Jean-Daniel Pol­let est décédé le 9 sep­tem­bre 2004, lais­sant der­rière lui une fil­mo­gra­phie d’une richesse et d’une sin­gu­lar­ité peu com­munes. Celle-ci a trou­vé une dernière expres­sion avec Jour après jour sor­ti en 2007, film posthume et ultime poème visuel dont l’achève­ment avait été légué à Jean-Paul Fargi­er. Domine l’idée d’un cinéaste large­ment mécon­nu tout en n’ex­clu­ant pas une recon­nais­sance pré­coce (notam­ment de Jean-Pierre Melville, des Cahiers du ciné­ma, de Jean-Luc Godard ou de la revue lit­téraire Tel Quel). Une bib­li­ogra­phie par­ti­c­ulière­ment mai­gre témoigne néan­moins de ce fait. Sa dis­pari­tion fut pour beau­coup le moment de décou­vrir ou redé­cou­vrir cette œuvre intri­g­ante et foi­son­nante, à l’oc­ca­sion de l’édi­tion de DVD ou de nou­velles sor­ties en salles. Il s’a­gi­ra ici avant tout de saisir le lien pro­fond qui a uni récipro­que­ment Jean-Daniel Pol­let à l’ac­teur Claude Mel­ki (1939–1994) dans un pan de son œuvre. Mais il con­vien­dra aus­si de met­tre en per­spec­tive cette col­lab­o­ra­tion avec « l’autre » fil­mo­gra­phie.

Le monde de Melki/Léon

Genèse

La ren­con­tre entre le cinéaste et le comé­di­en est le croise­ment hasardeux de deux tra­jec­toires très dis­sem­blables. L’anec­dote est belle et résume la pen­sée ain­si que le rap­port au monde et au ciné­ma de Jean-Daniel Pol­let. Ce dernier débute dans le cadre du Ser­vice Ciné­matographique des Armées. Ayant en tête de filmer l’en­nui le dimanche, il promène sa caméra dans les danc­ings de ban­lieue, en bord de Marne. En vision­nant les rush­es, se pro­duit ce que l’on pour­rait con­sid­ér­er comme un choc esthé­tique : il tombe en arrêt devant une face lunaire et une sil­hou­ette frêle et hési­tante. Il s’ag­it évidem­ment de Claude Mel­ki, jeune titi parisien, juif orig­i­naire d’Afrique du Nord, assis­tant tailleur dans le Sen­tier. Il se donne pour mis­sion de le retrou­ver, dis­tribuant aux alen­tours des guinguettes les pho­tos tirées à par­tir des rush­es tournés la semaine précé­dente. « C’é­tait la ren­con­tre ! » dit-il. Le cinéaste parvient à ses fins, Mel­ki est retrou­vé : un acteur est né, la saga Léon est en marche. Au tra­vers de son acteur Claude Mel­ki et de la saga Léon, Jean-Daniel Pol­let éla­bore en cinq films (Pourvu qu’on ait l’ivresse en 1958, Gala en 1962, Rue Saint-Denis l’un des sketchs du col­lec­tif Paris vu par, en 1965, L’amour c’est gai l’amour c’est triste en 1971 et L’Ac­ro­bate en 1976, par­mi eux, seuls les deux derniers sont des longs métrages) un univers cohérent, sans qu’il soit tout à fait linéaire et homogène. Il con­stru­it un per­son­nage explicite­ment nom­mé Léon (prénom d’un oncle du cinéaste) à par­tir de Gala, puis lui donne un patronyme, Annass­ian (dont il n’est plus ques­tion dans L’Ac­ro­bate), dans L’amour c’est gai….

