À l’occasion de la rétro­spec­tive que lui con­sacre le Cen­tre Pom­pi­dou, Jonás True­ba présente Vis­til­las, un moyen-métrage inédit com­mandé par le musée dans le cadre de sa col­lec­tion « Où en êtes-vous ? ». Con­sti­tué de frag­ments épars de son quo­ti­di­en enreg­istrés à l’iPhone, ce jour­nal filmé rend un hom­mage explicite au ciné­ma de Jonas Mekas, dont il reprend plusieurs car­ac­téris­tiques : accéléra­tion vidéo évo­quant la vitesse des films tournés à 18 images par sec­onde, accom­pa­g­ne­ment au piano, com­men­taires des images et réflex­ions apho­ris­tiques en off, etc. Même la voix du cinéaste espag­nol, qui s’exprime ici en français, évoque la façon dont Mekas par­le anglais avec un fort accent litu­anien. À l’écran, les images plus ou moins trem­blées défi­lent par à‑coups, dans un pré­cip­ité de sen­sa­tions fugaces où s’enchaînent des couch­ers de soleil, un vol de mou­ettes, des fleurs, ou encore la pho­togra­phie furtive de Kim Min-hee dans La Roman­cière, le film et le heureux hasard. De ce flux émer­gent quelques vis­ages recon­naiss­ables : celui d’Itsaso Arana, com­pagne du cinéaste et actrice récur­rente depuis La Recon­quista, mais aus­si ceux des ado­les­cents un peu plus âgés de Qui à part nous, ou de son com­pa­tri­ote, José Luis Guerín. L’exercice offre un petit espace d’expérimentation qui, sous son apparence de légèreté ludique, éclaire la con­cep­tion du ciné­ma de son auteur, que l’on pour­rait résumer sim­ple­ment et peut-être naïve­ment par cette for­mule : « le ciné­ma, c’est la vie ». Cette fer­veur est pal­pa­ble tout au long de l’ouvrage dirigé par Eva Markovits (passée par Critikat puis les Cahiers du ciné­ma) et Judith Revault d’Allones, Jonás True­ba — Le ciné­ma c’est vivre trois fois plus, qui réu­nit plusieurs entre­tiens avec le cinéaste et ses col­lab­o­ra­teurs, de nom­breuses pho­tos de tour­nage, des extraits de son jour­nal et un essai de Mar­cos Uzal. True­ba y revient juste­ment sur son admi­ra­tion pour Mekas : « Je me recon­nais tout à fait en Mekas, qui dit à un moment qu’il n’a plus besoin de caméra, qu’il trou­ve la vie telle­ment ciné­matographique qu’il n’a plus besoin de ciné­ma pour en faire et pour vivre. […] Je pense que le ciné­ma est dans la vie et la vie dans le ciné­ma. Cette approche ciné­matographique de la vie, qui est en fait une espèce d’hyper con­science de la vie, se dis­tingue de la cinéphilie au sens d’une éru­di­tion.[1] » L’évocation dans son jour­nal de Peter Hut­ton et Nathaniel Dorsky, dont l’esthétique en plans fix­es vise à cap­tur­er de petites épipha­nies sen­sorielles, con­firme l’hypothèse : cette approche irrigue souter­raine­ment l’ensemble de ses films de fic­tion, qui sont l’écrin de micro-événe­ments sai­sis comme autant de « glimpses of beau­ty » arrachés à l’é­coule­ment du temps.

