Au début de Venez voir, le vis­age d’Itsaso Arana, émue par la mélodie d’un pianiste, se dévoile au sein d’un plan dont la durée étirée per­met de dis­cern­er pro­gres­sive­ment cer­tains détails, qu’il s’agisse de sa manière de pin­cer dis­crète­ment son cou, de ses brefs sourires ou encore de son regard qui brille légère­ment. Les scènes de con­cert, récur­rentes dans le ciné­ma de Jonás True­ba[1], cap­turent avec une grande sen­si­bil­ité la météorolo­gie intérieure des per­son­nages, les vis­ages étant filmés à la manière de paysages dont on ne se lasse pas d’observer les mul­ti­ples vari­a­tions. On peut y décel­er naturelle­ment le désir de met­tre en valeur l’expression des sen­ti­ments (qui est le motif pro­fond du voy­age des amis dans le bien nom­mé Les Exilés roman­tiques). Venez voir s’achève d’ailleurs par un écoule­ment (d’urine) occa­sion­nant un mou­ve­ment inverse de remon­tée des eaux (les larmes) et, par exten­sion, des émo­tions. Le vis­age de l’actrice, tel un ciel tra­ver­sé par des vents con­traires, devient alors le théâtre d’une véri­ta­ble épiphanie. Ces dif­férentes sécré­tions sont par ailleurs l’expression de la dimen­sion « liq­uide » d’une œuvre dans laque­lle chaque film ou presque pos­sède son pro­pre cours d’eau, qu’il s’agisse de la riv­ière dans laque­lle se baigne la pro­tag­o­niste d’Eva en août, des flots sur lesquels voguent les amoureux de Qui à part nous ou encore du lac d’Annecy où s’achève le périple des Exilés roman­tiques. Les per­son­nages se jet­tent à l’eau au sens pro­pre comme au fig­uré, en prenant le risque du ridicule. Eva (Itsaso Arana) ose ain­si témoign­er son admi­ra­tion à un groupe de musique, là où Pablo (Francesco Car­ril), rechig­nant d’abord à suiv­re ses cama­rades en boîte dans La Recon­quista, se lance finale­ment dans une choré­gra­phie aus­si mal­adroite qu’audacieuse. Cette danse appa­raît rétro­spec­tive­ment d’autant plus libéra­trice qu’adolescent, il affir­mait préfér­er « les attrac­tions ter­restres » où ses « pieds touchent le sol » : renonçant à exercer tout con­trôle pour enfin lâch­er prise, la scène donne alors le sen­ti­ment d’assister à un véri­ta­ble envol. L’un des plus beaux frag­ments de la fil­mo­gra­phie de Jonás True­ba, situé à la fin des Exilés roman­tiques, repose sur le même principe : au Jardin du Lux­em­bourg, l’espagnol Vito (Vito Sanz) entre­prend de déclar­er sa flamme à une jeune parisi­enne dans un français par­ti­c­ulière­ment mal­adroit. Le per­son­nage, osant à peine regarder son inter­locutrice dans les yeux, boule­verse alors par sa timid­ité, l’intensité de ses sen­ti­ments ain­si que par son courage, qui le mène au bout de son entre­prise mal­gré son échec. À tra­vers ces sauts dans le vide, l’identité des per­son­nages évolue et témoigne de leur capac­ité à se réin­ven­ter au fil du temps.  

Éloge de l’incertain

On observe une sem­blable plas­tic­ité au sein des réc­its qui, ouverts à l’imprévu, avan­cent égale­ment à tâtons. Les nuits d’Eva en août et de La Recon­quista, de même que l’itinéraire des Exilés roman­tiques, con­nais­sent ain­si un développe­ment hasardeux, fluc­tu­ant au gré des ren­con­tres et des cir­con­stances. Les films du cinéaste sem­blent eux aus­si s’inventer au fur et à mesure, comme le pointe le sous-titre des Exilés roman­tiques, « una pel­lic­u­la roda­da sobre la mar­cha », que l’on pour­rait traduire par « un film tourné en cours de route ». Qui à part nous donne en par­ti­c­uli­er l’impression d’assister à la fab­rique d’une œuvre, que ce soit à tra­vers les scènes de répéti­tion ou les échanges entre Jonás True­ba et ses acteurs à pro­pos du film. On assiste à un dia­logue sim­i­laire dans Los Ilu­sos où le cinéaste et l’une des actri­ces expri­ment leurs doutes au sujet de ce qu’ils sont en train de tourn­er. Le long-métrage donne égale­ment à voir les claps ain­si que dif­férentes pris­es d’une même scène. Chaque film appa­raît de la sorte comme une somme d’hésitations que Jonás True­ba, loin de vouloir mas­quer, va inté­gr­er à la matière de son ciné­ma, dont la beauté réside en par­tie dans le fait de sub­limer l’incertitude.