Décen­trement social et métis­sage

Des fig­ures pop­u­laires mul­ti­formes peu­plent ce monde plutôt situé du côté des marges. À ce pro­pos, on pour­rait presque évo­quer le phénomène d’at­trac­tion des con­traires. Issu de la bour­geoisie for­tunée (la famille Bel et son fameux Baby­bel), séduisant et séduc­teur (notam­ment selon le témoignage de Jean-François Davy), Jean-Daniel Pol­let pose un regard sur ce qu’il n’est pas : des milieux et des sit­u­a­tions, comme la dif­fi­culté de séduire, qui lui sont, a pri­ori, étrangers. Par l’in­ter­mé­di­aire de son acteur et ceux qui l’en­vi­ron­nent, le cinéaste donne ain­si une exis­tence à un monde pop­uleux et sym­pa­thique. Par­mi eux, on trou­vera Ray­mond dit « Ramon » inter­prété par Guy Marc­hand dans L’Ac­ro­bate ou Arlette la jeune et ingénue provin­ciale (Chan­tal Goya) de L’amour c’est gai…. Il donne nais­sance à un monde où n’est pas sans réson­ner celui de Jean Renoir, ce dernier étant, avec Chap­lin, son cinéaste de prédilec­tion. À ce titre, la présence de Mar­cel Dalio (le lieu­tenant Rosen­thal dans La Grande Illu­sion et Robert de La Cheynest dans La Règle du jeu) qui inter­prète M. Paul dans L’amour c’est gai… est à relever comme un hom­mage appuyé.

Pourvu qu’on ait l’ivresse et Gala sont mar­qués par une touche très cos­mopo­lite, comme en témoigne notam­ment la présence de Noirs et de per­son­nes vis­i­ble­ment orig­i­naire d’Afrique du Nord. Autant de franges de la société très peu représen­tées à cette époque sur les écrans français. Le per­son­nage prin­ci­pal de Gala n’est pas Léon mais le patron de la boîte mar­tini­quaise inter­prété par Gesip Legit­imus (1930–2000), pre­mier pro­duc­teur de télévi­sion noir (il fut égale­ment pro­duc­teur de musique et édi­teur de dis­ques, par­ti­c­ulière­ment pour la scène afro-antil­laise). À ce titre, il est intéres­sant de con­stater que Pourvu qu’on ait l’ivresse, qui témoigne de cette même diver­sité, sort en salle accom­pa­g­né, entre autres, du fameux Moi, un Noir de Jean Rouch (Le Chant du Styrène d’Alain Resnais et, pour la province, Les Vignes du seigneurs de Jean Boy­er com­plé­taient l’af­fiche).

Fig­ures féminines

Quant aux per­son­nages féminins, après la plan­tureuse strip-teaseuse (Dol­ly Bell) de Gala, ils sont très large­ment dom­inés par des fig­ures de la pros­ti­tu­tion à par­tir du seg­ment Rue Saint-Denis de Paris vu par. Miche­line Dax est la pre­mière d’en­tre-elles dans ce dernier, une pros­ti­tuée gouailleuse, mater­nelle et pétaradante, « écras­ant » Léon de sa grande taille. Suiv­ra Marie (Bernadette Lafont) dans L’amour c’est gai l’amour c’est triste où Léon décou­vre ce qui se cache sous l’ac­tiv­ité de sa car­toman­ci­enne de sœur. Dans le même film, Arlette (Chan­tal Goya), dont Léon est épris, est entraînée dans la même voie pro­fes­sion­nelle. Enfin, dans L’Ac­ro­bate, l’en­vi­ron­nement féminin est à nou­veau peu­plé de filles de joie : une colo­cataire (une cou­sine), sa coéquip­ière de tan­go (Fumée, après laque­lle il court, inter­prétée par Lau­rence Bru) et bien d’autres. Si le per­son­nage vit envi­ron­né de pros­ti­tuées, il les désire plus qu’il ne les « con­somme ». C’est là l’un des drames de Léon, mais aus­si son aspect héroïque.

