chose qui s’ouvre, qui se tend, qui pal­pite, qui bat, qui bée. Dans La Mort de Maria Mal­i­bran, la manière dont les deux femmes s’embrassent, qu’est-ce que c’est ? Des dunes, une car­a­vane dans le désert, une fleur vorace qui s’avance, des mandibules d’insecte, une anfrac­tu­osité au ras de l’herbe[9]. » Daney par­lait fort à pro­pos de « corps-énigme » chez Schroeter, car il est impos­si­ble de les cadr­er, leur don­ner une place pré­cise, une psy­cholo­gie, ou de prévoir leur réac­tion. Act­ing out per­pétuel de l’image. Les films en restent irrécupérables, car irré­c­on­cil­iés en leur sein (et non pas, « non-réc­on­cil­iés[10] » !), impos­si­ble à réduire, à syn­thé­tis­er.

Il y a une grande beauté dans la manière dont Schroeter s’approprie une caméra, un mon­tage, avec une absence totale d’a pri­ori. Si son ciné­ma est aus­si sin­guli­er, c’est qu’il ne sem­ble avoir aucun sur­moi filmique, il plonge son plaisir (comme Fou­cault l’évoquait) au sein de son regard, dans un grand mou­ve­ment de lib­erté où il n’y a plus d’autre règle ciné­matographique que le plaisir de faire voir et faire enten­dre. Pour Gérard Courant[11], Schroeter fait son ciné­ma sans cul­pa­bil­ité et sans com­plexe. Il sem­ble capter ses plans avec une sorte de can­deur mod­erniste : lorsqu’il filme un per­son­nage de dos, ce n’est pas une provo­ca­tion (comme pour Godard dans Vivre sa vie, par exem­ple) : ce plan mon­tre sim­ple­ment une autre dimen­sion de la scène. Ciné­ma intran­si­tif : aucune pré­ten­tion à un mes­sage, à un sens. On peut voir (et j’en ai fait l’expérience) un de ses films sans con­naître la langue, enten­dre une musique d’opéra sans bien en con­naître le con­texte, qu’importe : il reste tou­jours dans ces moments coor­don­nés une immense force d’émotion. Le dit n’est pas pour autant acces­soire (et quelle intel­li­gence de rap­proche­ment !), mais il y a tou­jours une infinité de plis à décou­vrir, de ten­sions à appréci­er.

Nous ne sommes pas per­dus devant ces films, car en réal­ité, nous ne nous inter­ro­geons pas sur ce que nous voyons. La Mort de Maria Mal­i­bran s’ouvre sur une image d’horreur (un vis­age aux yeux crevés met ses mains con­tre ses orbites tan­dis qu’une autre main lève le couteau qui a servi), mais étrange­ment très douce, accom­pa­g­née par la musique. Il y a bien dans cette incise un hom­mage à Tire­sias (« regardez mon film avec d’autres yeux »), et en même temps, nous ne voyons pas qu’une cita­tion ou une illus­tra­tion. L’étrangeté de la scène ne nous frappe pas, elle nous accueille, elle nous pénètre, nous fait entr­er dans un monde incon­nu.

Au con­traire du ciné­ma de Chan­tal Aker­man qui nous laisse du temps pour penser, le ciné­ma de Wern­er Schroeter n’utilise le temps per­du que pour nous faire vibr­er, comme un très vieil instru­ment baroque, tout de grince­ments et de ten­sions. Les films de Wern­er Schroeter nais­sent d’une con­science obscure, en pas­sant par une forme qui, pour suiv­re les crêtes, les plis et les déliés du fil baroque, ne se présente pas moins finale­ment comme un numéro de saltim­banque brin­que­bal­ant, plein de sur­sauts, de ces mêmes petits tics nerveux qui nous échap­pent quand nous voudri­ons ren­dre nos mou­ve­ments gra­cieux et maîtrisés. Ces écarts, Wern­er Schroeter les garde, mais ne les utilise pas, il n’en fait rien, et les garde hon­nête­ment. Schroeter con­stru­it des films très mis en scène, avec un découpage pré­cis (cette pré­ci­sion frisant par­fois le ridicule, le kitsch d’une cer­taine pra­tique de la mani­a­que­rie), mais il arrive à dépass­er son pro­pre tra­vail pour nous faire entr­er tout ce qui ne devrait pas y être : de l’air, de l’incontrôlé, du jeu. L’esthétisme est si insta­ble qu’il se mute très rapi­de­ment en dépasse­ment (du « scé­nario », du sym­bol­ique ; du code, en réal­ité).

