Le lab­o­ra­toire de recherche Mid­jour­ney vient de sor­tir la six­ième ver­sion de son célèbre généra­teur d’images par Intel­li­gence Arti­fi­cielle. Mais que nous racon­tent au juste les visions étranges qui en émer­gent depuis deux ans ?

Dans une con­férence don­née le 10 octo­bre dernier à l’Université Paris Cité, le théoricien et his­to­rien des nou­veaux médias Lev Manovich évo­quait, à pro­pos des images générées par Intel­li­gence Arti­fi­cielle, l’émergence d’une « esthé­tique du frag­ment »[1]. Selon lui, les­dites « com­po­si­tions » seraient des « frag­ments de frag­ments », des « dépôts » de formes préal­able­ment glanées sur Inter­net. Ces échan­til­lons visuels, une fois amassés par des généra­teurs d’images tels que Mid­jour­ney, finis­sent digérés et recrachés sous la forme de fig­ures dérangeantes qui évo­quent le mou­ve­ment sur­réal­iste du siè­cle dernier, entre les motifs liqué­fiés de Dali et les corps com­pos­ites de Magritte. Fondé en 2022, Mid­jour­ney est un lab­o­ra­toire de recherche devenu rapi­de­ment célèbre pour son dis­posi­tif de généra­tion d’images par IA, lancé quelques mois après DALL‑E (lire : Dali)[2]. La par­tic­u­lar­ité de ce dis­posi­tif tient à ce qu’il fonc­tionne sur la base de prompts, c’est-à-dire d’éléments de descrip­tion textuels à par­tir desquels les images finis­sent par être déduites. Il requiert ain­si d’envoyer, à un bot dédié sur le serveur de mes­sagerie instan­ta­née Dis­cord, une série de mots grâce à la com­mande « /imagine » ; ces derniers peu­vent autant con­cern­er un sujet (« a dog », « a bou­quet of flow­ers », « a giant city ») qu’un style pic­tur­al (« cubist », « hyper real­is­tic », « ghi­b­li style ») ou une tech­nique de représen­ta­tion par­ti­c­ulière (« pho­tog­ra­phy », « paint­ing », « cut­away dia­gram », « 3D mod­el »). Cette logique d’association d’idées s’accompagne d’une ten­dance à l’amalgame d’éléments hétérogènes, voire rad­i­cale­ment opposés, dont les inter­nautes tirent des images aux con­tours para­dox­aux. C’est de cette manière que les visions pro­duites par Mid­jour­ney se démar­quent le plus : ce pen­chant pour le sur­réal­isme et le mélange des formes s’avère davan­tage fer­tile que la sem­piter­nelle recherche du pho­toréal­isme, qui fini­ra tôt ou tard par être atteint – nous y revien­drons.

Le miroir déformant

« Ces dif­férents logi­ciels don­nent pour la pre­mière fois une image mas­sive de l’imaginaire anthropique. C’est un miroir noir que nous tend l’imagination arti­fi­cielle, plutôt que nous qui la pilo­tons, révélant notre imag­i­na­tion, notre désir de pro­duc­tion d’images à par­tir d’un cadre pro­gram­ma­tique déter­miné. »[3] Dans un arti­cle pub­lié sur son blog, où il rassem­ble ses créa­tions et réflex­ions au sujet de ce qu’il appelle « l’imagination arti­fi­cielle », l’artiste Gré­go­ry Cha­ton­sky souligne à juste titre que, davan­tage que les prouess­es tech­nologiques des pro­grammes tels que Mid­jour­ney, ce qui fascine dans ces « images d’images » tient plutôt à une « symp­to­ma­tolo­gie fig­u­rale » révélant « l’immense tableau de l’imagination de notre époque ». De fait, Mid­jour­ney ne pro­duit rien ex nihi­lo et se con­tente de récupér­er des formes et des motifs déjà com­posés par la main humaine en représen­tant indi­recte­ment l’« incon­scient optique » de notre temps, pour repren­dre l’expression qu’employait Wal­ter Ben­jamin dans La Petite his­toire de la pho­togra­phie (1931) et L’œuvre d’art à l’époque de sa repro­ductibil­ité tech­nique (1936). L’hypothèse est trou­blante : les images générées par IA reflèteraient, par leur propen­sion à l’hybridité, une péri­ode de con­fu­sion esthé­tique où la dis­tinc­tion entre le vrai et le faux, l’original et la copie, mais aus­si l’inquiétant et le fam­i­li­er, ne serait plus à l’ordre du jour. D’où la récur­rence notable des fig­ures dégouli­nantes, d’anatomies semi-humaines, de traits indé­cis et d’artefacts de pix­els dis­posés aléa­toire­ment au sein du cadre, qui finis­sent sou­vent par s’apparenter à des rebuts visuels sem­blables à une matière en fusion non sta­bil­isée, dys­fonc­tion­nelle et incer­taine. Le nom même de « Mid­jour­ney » le sug­gère : il s’agit d’un tra­jet plas­tique inter­mé­di­aire et tran­si­toire, encore inachevé, autrement dit d’un « semi-voy­age ». Les pro­duc­tions graphiques par IA met­tent ain­si à la fois en lumière un proces­sus tech­nique en ges­ta­tion et les traits car­ac­téris­tiques de la cul­ture visuelle con­tem­po­raine – ceux du numérique, où les médi­ums préex­is­tants sont mélangés pour pro­duire des formes hétéro­clites.