Tourn­er le dos à la norme

Alors que le réal­isa­teur est sou­vent appréhendé dans sa rela­tion forte et fructueuse à la lit­téra­ture, il est sans doute intéres­sant de se plac­er ici du point de vue des sci­ences humaines. Dans les années 1950 à 1970, celles-ci vont con­naître des tour­nants épisté­mologiques déter­mi­nants qui vont notam­ment les con­duire à de nou­veaux ques­tion­nements et de nou­veaux objets. Sous l’im­pul­sion du renou­velle­ment du ques­tion­nement des sources, les his­to­riens, notam­ment sous l’im­pul­sion de « l’é­cole des Annales », quit­tent l’événe­ment, les grands per­son­nages et s’évertuent à don­ner une dimen­sion his­torique aux hum­bles. La soci­olo­gie suit glob­ale­ment un mou­ve­ment sem­blable, et il est impos­si­ble de ne pas men­tion­ner ici la philoso­phie et le cas de Michel Fou­cault. Si Jean-Daniel Pol­let ne peut être con­sid­éré, mal­gré une par­tie de sa fil­mo­gra­phie, comme un intel­lectuel mais avant tout comme un intu­itif, on peut toute­fois émet­tre l’hy­pothèse que ce con­texte de la pen­sée française et occi­den­tale a pu agir sur lui. Cette ten­dance développe l’idée d’une atti­rance pour ce qui n’est pas la norme, pour ne pas dire ce qui est mar­gin­al. Léon, et en par­tie Claude Mel­ki, est en quelque sorte la syn­thèse de tout cela : un métis­sage cul­turel mar­qué en même temps que le par­a­digme du petit gars du Paris pop­u­laire. Cet intérêt du cinéaste pour ces franges de la pop­u­la­tion n’a rien d’une quel­conque fas­ci­na­tion mal­saine : il a pour seule ambi­tion de leur don­ner une exis­tence et une dig­nité, avec l’empathie et l’hu­man­ité qui car­ac­térisent toute son œuvre.

Jean-Daniel Pollet – Melki/Léon : Trajectoires

Nais­sance d’un cinéaste

Les débuts du cinéaste n’ont rien de ceux d’un artiste mau­dit ou mar­gin­al. En pleine amorce de la Nou­velle Vague, Jean-Daniel Pol­let, l’un des cadets de celle-ci, frappe fort avec son pre­mier court-métrage. Il reçoit ain­si les éloges de « frères ». En mars 1959, Jean-Luc Godard écrit dans Les Cahiers du ciné­ma que Pourvu qu’on ait l’ivresse emprunte « la même ten­dresse que Ray­mond Que­neau » mais aus­si « la même féroc­ité que Jean Vigo ». Le par­rain n’est pas en reste, Jean-Pierre Melville délivre au réal­isa­teur débu­tant un com­men­taire aus­si élo­gieux qu’embarrassant : « Tu feras peut-être aus­si bien, mais en tout cas jamais mieux. » Comme beau­coup de ces jeunes cinéastes, le deux­ième film, un long-métrage, sera le plus dif­fi­cile. La Ligne de mire, dans lequel Claude Mel­ki est à l’af­fiche, ne sor­ti­ra jamais, ser­vant d’ar­gu­ment aux détracteurs de la Nou­velle Vague pour met­tre en valeur l’a­ma­teurisme de ces jeunes enragés. Mon­tée qua­tre fois, cette his­toire de cinq jeunes gens se livrant au traf­ic d’armes fini­ra dans une cor­beille. Et pour­tant, en 1965, Luc Moul­let, qui a pu assis­ter à une pro­jec­tion, le classe par­mi les dix meilleurs films sor­tis depuis la Libéra­tion. En 1960, le con­stat est pour­tant là, sans appel : sans vrai­ment per­dre crédit, Jean-Daniel Pol­let échoue néan­moins au seuil de son pre­mier long-métrage, tan­dis que d’autres pren­nent leur envol. À par­tir de ce moment, son par­cours passe, sinon par une mar­gin­al­ité, au moins par des chemins de tra­verse.