Un ciné­ma soutenu par le plaisir, cela induit un rythme par­ti­c­uli­er, et (au risque de frôler les pseu­do-sci­ences), j’aurais envie de par­ler de « bio­ry­thme », tant les pal­pi­ta­tions irrégulières de Schroeter sem­blent con­tenir en leur sein (comme ces plis de l’âme leib­niziens) un rythme vital, cor­porel. Il y a chez Schroeter quelque chose qui au delà des césures, des écarts, coule, douce­ment, sere­ine­ment, comme une pal­pi­ta­tion. Une déprise qui est, paraît-il, ressen­tie par ceux qui se sui­ci­dent dans un bain chaud et sen­tent en même temps que la dis­sémi­na­tion de leur sang, qu’ils « par­tent ». On ferme les yeux – il y a un plaisir tout par­ti­c­uli­er à fer­mer les yeux pen­dant les films de Schroeter, comme pour met­tre à dis­tance la fas­ci­na­tion, et mieux s’y rep­longer avec délice, frot­ter encore son regard à ses images par­fois pleine de douceur, et par­fois légère­ment gran­uleuses, ani­mées de brusques sur­sauts (comme on dirait « des sur­sauts de con­science »).

Nous avons vu com­ment Fou­cault décrivait le début de Maria Mal­i­bran (« des dunes, une car­a­vane dans le désert etc. ») : défaire les mots par la plas­tique induit chez le spec­ta­teur une forte dif­fi­culté à dire, et une sorte d’obligation, pour décrire les films de Schroeter, de pass­er con­fusé­ment par un état de délire. Daney par­lait de la cinéphilie comme « cette jouis­sance réservée à des gri­ots, qui con­siste à faire revenir en exagérant, en hal­lu­ci­nant[12]. » Cette capac­ité à dépli­er les images schroe­te­ri­ennes pour en faire s’échapper tout un éven­tail de sen­sa­tions, d’images renou­velées, démul­ti­pliées, tient de l’hallucination. L’expérience du grand ciné­ma, expéri­ence visuelle et audi­tive, est l’expérience de voir et enten­dre autrement, de manière neuve. Et celle des films de Schroeter (comme d’autres cinéastes dit expéri­men­taux) se rap­proche par­fois de l’expérience hal­lu­cinée des drogues, déphas­ant nos sen­sa­tions pre­mières. L’étrange y est ain­si immé­di­ate­ment accep­té.

L’hypnose

« Se retrou­vant dans la rue éclairée et un peu vide (c’est tou­jours le soir et en semaine qu’il y va) et se dirigeant molle­ment vers quelque café, il marche silen­cieuse­ment (il n’aime par­ler tout de suite du film qu’il vient de voir), un peu engour­di, engoncé, frileux, bref ensom­meil­lé : il a som­meil, voilà ce qu’il pense ; son corps est devenu quelque chose de sopi­tif, de doux : mou comme un chat endor­mi, il se sent quelque peu désar­tic­ulé, ou encore (car pour une organ­i­sa­tion morale le repos ne peut être que là) : irre­spon­s­able. Bref, c’est évi­dent, il sort d’une hyp­nose. Et de l’hypnose (vieille lanterne psy­ch­an­a­ly­tique que la psy­ch­analyse ne sem­ble plus traiter qu’avec con­de­scen­dance), ce qu’il y perçoit, c’est le plus vieux des pou­voirs : le guérisse­ment. Il pense alors à la musique : n’y a‑t-il pas des musiques hyp­no­tiques ? Le cas­trat Far­rinel­li, dont la mes­sa di voce fut incroy­able “tant par sa durée que par l’émission”, endor­mit la mélan­col­ie mor­bide de Philippe V d’Espagne en lui chan­tant la même romance tous les soirs, pen­dant qua­torze ans[13]. »