Au fil de ses pro­pos, True­ba revient sans cesse à cette notion de « vie » :  filmer doit non seule­ment inten­si­fi­er l’existence en célébrant ces éclats de beauté, mais doit aus­si con­stituer en soi une expéri­ence joyeuse, humaine et col­lec­tive. Si une telle approche se prête naturelle­ment au doc­u­men­taire diariste ou expéri­men­tal à la Mekas, elle paraît plus dif­fi­cile à con­cili­er avec les con­traintes du ciné­ma de fic­tion. C’est pré­cisé­ment pour relever ce défi qu’a été créée la société indépen­dante de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion Los Ilu­sos, au sein de laque­lle True­ba et ses cama­rades (comé­di­ens comme tech­ni­ciens) défend­ent une cer­taine idée du ciné­ma opposée aux logiques d’écriture et de réal­i­sa­tion habituelles. Les entre­tiens s’attachent avant tout à retrac­er le proces­sus de fab­ri­ca­tion de chaque film, resti­tu­ant la dynamique de groupe qui les a ani­més, plutôt que de s’attarder sur des choix pré­cis de mise en scène – un déficit ana­ly­tique par­fois frus­trant, que vient toute­fois com­penser l’essai de Mar­cos Uzal à la fin de l’ouvrage. La réflex­ion de True­ba est avant tout tournée vers sa pra­tique et sem­ble s’adresser en pri­or­ité à de jeunes cinéastes. Dans la lignée du col­lec­tif argentin El Pam­pero Cine, le « groupe ilu­so » s’attache à repenser les mod­èles de pro­duc­tion dom­i­nants, de la fig­ure de l’auteur démi­urgique à la hiérar­chie des postes qu’elle implique, afin de pro­mou­voir un « ciné­ma pos­si­biliste », fondé sur ce qu’il est pos­si­ble de faire avec des moyens lim­ités.

Désapprendre

Un film en par­ti­c­uli­er joue un rôle déter­mi­nant dans l’approche que va dévelop­per True­ba : Los Ilu­sos, son deux­ième long-métrage, ou plutôt son « film zéro » pour repren­dre ses pro­pres ter­mes. Après l’expérience frus­trante d’un tour­nage en stu­dio soumis aux con­traintes d’une pro­duc­tion clas­sique (Todas las can­ciones hablan de mí), True­ba racon­te avoir conçu son pro­jet suiv­ant comme une véri­ta­ble réin­ven­tion de sa manière de faire : « J’ai dit très explicite­ment à mon équipe : “Pour le deux­ième film, on vous attend au tour­nant, c’est un défi pour tout le monde. On ne va pas faire de deux­ième film, on repart en arrière, on fait le film zéro, on ne va pas s’améliorer, on va dés­ap­pren­dre.”[2] » Los Ilu­sos (qui donne son nom à la société de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion créée à l’occasion) est une sorte d’art poé­tique où True­ba pose de façon rad­i­cale les grands principes qui vont guider non seule­ment son esthé­tique, mais aus­si le mode de fab­ri­ca­tion de ses futurs films. Tourné pen­dant plusieurs mois sur les temps libres de chaque mem­bre de l’équipe, il est le fruit d’une aven­ture col­lec­tive entre amis qui revendique une forme d’amateurisme. Le proces­sus de créa­tion est ain­si exhibé : les tech­ni­ciens appa­rais­sent régulière­ment à l’écran, les claps sont par­fois con­servés dans les plans, des enreg­istrements doc­u­men­taires se mêlent aux ébauch­es de fic­tion. Comme le souligne Mar­cos Uzal, cette esthé­tique arti­sanale évoque le Philippe Gar­rel d’Elle a passé tant d’heures sous les sun­lights, où la réal­i­sa­tion du film est mise sur le même plan que l’existence intime de ceux qui le font. Dans l’épilogue, une prise doc­u­men­taire offre une image emblé­ma­tique de cette con­cep­tion d’un ciné­ma ouvert à la nature chao­tique de la vie : des bébés s’emparent des micros et s’amusent, entor­tillés dans les ban­des mag­né­tiques des cas­settes vidéo.