Excen­trement

L’his­toire de Léon est très sim­ple : mal­adi­ve­ment timide et mal­adroit, il n’ar­rive pas à séduire, même face aux pros­ti­tuées, le pas­sage à l’acte s’avère prob­lé­ma­tique. Telle est l’in­trigue de toute la saga, un ton comique au ser­vice d’une mélan­col­ie per­ma­nente à laque­lle Claude Mel­ki prête ses traits et son corps. Sociale­ment décalé et sub­al­terne, le posi­tion­nement du per­son­nage est accom­pa­g­né par une gram­maire visuelle et des moyens esthé­tiques qui ren­voient forte­ment à l’idée d’un dia­logue per­ma­nent entre cen­tre et périphérie. Léon est une présence qui nav­igue entre ces deux points, il trace une tra­jec­toire aiman­tée par un mou­ve­ment cen­tripète, mais con­stam­ment refoulée par une dynamique con­traire, cen­trifuge. Dès Pourvu qu’on ait l’ivresse et Gala, le rap­port à l’e­space de Léon obéit à cette dialec­tique. Le danc­ing, dans ces deux courts-métrages, appa­raît comme le lieu d’une lutte pour l’e­space, où se dévelop­pent des straté­gies spa­tiales et ter­ri­to­ri­ales avec l’idée de venir au cen­tre (la piste), sans cesse désamor­cée et mise en échec con­cer­nant Léon. L’idée de séduire et d’in­viter une demoi­selle à danser, manière indi­recte de rejoin­dre le cen­tre et la norme, obéis­sent à la même logique. Dans Pourvu qu’on ait l’ivresse, alors qu’il se trou­ve à un mariage (image même de la norme sociale), ce n’est que trav­es­ti qu’il parvient à inviter la mar­iée elle-même pour une danse. Il s’a­gi­rait donc d’un corps en trop, excen­tré, voué à évoluer au bord, en marge. Employé du danc­ing dans Gala, il est, à plusieurs repris­es, filmé en con­tre-plongée du haut d’une cloi­son qui occupe une par­tie de l’im­age : sen­ti­ment d’un corps vic­time d’écrase­ment mais aus­si d’isole­ment. Aus­si, der­rière un miroir, un trou dans un mur est dis­simulé, de manière à observ­er Dol­ly Bell dans sa loge. D’autres le rétribuent pour se rin­cer l’œil. Autant d’in­ter­mé­di­aires et d’ob­sta­cles qui frus­trent son rap­port à l’e­space et aux choses, tou­jours indi­rect et malaisé. Léon et son corps sont vic­times d’une per­pétuelle relé­ga­tion vers la marge.

Con­fine­ment

La tra­jec­toire se pour­suit dans le sketch de Paris vu par et dans L’amour c’est gai…. Mais après l’ex­cen­trement, Léon prend davan­tage la lumière, il est le sujet et l’ob­jet. Ce sont « ses » films et il y prend la parole (la seule chose que Pol­let recon­naît avoir appris à Mel­ki). Dans ces deux films, la ten­dance est au con­fine­ment du per­son­nage, dans des espaces fer­més. Celui de son domi­cile dans le pre­mier, dans un recoin de l’ap­parte­ment qu’il partage avec sa sœur dans le sec­ond. Dans le pre­mier cas, l’ex­térieur est éludé (Rue Saint-Denis), c’est un huis clos. Dans L’amour c’est gai, Léon accède peu à l’ex­térieur, et celui-ci s’avère hos­tile lorsqu’il s’y aven­ture : il est l’ob­jet de moqueries lorsqu’il se rend dans un café avec Arlette, qu’il con­voite. Sociale­ment et pro­fes­sion­nelle­ment, il est main­tenu dans des domaines sub­al­ternes : plongeur dans un restau­rant, tailleur à domi­cile dans l’autre. Léon ne parvient jamais aux choses qu’il entre­prend. Face à la pros­ti­tuée de Rue Saint-Denis, qui ne manque pas de l’im­pres­sion­ner, il ne passe pas à l’acte. Les dia­logues aus­si met­tent en valeur une ten­sion spa­tiale, notam­ment lorsqu’il évoque ses vacances annuelles en province, à Limo­ges. « Dans la ban­lieue de Limo­ges » pré­cise-t-il ensuite. Une sorte de dou­ble relé­ga­tion s’opère. Un été, il a voulu rejoin­dre la côte, mais la voiture est tombée en panne : retour dans la ban­lieue de Limo­ges. L’amour c’est gai… aggrave cette ten­dance au con­fine­ment, la venue d’Ar­lette le déplace de l’e­space excen­tré qui lui était réservé ; comme un corps en trop dans son pro­pre espace domes­tique, qui n’en est pas vrai­ment un pour lui.