Il suf­fit pour s’en con­va­in­cre de mesur­er à quel point la plu­part des images les plus pop­u­laires générées avec Mid­jour­ney suiv­ent deux hori­zons ana­logues mis­ant cha­cun sur une sorte de plas­tic­ité con­fuse. La pre­mière de ces ten­dances con­cerne des fresques aux atours baconiens, à mi-chemin entre le fig­u­ratif et l’abstrait, dans lesquelles on recon­naît des fig­ures et des motifs sans tout à fait pou­voir les saisir avec pré­ci­sion. Les formes s’y chevauchent, tan­dis que les couleurs, sou­vent très con­trastées, débor­dent. Cer­tains pat­terns visuels se répè­tent égale­ment à plusieurs endroits de manière plus ou moins ordon­née, par exem­ple dans les créa­tions générées par le design­er Jeff Han avec Mid­jour­ney.

La deux­ième ten­dance regroupe quant à elle des représen­ta­tions virales par­tant à l’inverse d’une sil­hou­ette très con­nue et famil­ière, mais au sein desquelles transparaît un dérè­gle­ment – sou­vent une sit­u­a­tion peu vraisem­blable, ou une série d’incohérences graphiques qui pointent son arti­fi­cial­ité. Ces images sont en grande par­tie mar­quées par un style pic­tur­al bien par­ti­c­uli­er, car­ac­térisé par un léger flou ciné­tique et une pix­el­li­sa­tion liée à la basse réso­lu­tion, mais aus­si des sur­faces mono­chromes et exagéré­ment liss­es. Dans les deux cas, ces tableaux numériques sem­blent tirail­lés de l’intérieur par un affron­te­ment plas­tique entre le pho­toréal­isme (par la pré­ci­sion et la richesse de cer­tains détails) et son envers tan­tôt macabre et hor­ri­fique, tan­tôt absurde et grotesque. On assiste alors au retour des créa­tures chimériques du folk­lore pop­u­laire (avec l’unca­ni­ness car­ac­téris­tique des mon­stres numériques), qui va de pair avec la résur­gence d’un esprit moyenâgeux de la car­i­ca­ture (avec des traits volon­taire­ment grossiers, out­ranciers voire blas­phé­ma­toires). Dans ce véri­ta­ble « théâtre anatomique »[4] qui a tout du freak show numérique (avec son cortège de grif­fons et de hiéra­cocéphales), les mon­stru­osités nébuleuses et les humains à six doigts sont légion, tan­dis que les hommes poli­tiques et les per­son­nages publics se retrou­vent tournés en déri­sion – Trump arrêté en pleine rue, Macron au milieu d’une man­i­fes­ta­tion, Elon Musk par­tic­i­pant à un con­cert de dégus­ta­tion de ciment, le Pape François por­tant une doudoune Balen­ci­a­ga, etc. Pour ces fig­ures, le principe est bien sou­vent le même : il s’agit d’amalgamer le prob­a­ble et l’improbable afin de don­ner forme à des fan­tasmes col­lec­tifs. La grande pop­u­lar­ité de ces pro­duc­tions, majori­taire­ment générées avec Mid­jour­ney, tient autant à un appétit tou­jours plus mar­qué pour la représen­ta­tion d’icônes qu’à une volon­té, née notam­ment de la cul­ture du mème et du détourne­ment sur Inter­net, de retourn­er les armes du pou­voir (la pro­pa­gande, les médias, etc.) con­tre lui-même[5].