Il s’agit moins de cir­con­scrire une méth­ode (les films suiv­ants adopteront une forme nar­ra­tive plus clas­sique) que de pos­er les bases éthiques d’un ciné­ma per­son­nel, qui refuse de se com­pro­met­tre avec les con­ven­tions imposées par l’industrie. Cette approche s’étend d’ailleurs à la dis­tri­b­u­tion : non seule­ment True­ba et son équipe se détour­nent des cir­cuits de dif­fu­sion tra­di­tion­nels, préférant accom­pa­g­n­er les films lors de séances spé­ciales dans une poignée de salles espag­noles, mais ils conçoivent eux-mêmes affich­es et ban­des-annonces avec des choix orig­in­aux, affran­chis des impérat­ifs pro­mo­tion­nels habituels. Pour Venez voir, par exem­ple, l’affiche espag­nole se lim­ite au titre du film, lais­sant sim­ple­ment réson­ner l’invitation adressée aux spec­ta­teurs, tan­dis que la bande-annonce ne mon­tre aucune image du film pour se con­tenter de plans de couliss­es tournés en Super 8. Tout au long des entre­tiens, True­ba affirme ain­si sa vision, qui transparait aus­si dans l’une des notes de son jour­nal : « Cohérence entre soi-même et ses actes, entre la per­son­ne et le cinéaste, ou entre la per­son­ne que l’on est et le film que l’on réalise. Les cinéastes que j’admire le plus sont ceux qui me font ressen­tir cette cohérence entre la per­son­ne et l’œuvre. Et ceux que j’ai le plus détestés sont ceux qui lais­sent claire­ment transparaitre cette inco­hérence (pour ne pas dire cynisme ou hypocrisie)[3]. »

Même dans Eva en août, écrit et pro­duit dans des con­di­tions plus clas­siques, le scé­nario ne se réduit pas à un exer­ci­ce intel­lectuel ou abstrait : il est con­stru­it avant tout à par­tir d’expériences vécues, True­ba et Arana écrivant dans le même cadre madrilène esti­val où se déroule l’action du film. L’entrée du 19 août 2017, dans le jour­nal de True­ba, en offre un exem­ple avec un élé­ment qui sera inté­gré à la fic­tion : « On passe par le via­duc de Ségovie, en pen­sant à l’une des séquences clés du film, sa ren­con­tre avec Vito. Itsaso essaie de se gliss­er de l’autre côté de la bar­rière anti-sui­cide. Elle est très drôle.[4] » Pour ses autres films, la remise en cause des étapes clas­siques du proces­sus créatif, et en pre­mier lieu du scé­nario, est plus affir­mée. Ce dernier appa­raît aux yeux de True­ba comme un instru­ment d’autorité, une manière d’imposer la vision d’un auteur démi­urgique, là où il souhaite que le film émerge d’une démarche col­lec­tive. Les idées cir­cu­lent alors prin­ci­pale­ment au fil de dis­cus­sions avec cha­cun de ses col­lab­o­ra­teurs : « Écrire un scé­nario, qua­tre-vingt-dix pages reliées, avec des titres de séquences, je l’ai fait pour mon pre­mier film, Todas las can­ciones hablan de mí, pour Eva en août– où nous avons dû en écrire un sans vrai­ment nous y tenir – et pour Sep­tem­bre sans atten­dre. Sinon, pour aucun autre film. […] Pour les autres, je n’ai jamais écrit de texte à don­ner à l’équipe ou aux acteurs. J’écris en per­ma­nence, mais je trans­mets à l’équipe de vive voix, orale­ment.[5] »