Recen­trement et inachève­ment

L’Ac­ro­bate mar­que un change­ment et un retourne­ment con­sid­érables dans cette appréhen­sion de l’e­space : acces­sion à la piste, à la danse, à la séduc­tion. Si le réal­isa­teur ne signe pas une fin volon­taire de la saga, il ferme la boucle ouverte avec Pourvu qu’on ait l’ivresse en 1957. Le tan­go prend ici pos­ses­sion du corps de l’ac­teur, libère celui-ci et lui con­fère une extra­or­di­naire grâce dans des scènes phénomé­nales. Léon n’est plus dans le con­fine­ment, Pol­let le place en présence de lieux mul­ti­ples, la com­mu­ni­ca­tion entre l’in­térieur et l’ex­térieur est flu­ide (il habite un café amé­nagé en loge­ment, situé en rez-de-chaussée). Ce « recen­trement » du per­son­nage est d’ailleurs très explicite notam­ment dans l’étab­lisse­ment de bains-douch­es (le Fjord) où il tra­vaille. D’abord homme à tout faire, encore une fois sub­al­terne ; dans un plan sig­ni­fi­catif, il est placé sur un minus­cule tabouret sur le bord droit de l’im­age. À sa gauche, deux autres employés, vir­ils et moqueurs, atten­dent la clien­tèle sur un banc sta­ble et le font chuter de sa pré­caire assise. Plus tard, alors qu’il vit son ascen­sion par la danse, il devient gérant des bains et les deux zig­o­tos ont été remer­ciés : change­ment de statut et nou­velle place dans l’e­space, Léon quitte la périphérie et les espaces de relé­ga­tion. Si elle n’est pas rec­tiligne et s’avère ambiguë, L’Ac­ro­bate mar­que une rup­ture dans la tra­jec­toire de la saga. Celui-ci accède à des espaces qui lui ont été refusés jusque-là. Si on excepte une courte appari­tion de Claude Mel­ki dans Con­tretemps (1981), L’Ac­ro­bate s’avère être leur dernière col­lab­o­ra­tion et le point final de la saga Léon. Ce terme n’est absol­u­ment pas prémédité et Jean-Daniel Pol­let mèn­era plusieurs ébauch­es de scé­nario (« écrire pour Claude » dis­ait-il affectueuse­ment) pour pro­longer celle-ci. Mal­gré leur nom­bre, au moins cinq dont cer­tains très avancés, aucun des pro­jets ne pren­dra forme et Léon devient une fig­ure inachevée.

Pol­léon ?

Le par­cours du cinéaste Jean-Daniel Pol­let, recon­nu et mécon­nu, peut aus­si être désigné par une cer­taine mar­gin­al­ité, terme qu’il récuse tout en recon­nais­sant le décalage de son posi­tion­nement dans le champ ciné­matographique dès le début des années 1960. Ce dia­logue per­ma­nent entre cen­tre et périphérie par l’in­ter­mé­di­aire de son per­son­nage fétiche peut être perçu comme une sorte de présence de Pol­let à l’in­térieur de son œuvre. D’où la ques­tion de la rela­tion du cinéaste à son per­son­nage. Ces cou­ples sont, en quelque sorte, un genre ciné­matographique. Keaton, Chap­lin, Tati ou Moret­ti ont con­stru­it des œuvres où le cou­ple se fond en un « cinéaste-acteur-per­son­nage ». D’autres, comme Pol­let, choi­sis­sent la médi­a­tion d’un acteur, ce cas de fig­ure est dom­iné par la série emblé­ma­tique d’An­toine Doinel, alter-ego com­plexe et relatif de Truf­faut. Le cas Doinel est toute­fois à dis­soci­er de celui de Léon. L’al­liance avec le cinéaste a quelque chose d’u­nique, elle est ailleurs : « parce que c’est lui, parce que c’est moi ». Voilà com­ment le réal­isa­teur répondait à une demande d’ex­pli­ca­tion sur cette saga et ce rap­port à son comé­di­en. Ce qui sig­ni­fie notam­ment que sans Mel­ki, Pol­let ne ferait pas de comédies, et que sans Pol­let, Mel­ki pas de ciné­ma. Cette forte inter­dépen­dance explique, au moins en par­tie (le manque de sérieux et de pro­fes­sion­nal­isme sur les plateaux en est une autre), la mod­este car­rière du comé­di­en en dehors de sa col­lab­o­ra­tion avec son décou­vreur (elle se lim­ite à quelques « piges », notam­ment chez Luc Moul­let, ce qui s’im­pose comme une évi­dence). Mel­ki n’est pas la présence nar­cis­sique, même rel­a­tive, de Jean-Daniel Pol­let à l’écran en tant qu’en­tité auto­bi­ographique, mais n’est pour­tant pas autre chose qu’un alter ego aus­si évi­dent qu’am­bigu. On a pour­tant mesuré toute la dis­tance qui sépare le cinéaste aus­si bien de Mel­ki que de Léon, mais il s’ag­it indé­ni­able­ment d’un « dou­ble » et d’un por­trait en creux de Pol­let, d’une présence. Dans L’Ac­ro­bate, la let­tre « L » est imprimé sur son habit de tra­vail, dans un autre plan, sur le même, la let­tre « P ». Le thème du miroir et de la réversibil­ité tra­verse toute la saga mais aus­si toute l’œu­vre de Jean-Daniel Pol­let.