Barthes ne venait pas de voir un film de Schroeter, mais son texte exprime bien ce délasse­ment qu’opèrent sur le spec­ta­teur les films du cinéaste. Et l’image qui par excel­lence pour­rait sym­bol­is­er son ciné­ma serait celle de l’éclipse. Esklep­sis qui, en grec, sig­nifi­ait l’abandon, le laiss­er hors, avant de devenir l’occultation pas­sagère d’un astre.

On pour­rait croire le ciné­ma de Schroeter mélan­col­ique. C’est tout le con­traire. Là où beau­coup de cinéastes vont vers la mélan­col­ie, la perte du sens, l’irrattrapable, Schroeter, lui, en part. Sa base est mélan­col­ique, mais cette mélan­col­ie gagne en force, se fait dure, agres­sive, tenace. Elle devient une colère, une matière, un corps. C’est là son grand tal­ent, comme si par­tant d’un état incon­nu, d’une hyp­nose, Schroeter arrivait à ce que le soleil et la lune d’après l’éclipse ne soient pas tout à fait pareils à ce qu’ils étaient avant, comme s’il n’y avait pas eu qu’un sim­ple pas­sage au noir. Car Wern­er Schroeter, con­traire­ment à ce que l’on pour­rait croire, n’est pas le cinéaste d’un sub­lime en cli­max, de la mon­tée en puis­sance. Aucun sus­pense mais un per­pétuel sus­pens : la ten­sion est une basse con­tin­ue, et ce jeu entre maîtrise et aban­don, pou­voir et soumis­sion, Wern­er Schroeter en fait un bal­ance­ment, qui est juste­ment peut-être la ryth­mique pro­pre du baroque, son hési­ta­tion, son vibra­to. Nous par­lions tout à l’heure de la vibra­tion que les films nous com­mu­ni­quaient. Le vibra­to, ce flux vocal con­sid­éré comme une faille tech­nique, que Maria Callas a essayé toute sa vie de dimin­uer, cette échap­pée incon­trôlée de la voix dans sa tenue, a pour moi la beauté même de la prise, la perte de con­science, le rapt du spec­ta­teur.

Comme tout hyp­no­tiseur, Schroeter est ama­teur de rit­uels, y com­pris dans ses his­toires. Or les « thèmes » qui ani­ment ses films, (la mort, la pas­sion, la folie et le chant) sont les plus pour­voyeurs en rit­uels qui soient. Si l’on suit Claude Lévi-Strauss, « le rit­uel trans­forme l’événement en struc­ture, et le jeu la struc­ture en événe­ment. » Mais il s’avère que le rit­uel chez Schroeter est sans cesse heurté dans son déroule­ment, accroché. Il se défait, et tourne (comme on dirait du lait) en jeu. Cette forme d’oscillation, ce souf­fle entre rit­uel et jeu, struc­ture (nar­ra­tive par exem­ple, si le film est une adap­ta­tion, tel Salomé ou Mac­beth, mais la mytholo­gie peut aus­si assumer cette place, ain­si que tout cadre con­ceptuel, spa­tial etc.) et événe­ment (le matériel), con­stru­it les films de Schroeter non via une ligne de sens tran­scen­dant, mais par addi­tion de croy­ances. Le (néo) réal­isme de Schroeter ne demande qu’à être dépassé par le plaisir de croire, de se laiss­er pren­dre au jeu, et donc d’accepter l’expérience hyp­no­tique.