Ses films oscil­lent de fait sou­vent entre deux pôles et préfèrent suiv­re une mul­ti­plic­ité de direc­tions plutôt qu’une voie unique. S’il était déjà ques­tion de « vivre deux vies » dans une chan­son de La Recon­quista inter­prétée par Rafael Berrio, on retrou­ve ce modus viven­di chez l’un des ado­les­cents de Qui à part nous dont l’apparence traduit le con­flit intérieur, entre une facette sobre (le vis­age rasé, la chemise unie) et une autre excen­trique (des cheveux teints en bleu, une chemise à motifs). Plutôt que de choisir l’une ou l’autre, le jeune San­cho Jav­iérez fait le choix d’embrasser ces deux iden­tités qui n’en for­ment alors plus qu’une. Il s’agit pour les per­son­nages de trou­ver leur sin­gu­lar­ité pro­pre, tout en com­posant avec des attentes (celles de la famille ou du groupe) qui men­a­cent par­fois de la diluer. Le motif de la mosaïque, de l’ensemble de vignettes de Miniat­uras (2011) jusqu’à la fenêtre de dis­cus­sion Zoom de Qui à part nous, traduit notam­ment cette dialec­tique entre l’individu et le col­lec­tif, en for­mant un ensem­ble à par­tir d’éléments hétérogènes.

Circulations

Chez True­ba, la flu­id­ité découle par ailleurs d’une har­monie entre les êtres, dont l’union s’incarne aus­si bien dans le cer­cle des danseurs de La Recon­quista, des ado­les­cents de Qui à part nous que des spec­ta­teurs d’un con­cert dans Los Ilu­sos. Ces dif­férents groupes for­ment autant de com­mu­nautés qui, réu­nies autour d’un même pro­jet ou d’affects sim­i­laires, font l’expérience d’un décen­trement. Les films n’édulcorent pas pour autant les rap­ports par­fois dif­fi­ciles qui se tis­sent entre les per­son­nages : dans une scène par­ti­c­ulière­ment cru­elle de Qui à part nous, le timide Pablo est par exem­ple l’objet d’une mau­vaise blague de la part d’une cama­rade de classe qui, à la suite d’un pari, se lance dans une fausse déc­la­ra­tion d’amour. De la même manière, Venez voir révèle une cer­taine apprêté (le per­son­nage inter­prété par Vito Sanz se révèle un peu amer, à l’image des fruits de l’arbre dans le jardin), dévoilant des liens dis­ten­dus que le film va tâch­er de resser­rer. À l’occasion d’un repas, puis d’une prom­e­nade bucol­ique, les trente­naires met­tent leurs dif­férents de côté au prof­it d’une recon­fig­u­ra­tion des rap­ports : à mesure que les duos per­mu­tent, entre cloi­son­nement gen­ré ou inver­sion des cou­ples, les rela­tions appa­rais­sent sous un jour nou­veau.

Même s’ils con­stituent un ensem­ble hétéro­clite, les films de True­ba organ­isent plus net­te­ment encore la cir­cu­la­tion d’une œuvre à l’autre d’élé­ments très pré­cis. Par­mi les cor­re­spon­dances les plus évi­dentes, on remar­quera la présence des mêmes acteurs et actri­ces, qu’il s’agisse d’Itsaso Arana (La Recon­quista, Eva en août et Venez voir), Vito Sanz (Los Exil­i­a­dos roman­ti­cos, Los Ilu­sos, Eva en août et Venez voir) ou encore des jeunes Can­dela Recio et Pablo Hoyos, pas­sant de La Recon­quista à Qui à part nous. On retrou­ve aus­si cer­taines sit­u­a­tions ana­logues (la boîte dans laque­lle on entre grâce à un mot de passe dans Eva en août et La Recon­quista), musiques (le morceau de Rafael Berrio « Quien lo impi­de », qui donne son titre orig­i­nal à Qui à part nous, appa­raît déjà dans La Recon­quista) ou motifs (des ouvrages philosophiques, poli­tiques ou lit­téraires sont ain­si régulière­ment cités par l’intermédiaire des car­tons ou des dia­logues). Les per­son­nages de Jonás True­ba font tous preuve d’une même dif­fi­culté à entr­er dans le monde adulte, et ce quel que soit leur âge, à l’image de ce per­son­nage des Exilés roman­tiques qui repousse la fin de sa thèse pour ne pas avoir à pren­dre de déci­sion. Dans Venez voir, on peut voir dans les réti­cences de Guiller­mo (Vito Sanz) à partager les choix d’un cou­ple d’amis (emmé­nag­er dans une mai­son à la cam­pagne, fonder une famille), le refus d’une vie toute tracée. Sans jamais vers­er dans la nos­tal­gie ou l’enfantillage, la vital­ité du ciné­ma de Jonás True­ba s’inscrit de fait dans l’expérience d’un con­stant déracin­e­ment, où rien n’est jamais tout à fait assigné à une place fixe.

Notes

Notes
↑1 Dans La Recon­quista, une jeune femme invite son amour de jeunesse à l’accompagner au con­cert de son père (Rafael Berrio). Les per­for­mances ont lieu aus­si bien en plein air (Eva en août, Qui à part nous) que dans l’intimité d’un apparte­ment (Los Ilu­sos).