La saga Léon et « l’autre filmographie » : Correspondances

Des fil­mo­gra­phies ?

La « veine Mel­ki » ne représente qu’un pan de l’é­clec­tique fil­mo­gra­phie de Jean-Daniel Pol­let. Il ne s’ag­it pas de celle qui dis­pose des faveurs des com­men­ta­teurs davan­tage portés vers les essais, sans doute parce que l’am­bi­tion ciné­matographique y est plus directe et évi­dente. Le mépris n’est même pas très loin pour juger cette saga Mel­ki com­posée de « films doux-amers et sym­pa­thique­ment pop­ulistes », c’est en tout cas ce que l’on lit dans le Dic­tio­n­naire du ciné­ma de Jean-Loup Passek. Quelle est donc cette « autre fil­mo­gra­phie » de Jean-Daniel Pol­let ? Elle se com­pose d’es­sais ciné­matographiques, un ter­rain où le cinéaste, qui se rêvait écrivain, trou­ve un ter­rain fer­tile pour nouer une riche rela­tion entre ciné­ma et lit­téra­ture. Sig­nalons qu’il ne s’a­gi­ra pas ici d’être exhaus­tif sur ce point, mais ce lien est inau­guré avec Méditer­ranée en 1963 et Bas­sae l’an­née suiv­ante, lorsqu’il se lie avec les écrivains de la revue Tel Quel, proche de l’a­vant-garde lit­téraire. Le texte et la voix-off de ces deux films sont ain­si ceux de Philippe Sollers, et Jean Thibaudeau devient à cette époque un ami ain­si qu’un col­lab­o­ra­teur réguli­er du cinéaste. Ce dernier réalise une sin­gulière et intri­g­ante adap­ta­tion du Hor­la (1966) de Mau­pas­sant avec Lau­rent Terzi­eff et s’in­spire du per­son­nage de Robin­son Cru­soé dans Tu imag­ines Robin­son (1968) avec Tobias Engels. Dans L’Or­dre (1974), en col­lab­o­ra­tion avec le soci­o­logue Mau­rice Born, Pol­let donne la parole et un vis­age aux lépreux de l’île grecque de Spina­lon­ga. Cette fil­mo­gra­phie est guidée par une authen­tique dimen­sion poé­tique qui se man­i­feste pour une capac­ité à trans­fig­ur­er ce qui se présente à la caméra. La mélan­col­ie, la réen­chante­ment du réel, le temps et, pour une bonne par­tie, l’isole­ment con­stituent les thèmes priv­ilégiés. Deux élé­ments de fas­ci­na­tion peu­plent cette veine de son œuvre : la Grèce et la Méditer­ranée. Ce ciné­ma de poésie est en quelque sorte con­sacré par Et Dieu sait quoi (1995), film inspiré de Fran­cis Ponge. L’ensem­ble de ces œuvres s’en­vis­age comme un dia­logue per­pétuel entre le visuel et le textuel. Après L’Ac­ro­bate en 1976, Jean-Daniel Pol­let ne parvient plus à écrire pour pro­longer la saga Léon, cette veine poé­tique et lit­téraire devient donc, involon­taire­ment, la seule. Au « pop­ulisme » des fic­tions clas­siques, on oppose donc cette ten­dance plus ambitieuse, par­fois même taxée d’in­tel­lec­tu­al­isme pré­ten­tieux. Or, plutôt que d’op­pos­er ces deux fil­mo­gra­phies, il est sans doute plus juste et cohérent d’être atten­tif aux élé­ments trans­ver­saux aus­si bien esthé­tiques que thé­ma­tiques qui par­courent cette œuvre.

