Immense suc­cès pop­u­laire, Les Aven­tures extra­or­di­naires de Mr West au pays des Bolchéviks tranche fon­da­men­tale­ment avec l’idée reçue que l’on peut avoir du ciné­ma sovié­tiques des années 1920. Pas­tichant le genre hol­ly­woo­d­i­en de la course pour­suite et du bur­lesque, Koule­chov et sa troupe d’élèves cinéastes de l’Institut nation­al du ciné­ma s’attachent à démon­tr­er à Mr West, et donc au spec­ta­teur, que le bolchévisme n’est pas la car­i­ca­ture que l’on s’en fait out­re-atlan­tique, mais une grande et belle Idée qui fait de l’Union sovié­tique une terre envi­able. Film révo­lu­tion­naire de genre bur­lesque, Mr West est une rareté que ses expéri­ences formelles ren­dent très éton­nante.

Riche Améri­cain, Mr West, con­tre l’avis de sa femme ter­ri­fiée, quitte son con­ti­nent pour par­tir à la décou­verte de l’Union sovié­tique et de son autochtone, le Bolchévique. Mis en garde par la presse de son pays con­tre la sauvagerie des indi­vidus qu’il s’apprête à ren­con­tr­er, il embar­que avec lui comme garde du corps son fidèle com­père Djed­dy. Lev Koule­chov reprend le procédé de Mon­tesquieu qui, dans Les Let­tres per­sanes, dresse le por­trait de la société française à tra­vers le regard que porte sur elle deux Ori­en­taux aux cri­tiques acérées. Le principe est certes ici ren­ver­sé, puisque les préjugés de Mr West et Djed­dy sont représen­tés dans le but de mon­tr­er à quel point le vrai Bolchévique s’éloigne de l’image que l’on se fait de lui out­re-Atlan­tique. Les car­i­ca­tures fonc­tion­nent dos à dos : l’Américain riche et peureux, et son homme de main intrépi­de et sans réflex­ion, con­tre les mou­jiks san­guinaires, un couteau entre les dents. Tout comme les sym­bol­es des deux pays: ban­nière étoilée, colts et dol­lars con­tre samovar et man­teaux de four­rure. Adop­tant le regard de l’étranger qui arrive en terre incon­nue, le spec­ta­teur suit la vis­ite guidée qui, con­tre toute attente, lui est pro­posée sur le mode du west­ern. Le sable des grands espaces de l’ouest améri­cain est rem­placé par la neige des vastes places et per­spec­tives de Moscou, et Djed­dy, acro­bate, saute de calèche en calèche pour rat­trap­er les bagages dérobés de son patron ou grimpe à des échelles téle­scopiques. Incar­né par Boris Bar­net – ancien boxeur et futur cinéaste, engagé par Koule­chov dans son école de ciné­ma afin d’apprendre aux acteurs les gestes du com­bat, le cow-boy se pend à une corde façon Tarzan. Le rythme échevelé du mon­tage ne ren­voie pas du tout aux effets chocs pro­duits par Dzi­ga Ver­tov ou Ser­gueï Eisen­stein à la même époque, mais au con­traire du côté du film de course pour­suite hol­ly­woo­d­i­en, voire au comique foutraque de l’Entracte de René Clair, sor­ti lui aus­si en 1924. En même temps que Koule­chov par­o­die les styles améri­cain, il rend hom­mage à ses gen­res éminem­ment pop­u­laires, west­ern, course pour­suite et bur­lesque.

Mr West sem­ble avoir emprun­té ses lunettes d’écailles au comique Harold Lloyd, dont les grands suc­cès mis en scène par Hal Roach sont sor­tis quelques années plus tôt. Le comique s’appuie sur la grande pré­ci­sion des gestes de l’acteur, découpés et isolés par le mon­tage : Mr West se cache der­rière son jour­nal, puis retire brusque­ment sa jambe quand la Comtesse lui fait du pied sous la table. La mécan­i­sa­tion des gestes, accen­tuée par l’usage du gros plan, vient soulign­er le pas­tiche des atti­tudes et les effets comiques. Koule­chov cherche à pro­duire un ciné­ma physique, dans lequel les acteurs investis­sent leur corps tout entier, ce qui s’accorde tout à fait à son désir d’un film fondé sur le comique de geste, dans lequel les corps sont mal­traités, attachés aux réver­bères, ou chutant en pleine rue. En témoigne le petit numéro qui ren­voie à la jeunesse foraine du ciné­ma en dévoilant les acro­baties d’un ven­tre qui ond­ule.

