La Pan­thère rose, Dia­mants sur canapé ou encore Victor/Victoria : tous ces films sont le fruit de l’esprit de Blake Edwards, réal­isa­teur plus sous-estimé que ses films cultes ne le lais­seraient croire. En voici un autre où la fan­taisie styl­is­tique et le génie comique du cinéaste s’allient avec la fine démence de son acteur fétiche Peter Sell­ers. The Par­ty est une coupe de Cham­pagne où chaque bulle attend son tour pour revenir dis­crète­ment à la sur­face, avant d’éclater tels des feux d’artifices dans un palais en crois­sante euphorie. L’abus d’alcool peut être très bon pour la san­té…

Un cas­cadeur indi­en, Hrun­di V. Bak­shi (Peter Sell­ers), se retrou­ve par un quipro­quo à une soirée chez le pro­duc­teur du film dont il vient de cat­a­stro­pher le tour­nage. Le résumé est bref, prob­a­ble­ment à l’image du scé­nario qui fut don­né par Blake Edwards et ses scé­nar­istes au pro­duc­teur. En effet, l’idée du film vint de sa scéno­gra­phie, une incroy­able vil­la hol­ly­woo­d­i­enne hyper-sophis­tiquée, sur laque­lle baser un fes­ti­val de gags. Il est facile de sup­pos­er que led­it pro­duc­teur refusa la propo­si­tion, ce qui ame­na le cinéaste à se charg­er aus­si de la pro­duc­tion.

Et pour cause, car le décor en valait vrai­ment la peine. Tout y est : le lac intérieur, la piscine, le comp­toir amovi­ble s’allument, s’éteignent, s’illuminent, glis­sent, bougent en haut, en bas, à droite, à gauche… Seule­ment ce n’est pas la maîtresse de mai­son qui nous fait vis­iter les lieux, mais un drôle de guide qui de fait les décou­vre avec nous. Dès son entrée, Bak­shi peut prof­iter du lac au-dessus duquel est posée une passerelle qui le mène au salon, pour rin­cer sa chaus­sure blanche qu’il a malen­con­treuse­ment noyée dans la boue. Mais la chaus­sure glisse de son pied, flotte jusqu’à la lim­ite du lac où l’attend une cas­cade qui la propulse dans un autre lac au beau milieu du salon où les con­vives pren­nent l’apéritif. C’est à l’aide d’une grande plante exo­tique que Bak­shi va ten­ter d’attraper la chaus­sure, avant que la tige ne la cat­a­pulte entre les hors d’œuvre dis­posés sur le plateau d’un domes­tique qui passe sous les regards pas­sifs des invités. Au bout de cinq min­utes de périples, la chaus­sure se présente devant Bak­shi qui peut enfin s’en empar­er avec soulage­ment. Si cette descrip­tion ne vaut pas le dix­ième de la scène vue à l’écran, elle don­nera au moins le ton de la sit­u­a­tion. Et ce n’est ni la pre­mière, ni la dernière des aven­tures de notre sym­pa­thique Indi­en.

Mais nous allons trop vite en besogne puisque les tout pre­miers plans nous annon­cent autre chose. En effet, c’est un autre film qui ouvre The Par­ty : on y voit des plaines ens­ablées, des charges de cav­a­leries, des coups de feux. Oui, cela ressem­ble bien à une sorte de Lawrence d’Arabie, mais non, il s’agit d’une mise en abyme. « Coupez ! » : crie le réal­isa­teur avant que le pro­duc­teur ne s’enferme dans la roulotte avec une blonde pulpeuse pen­dant la pause déje­uner : « Quar­ante min­utes pour les tech­ni­ciens ; une heure pour les acteurs. » C’est Hol­ly­wood sous toutes ses cou­tures. Ici l’envers du décor, là-bas dans les vil­las de Bev­er­ly Hills les soirées mondaines. En revanche, les gens sont les mêmes et finale­ment ce sont eux qui font Hol­ly­wood. En cos­tume ou en robe de soirée, avec un acces­soire ou avec une coupe de Cham­pagne, les atti­tudes ne changent pas. Grand con­nais­seur, Edwards choisit d’illustrer ce micro­cosme à tra­vers son passe-temps social plutôt que par la mise en abyme récur­rente. Après tout, la vil­la est aus­si digne d’un décor hol­ly­woo­d­i­en que Mon­u­ment Val­ley ; les per­son­nages fer­ont le reste. PDG, entre­pre­neurs, pro­duc­teurs, stars, star­lettes, bour­geois, tous par­lent d’investissements, pét­role, dépres­sion nerveuse, et puis quoi d’autre au juste ?