Décen­trement, soli­tude et mélan­col­ie

Jean-Daniel Pol­let est une fig­ure du décen­trement, faisant notam­ment de la Méditer­ranée son cen­tre et de la Grèce, plus qu’une patrie d’adop­tion, un refuge. Décen­trement géo­graphique mais aus­si social, comme cela a été vu. Lui-même fut donc par­cou­ru par cette dynamique cen­trifuge, le tour­nage de Méditer­ranée en est une expres­sion exem­plaire : la tra­ver­sée de dix-sept fron­tières à bord d’une Peu­geot 403 avec une caméra et un assis­tant (Volk­er Schlön­dorff). C’est cer­taine­ment cette même dynamique qui l’a con­duit à porter son regard en direc­tion du métis­sage et du cos­mopo­lite, deux com­posantes essen­tielles de Pourvu qu’on ait l’ivresse et de Gala, mais aus­si des élé­ments con­sti­tu­tifs de la per­son­ne de Claude Mel­ki. Ensuite, la soli­tude et l’isole­ment d’in­di­vidus main­tenus dans une mar­gin­al­ité aus­si bien sociale que spa­tiale tra­verse toute son œuvre, jusqu’à lui-même, invalide (un très grave acci­dent, il est ren­ver­sé par un train en avril 1989) et malade (il est sous assis­tance res­pi­ra­toire), con­damné à un immo­bil­isme dans sa ferme du Cadenet en Provence. Y a‑t-il plus forte expres­sion de cette mar­gin­al­ité que celle les lépreux con­finés dans une île ou bien de son Robin­son réin­ven­té ? Con­cer­nant L’Or­dre, la mar­gin­al­ité obéit à un mou­ve­ment dou­ble. D’abord celui de l’en­fer­me­ment sur Spina­lon­ga, l’île des lépreux où ceux-ci avait con­sti­tué une (con­tre ?) société où Rai­mon­dakis fai­sait office d’au­torité. Ensuite par le rel­o­ge­ment de ceux-ci à Athènes à par­tir de 1958, dans un espace amé­nagé et délim­ité d’où ils peu­vent néan­moins sor­tir libre­ment, mais où sont finale­ment recréées les con­di­tions de l’en­fer­me­ment. On ne peut ici que con­stater les liens thé­ma­tiques évi­dents avec Léon, un corps excen­tré et con­finé tout au long de la saga, même si, on l’a vu, cette sit­u­a­tion évolue dans L’Ac­ro­bate. Il n’en con­stitue pas moins, de même que Robin­son ou les habi­tants de Spina­lon­ga, une puis­sante expres­sion de la mélan­col­ie, qui est sans doute aus­si celle de Jean-Daniel Pol­let qui con­sid­ère le genre humain comme « mau­dit ».

L’im­muable

Lorsqu’il s’adonne au jeu de l’al­pha­bet dans Tours d’hori­zon. Jean-Daniel Pol­let, deux mots, curieux hasard, cohab­itent à la let­tre M : Méditer­ranée et Mel­ki. Pour la pre­mière, il répond : « source de tout ». Pour le sec­ond : « mer­veille ». Ici inter­vient l’idée que le cinéaste ne hiérar­chise pas ce qu’il choisit de présen­ter à la caméra. Il s’ag­it aus­si de ne pas oubli­er les cir­con­stances de la ren­con­tre entre les deux êtres et le vis­age métis­sé de son comé­di­en fétiche n’est peut-être rien moins qu’une incar­na­tion de la Méditer­ranée. Que la chose soit humaine, minérale ou un élé­ment du paysage, elle est avant tout un motif pour le cinéaste. Pour Pol­let, ces élé­ments exis­tent à l’é­tat brut, ils n’ont pas besoin d’être beaux, la caméra se charge de les trans­fig­ur­er et ce qui existe totale­ment est beau par essence : il ne filme pas les choses belles, il les rend belles, leur donne dig­nité et jus­tice. C’est ain­si que sont placés sur un même plan le tem­ple grec de Bas­sae, les faces minérales des lépreux de Spina­lon­ga ou le vis­age de Mel­ki. Ces trois entités sont égale­ment filmées comme étant immuables. Cela va de soi pour les ruines du Tem­ple, mais il en est de même pour les lépreux, impres­sion par­fois ren­for­cée par l’usage du noir et blanc pour capter la trag­ique beauté, notam­ment de Rai­mon­dakis. Ce dernier, dans un plan de L’Or­dre, se fond avec le mur au deux­ième plan. Si Mel­ki suit une tra­jec­toire évo­lu­tive de films en films, celui-ci garde quelque chose, lui aus­si, d’im­muable. Il n’est pas saisi comme Antoine Doinel à plusieurs âges de la vie. Léon est un motif et Pol­let entre­prend une vari­a­tion autour de celui-ci.