Ciné­ma de l’expérimentation, égale­ment, comme en témoigne la répéti­tion d’une scène, vue sous deux angles dif­férents, et surtout cette stupé­fi­ante ten­ta­tive de syn­chro­ni­sa­tion du son le temps de quelques répliques ! N’oublions pas que Koule­chov, out­re sa car­rière de cinéaste, dirigea l’Institut nation­al de la Ciné­matogra­phie – qui devien­dra plus tard le VGIK – fondé en 1919 dans un con­texte de nation­al­i­sa­tion du ciné­ma par Lénine. Au sein de cette entité, il dévelop­pa un enseigne­ment basé sur de nom­breuses expéri­ences, aux­quelles un groupe d’étudiants était appelé à par­ticiper (dont celle du lab­o­ra­toire de films sans pel­licule, réal­isés à par­tir de pho­togra­phies). Favorisant, comme c’est le cas pour Mr West, la réal­i­sa­tion en col­lec­tifs, chaque film est l’occasion de tra­vailler sur des points théoriques. En effet, depuis ses jeunes années de théâtre, Koule­chov écrit ses réflex­ions dont cer­taines paraîtront sous forme de recueil[1]. Au-delà de ses films, l’œuvre de Koule­chov est donc théorique et péd­a­gogique, lui qui entraî­na dans son sil­lage l’ac­trice Alek­san­dra Khokhlo­va (qui joue la Comtesse), sa muse et future femme, ou le cinéaste Vsevolod Poudovkine (qui inter­prète le brig­and Jdan).

Davan­tage con­nu pour la théorie sur le mon­tage qui porte son nom, ou que l’on appelle égale­ment effet K, que pour ses réal­i­sa­tions, Koule­chov a lais­sé son empreinte dans le ciné­ma russe, au-delà de ses films et de ses textes, par la trans­mis­sion qu’il a fait de son savoir et de ses réflex­ions sur le ciné­ma. De son passé de déco­ra­teur de théâtre, il a con­servé un intérêt pro­fond pour le jeu de l’acteur, et il sem­blerait que les con­clu­sions qu’il cher­chait à tir­er de sa fameuse expéri­ence con­cer­nent davan­tage cette ques­tion que les principes de mon­tage de ciné­ma. Tout le monde con­naît le réc­it de cette expéri­ence[2] (que man­i­feste­ment, Koule­chov a livrée plusieurs années après l’avoir menée, ce qui explique ses nom­breuses ver­sions con­tra­dic­toires) con­sis­tant à utilis­er un unique plan du vis­age de l’acteur Mosjoukine présen­tant une expres­sion la plus neu­tre pos­si­ble et à le mon­ter suc­ces­sive­ment suivi du plan d’un bol de soupe, du cadavre d’une femme, ou d’une petite fille qui joue. Il en dédui­sait ain­si que le jeu du meilleur comé­di­en de théâtre était en quelque sorte annulé par la force du mon­tage ciné­matographique. Cette con­clu­sion que la per­for­mance d’acteur au ciné­ma devait donc trou­ver son expres­sion spé­ci­fique à ce médi­um se voit très large­ment tra­vail­lée dans Les Aven­tures extra­or­di­naires de Mr West au pays des Bolchéviks.

Avant ses fonc­tions de péd­a­gogue, Koule­chov fut employé comme cinéaste de pro­pa­gande pour tourn­er, en 1917, un doc­u­men­taire mon­trant le courage des sol­dats sur le front. Cette veine engagée et offi­cielle de son ciné­ma sous-tend Les Aven­tures extra­or­di­naires de Mr West, qui reprend, dans sa dernière séquence, le principe de la vis­ite guidée de la Place rouge, pour mon­tr­er la grandeur de l’Union sovié­tique et le chaleureux accueil du vail­lant Bolchévik. Koule­chov affir­mait, avec son film précé­dent, Sur le front rouge, sa volon­té d’inventer un genre nou­veau, le « polici­er révo­lu­tion­naire ». Il sem­blerait que Mr West, lui, témoigne de la nais­sance du « bur­lesque révo­lu­tion­naire ».

Notes

Notes
↑1 Écrits, Lev Koule­chov, édi­tion établie par François Albera, Eka­te­ri­na Khokhlo­va et Valérie Posen­er, L’Âge d’homme, Lau­sanne, 1994
↑2 Voir à ce sujet le numéro col­lec­tif de la revue Iris qui lui est con­sacré. Iris, Revue de théorie de l’image et du son, « l’Effet Koule­chov », Paris, vol. 4, no 1, 1er semes­tre 1986, 135 pp.