Ain­si, cet objet étrange que l’on ne peut appel­er autrement dans les films de Schroeter qu’un objet, l’homosexualité – et son signe flou, le camp – y appa­raît comme un spec­tre de plus, un voile super­posé à l’image qui la moire, la fait scin­tiller, la cou­vre de cen­dre. Inutile pour­tant de chercher des per­son­nages sub­ver­sifs : l’homosexualité est pau­vre, dif­fi­cile à uni­fi­er. Elle ne présente pas des jeunes hommes atti­rants ou des femmes séduisantes plongés dans ces flirts com­plaisants avec le spec­ta­teur (atti­sant le désir, mais sou­veraine­ment loin­tains et inac­ces­si­bles), qu’on a tant vu chez Gus Van Sant (ce qui va de pair avec ses « belles images »). Elle n’est pas de mau­vaise foi, elle n’excite pas : c’est une lune sup­plé­men­taire dans la tête, une zone de trou­ble mon­trée en plein cadre, par­fois mon­strueuse, presque ter­ri­fi­ante, à la lim­ite du tac­tile : notre plaisir va de pair avec ce qui dans le film, nous regarde. Au lieu de nous éloign­er en nous faisant désir­er quelque chose de loin­tain, Schroeter nous attire au creux de l’image, dans l’image même pour sen­tir, expéri­menter des plaisirs qui nous sont incon­nus. Voilà pourquoi Fou­cault était si ent­hou­si­aste devant Maria Mal­i­bran: à l’inverse d’un désir fondé sur le manque, un plaisir, hyp­no­tique, déli­rant, nous est offert si nous accep­tons de nous y plonger, au risque d’une cer­taine dérai­son.

Notes

Notes
↑1 Voir à ce sujet mon arti­cle sur le livre de Philippe Azoury, À Wern­er Schroeter qui n’avait pas peur de la mort (ain­si que le livre lui-même), qui com­plète idéale­ment cet arti­cle et peut en éclair­er quelques aspects (la notion de camp notam­ment).
↑2 Entre­tien dans le livre de Gérard Courant (à lire égale­ment), Wern­er Schroeter, coédi­tion Ciné­math­èque Française et Goethe Insti­tut, 1982.
↑3 Entre­tien in Gérard Courant, Wern­er Schroeter op. cit.
↑4 Gilles Deleuze, Le Pli, Leib­niz et le baroque, édi­tions de Minu­it, 1988.
↑5 S’il fal­lait désign­er Schroeter, on l’appellerait donc moins un réal­isa­teur qu’un met­teur en scènes (terme plus juste égale­ment, car Schroeter s’est occupé de théâtre, d’opéra, mais aus­si de spec­ta­cles tel celui d’Ingrid Caven au Pigall’s).
↑6 On peut pren­dre comme exem­ple Le Roi des Ros­es, où le fil de l’histoire (pour résumer : un jeune homme est enfer­mé par son amant dans une grange tan­dis que sa mère veille) est sans cesse dérangé d’incises, de plans impos­si­bles à situer dans le temps (un repas silen­cieux, des enfants qui cri­ent), ou ouverte­ment « illus­trat­ifs » (cru­ci­fix et cierges se tor­dant sous la chaleur, araignées tis­sant leurs toiles, une rose coupée…).
↑7 Entre­tien de Michel Fou­cault et G. Dupont, « Sade ser­gent du sexe », in Ciné­matographe n°16, repro­duit dans Dits et écrits, n°164, édi­tions Gal­li­mard, 1994.
↑8 Com­pos­si­ble est une car­ac­téris­tique des mon­ades leib­nizi­ennes : voir ici pour plus d’information http://fr.wikipedia.org/wiki/Compossibilité.
↑9 « Sade ser­gent du sexe », op. cit.
↑10 Non-réc­on­cil­iés est le titre d’un film de Jean-Marie Straub et Danièle Huil­let, fort à pro­pos pour définir leur tra­vail filmique.
↑11 Gérard Courant, Wern­er Schroeter, op. cit.
↑12 « Traf­ic au jeu de Paume », in col­lec­tif, Serge Daney, Petite Bib­lio­thèque des Cahiers du ciné­ma, 2005. Les gri­ots sont, en Afrique occi­den­tale, les trans­met­teurs des tra­di­tions orales.
↑13 Roland Barthes, « En sor­tant du ciné­ma » in Le Bruisse­ment de la langue, Édi­tions du Seuil, 1984.