Devenir autophage

Si elles sont aujourd’hui très pop­u­laires, l’avenir de ces images générées par IA reste incer­tain. À l’échelle de l’histoire des formes numériques, leur par­tic­u­lar­ité réside en effet dans leur nature a pri­ori tem­po­raire : par l’enrichissement des out­ils et des pro­grammes, il sera bien­tôt pos­si­ble de pro­duire des scènes fan­tas­ma­tiques sans le moin­dre indice en mesure de trahir leur arti­fi­cial­ité. En assem­blant de plus en plus de don­nées comme de la pâte à mod­el­er, les pro­grammes appren­nent à maquiller leurs cou­tures, jusqu’à gom­mer les aspérités qui font pré­cisé­ment leur intérêt – la dernière ver­sion de Mid­jour­ney sor­tie le 21 décem­bre 2023, qui per­met d’atteindre un pho­toréal­isme inédit pour le pro­gramme, le con­firme. C’est le principe même de l’Intelligence Arti­fi­cielle que de vouloir dépass­er sa phase prim­i­tive, puisqu’à chaque créa­tion, l’algorithme s’entraîne et s’améliore. La moin­dre pro­duc­tion implique par con­séquent un pas en avant tech­nique qui éloigne poten­tielle­ment l’outil de ses orig­ines dys­fonc­tion­nelles et sur­réal­istes. Il est toute­fois trop tôt pour tir­er un trait sur la sin­gu­lar­ité dont elle peut aujourd’hui témoign­er : le futur plas­tique des images générées par IA dépen­dra for­cé­ment de celui des autres images, dont elles ne res­teront jamais qu’une éma­na­tion. Les pro­grammes d’IA fonc­tion­nent tou­jours de manière récur­sive et mimé­tique : il s’agit au fond d’une boucle se nour­ris­sant de représen­ta­tions déjà exis­tantes. L’évolution de la pein­ture, de la pho­togra­phie et du ciné­ma ori­en­teront donc celle des images générées par IA – en cela, elles auront tou­jours intrin­sèque­ment un train de retard. Au regard du car­ac­tère mas­sif de leur pro­duc­tion et de la place (matérielle, cul­turelle) gran­dis­sante qu’elles occu­pent dans l’imagerie col­lec­tive, elles finiront d’ailleurs prob­a­ble­ment par se copi­er elles-mêmes en générant des images d’images d’images, comme un mon­stre autophage. Du moins, c’est tout le mal qu’on leur souhaite : c’est de cette manière qu’elles con­tin­ueront de cul­tiv­er leur part la plus sin­gulière.

Notes

Notes
↑1 Lev Manovich, « Des nou­veaux médias à l’esthétique arti­fi­cielle : approches cri­tiques », con­férence du sémi­naire Matières et régimes sen­si­bles des virtuels numériques, Uni­ver­sité Paris Cité, 10 octo­bre 2023.
↑2 Pour une généalo­gie des pro­grammes de généra­tion d’images par IA, voir : Anto­nio Somai­ni, « Algo­rith­mic Images : Arti­fi­cial Intel­li­gence and Visu­al Cul­ture », Grey Room n°93, 2023, pp. 74–115.
↑3 Gré­go­ry Cha­ton­sky, « Le prompt comme image arti­fi­cielle de l’imagination », juil­let 2022.
↑4 Nicole Brenez, De la fig­ure en général et du corps en par­ti­c­uli­er : l’invention fig­u­ra­tive au ciné­ma, De Boeck Supérieur, 1998, p. 20.
↑5 Tous les bor­ds poli­tiques sont con­cernés par cet emploi : en témoignent les récentes car­i­ca­tures de Macron signées par des mil­i­tants de gauche ou des images représen­tant les fan­tasmes et les peurs de l’extrême droite con­tem­po­raine (femmes blanch­es et blondes apeurées cernées dans le métro par des hommes en qamis, images touris­tiques de Paris où se promè­nent inté­grale­ment des femmes voilées, etc.).