L’éter­nel

La rela­tion esthé­tique de Pol­let au temps per­met égale­ment de reli­er l’ensem­ble de la fil­mo­gra­phie. Dans Ceux d’en face (2001), une jeune fille est chargée d’or­don­ner les pho­togra­phies de son ami en vue d’une expo­si­tion. Par­mi elles, on retrou­ve des images du présent, notam­ment de l’ac­tu­al­ité, et des films passées : paysages (ceux de Méditer­ranée notam­ment), vis­ages (ceux des lépreux et bien enten­du celui de Mel­ki), ruines (le tem­ple de Bas­sae). S’or­gan­ise une sorte de requiem basé sur cette icono­gra­phie en par­tie surgie du passé, une lutte con­tre le temps d’un cinéaste con­damné à l’im­mo­bil­ité par la mal­adie. Il s’ag­it plus d’une volon­té de don­ner un présent à ces images que d’établir un retour vers le passé. Mel­ki, décédé en 1990, appar­tient à ce bloc tem­porel d’im­ages. Aus­si la réitéra­tion des mou­ve­ments d’ap­pareil, et du textuel dans bien des films, est un motif per­ma­nent dans le ciné­ma de Jean-Daniel Pol­let. Au sein de son œuvre, cette gram­maire visuelle s’or­gan­ise notam­ment autour du trav­el­ling, par­fois cir­cu­laire, qui forme des boucles répéti­tives au sein des films, mais aus­si entre les films, jetant ain­si un pont entre eux. Dans Dieu sait quoi, cette cir­cu­lar­ité est renou­velée et trou­ve une sorte d’aboutisse­ment. Un procédé mécanique fait tourn­er les choses, si chères à Fran­cis Ponge qui inspire le film, devant la caméra fixe. On retrou­ve ici l’im­muable mais aus­si la périphérie : on regarde l’ob­jet au cen­tre, inac­ces­si­ble, depuis la marge. On tourne autour du monde, le monde ne tourne pas autour de nous. Comme pour Léon, l’ac­cès aux choses est frus­tré. Ces boucles sont autant de défis lancés à l’é­coule­ment inex­orable du temps. Il est pos­si­ble, par exem­ple, de met­tre en rela­tion Méditer­ranée et L’Ac­ro­bate. Le pre­mier est fondé sur cette réitéra­tion d’une dizaine de plans (un vis­age féminin se regar­dant dans un miroir, une falaise, une fil­lette morte dans un hôpi­tal…) résul­tant du voy­age entre­pris autour de cette mer à tra­vers 17 pays. Si le sec­ond n’est pas basé sur la seule répéti­tion, puisqu’il suit une nar­ra­tion clas­sique, le cours de danse est néan­moins représen­té à plusieurs repris­es par un même trav­el­ling, très étiré, face au miroir de la piste. La saga Léon, certes d’une manière moins sys­té­ma­tique, n’est donc pas dépourvue de cette réitéra­tion qui tra­verse l’œu­vre du réal­isa­teur et la fig­ure de Claude Mel­ki s’y inscrit en fil­igrane et par­fois même s’in­vite au sein de cette « autre » fil­mo­gra­phie, Ceux d’en face mais aus­si Con­tretemps. Il y a donc bien étanchéité, cir­cu­la­tion et cor­re­spon­dance entre les œuvres, nonob­stant la diver­sité. La veine Mel­ki n’est aucune­ment une périphérie au sein de cette fil­mo­gra­phie guidée par le sen­si­ble, l’in­tu­itif et l’é­mo­tion­nel.