Rien de spé­cial qui ait le mérite d’être relevé par le traite­ment sonore : tout est bruisse­ment, comme si au fond ces dis­cus­sions n’étaient pas de grande impor­tance – à part lorsque Mr Clut­ter­buck doit sauver du clut­ter (trad. désor­dre) les pein­tures qui ont de la valeur. Prob­a­ble­ment, nos jet-set­ters préfèrent écouter non­cha­la­m­ment la douceur jazzy si pro­pre aux soirées élé­gantes que se pren­dre trop au sérieux, puisque la bande orig­i­nale ne cesse de cou­vrir les bavardages. Une invi­ta­tion de la part du cinéaste à en faire de même dans la salle et l’on voudrait faire un mon­u­ment à l’inégalable Hen­ry Manci­ni, telle­ment on s’y laisse pren­dre. Pen­dant ce temps, là sur l’écran, les per­son­nages sont des fig­u­rants qui déam­bu­lent dans une apathie qui est à la fois la leur et celle des vil­las hyper lux­ueuses où tout est par­fait et rien ne dépasse. La caméra peut même s’immobiliser pour filmer en plan d’ensemble ces drôles de fig­urines si heureuses de se prêter au tableau de leur vie mag­nifique. Aucun effort n’est à fournir : le rose bon­bon de la mini­jupe de made­moi­selle et le diadème sur la chou­croute de madame font l’affaire, sans par­ler du nœud papil­lon de mon­sieur. Comme pour la musique, encore une fois le détail est essen­tiel car il assim­i­le ces gens et dif­féren­cie Bak­shi, mais surtout il com­pose.

Avant même d’entrer, la Mus­tang déglin­guée du pro­tag­o­niste se gare à côté des Cadil­lac et autres Chevro­let luisantes. Ensuite, ce sera au tour de ses souliers blancs comme neige, de son cos­tume jaunâtre et de sa cra­vate pour­pre. À l’intérieur, la palette des couleurs est par­faite­ment ajustée, prête à faire rejail­lir la moin­dre bizarrerie qui sort du décor. Les jaunes, rouges, verts vifs ressem­blent aux col­orants d’un cock­tail survi­t­a­m­iné dont Bak­shi serait la cerise qui se dis­tingue du verre. La séquence avec « Wyoming Bill » Kel­so en est la preuve : accou­tré dans sa panoplie de pseu­do star de west­erns de séries Z, il ne peut s’empêcher de voir en Bak­shi l’indien à abat­tre. Si la séquence est traitée sous la forme du gag, elle en dit long sur la dis­tance qui sépare Bak­shi des arché­types améri­cains. Le rap­pel inces­sant de sa nation­al­ité reste le prix à pay­er pour com­mu­ni­quer avec les autres et il est con­damné à jouer le dif­férent jusqu’aux moin­dres par­tic­u­lar­ités. De même, l’italienne à la longue chevelure rousse est voy­ante, alors que la jeune française qui attire Bak­shi est si mignonne et dis­crète. Encore et tou­jours Hol­ly­wood, la terre où les clichés devi­en­nent des rôles.

L’emploi de Bak­shi est donc choisi d’emblée : il est l’homme-catastrophe sur le tour­nage et il le restera tout le long de la soirée. Cela dit, avec l’aide de son inter­prète, Blake Edwards parvient à éviter la sur­charge sys­té­ma­tique et à touch­er ce qu’il y a de plus dif­fi­cile dans le reg­istre comique : l’élégance. Per­du au milieu de ce monde figé, il suf­fit que Peter Sell­ers bouge sub­tile­ment les yeux pour qu’on le remar­que. Son comique n’est pas for­cé­ment osten­ta­toire en ce qu’il est plutôt le reflet d’une inno­cence embar­rassée et mal à l’aise, mais tou­jours ent­hou­si­aste dans l’isolement. Le tan­dem for­mé avec le major­dome soûl, dont les gaffes se font de plus en plus énormes, offre à la fois une com­plé­men­tar­ité et une con­fronta­tion qui se ter­mine par un match nul. Une escale de Bak­shi aux toi­lettes, l’arrivée d’une horde de jeunes fes­tifs avec un éléphant et la mai­son est inondée par un bain mousseux. Seules deux têtes revi­en­nent à la sur­face, celles de Bak­shi et de sa char­mante demoi­selle française flot­tant au-dessus de tout ce caphar­naüm par la sim­ple finesse gén­uine de leur bon­heur.

Oui, The Par­ty est ter­miné et la fin est presque roman­tique. Blake Edwards ne s’est pas con­tenté de nous don­ner envie d’aller à une grande soirée sur les hau­teurs d’Hollywood pour y semer la pagaille. Faire le grand huit dans cette mai­son Dis­ney­land ne lui a pas suf­fi. De notre côté, nous sommes songeurs après avoir vibré, nous sou­ri­ons après avoir ri. Nous met­tons un disque d’Henry Manci­ni et regar­dons nos murs, imag­i­nant que tout à coup s’ouvrent une piscine avec des palmiers, des comp­toirs à cock­tails d’où nous sor­tiri­ons une coupe de cham­pagne pour revivre une autre par­ty.