Cette manière de tra­vailler influe directe­ment sur la con­cep­tion du per­son­nage ; une notion que True­ba récuse d’ailleurs volon­tiers en affir­mant vouloir avant tout filmer les per­son­nes qu’il aime. Si son ciné­ma a sou­vent été rap­proché de celui de Rohmer, l’affinité tient peut-être autant à l’esthétique qu’à la fab­rique même des films. Au tra­vail avec Éric Rohmer, livre d’entretiens de Vic­to­rien Daoût récem­ment pub­lié chez Capric­ci, doc­u­men­tait pré­cisé­ment la façon dont Rohmer cul­ti­vait une porosité entre le tour­nage et la fic­tion en écrivant des rôles sur mesure pour ses actri­ces, à par­tir de con­ver­sa­tions menées autour d’une tasse de thé. Marie-Chris­tine Bar­rault le résumait ain­si : « Il n’engage pas les acteurs pour ce qu’ils savent faire, il les engage pour ce qu’ils sont.[6] » Dans cette per­spec­tive, l’acteur n’est plus som­mé d’interpréter un rôle entière­ment conçu par le réal­isa­teur, mais devient par­tie prenante du proces­sus créatif. Plus encore, le livre met en lumière la manière dont d’autres mem­bres de l’équipe, notam­ment la cos­tu­mière Lau­ra Renau et le directeur artis­tique Miguel Ángel Rebol­lo, con­tribuent à « tir­er [les per­son­nages] du côté de la fic­tion[7] ». Renau souligne ain­si que les vari­a­tions entre les per­son­nages incar­nés par Itsaso Arana passent en grande par­tie par le cos­tume, conçu pour la déplac­er à chaque film hors de sa zone de con­fort et inven­ter avec elle des per­son­nal­ités et des styles légère­ment dis­tincts. Se des­sine une con­cep­tion plus hor­i­zon­tale de l’auteur, même si celui-ci con­serve une place cen­trale, ce qu’explicite Itsaso Arana : « Dans cette impul­sion col­lec­tive, je ressen­tais une grande sim­i­lar­ité avec les dynamiques que j’avais moi-même menées au théâtre, peut-être à la nuance près que dans leur cas, c’est davan­tage cen­tral­isé autour de la fig­ure de Jonás, cha­cun ayant un rap­port indi­vidu­el avec lui.[8] »

Hors de soi

Reste à savoir com­ment cette éthique, déployée lors de l’élaboration des films, se traduit con­crète­ment à l’écran. En ce sens, l’essai de Mar­cos Uzal se révèle per­ti­nent : il per­met de con­sid­ér­er le dis­cours de True­ba et de ses col­lab­o­ra­teurs depuis une approche cri­tique, c’est-à-dire au plus près des films eux-mêmes. Il souligne ain­si la place sin­gulière qu’occupe Qui à part nous dans la fil­mo­gra­phie : par sa durée démesurée, il con­tribue à l’invention d’une forme pro­to­typ­ique qui met con­crète­ment en œuvre les principes du col­lec­tif, en ouvrant un espace où chaque ado­les­cent n’est plus un sim­ple objet doc­u­men­taire, mais un sujet créa­teur par­tic­i­pant active­ment à l’élaboration du film – ce qu’Uzal résume : « Leurs his­toires, dis­cus­sions, sen­ti­ments, pen­sées s’agrègent d’une manière libre et organique dans une con­struc­tion hétérogène et mou­vante – tout le con­traire d’un dis­posi­tif, avec ce que cela induirait de sys­té­ma­tique et figé.[9] » Ce dernier insiste tout au long de son texte sur l’idée d’un ciné­ma ouvert vers l’extérieur, antic­i­pant sans doute l’une des prin­ci­pales cri­tiques que l’on pour­rait adress­er à l’œuvre de True­ba : celle d’un ciné­ma de l’entre-soi, replié sur lui-même de manière un peu mor­tifère. Ses films seraient ain­si à envis­ager de la même manière qu’il met en scène l’art dans ses films, par de mul­ti­ples cita­tions lit­téraires ou des con­certs filmés in exten­so.

Au-delà du clin d’œil intel­lectuel, ces séquences amé­na­gent plutôt un espace partagé où se déploie simul­tané­ment la sin­gu­lar­ité de chaque regard porté sur un même objet. True­ba le fil­mait de façon limpi­de dans Venez voir : alors que deux cou­ples d’amis se retrou­vent après une longue absence, leurs inter­ac­tions sont au pre­mier abord crispées et engour­dies, avant que la lec­ture à voix haute de Tu dois chang­er ta vie ! de Slo­ter­dijk mod­i­fie la donne. Dans la con­ver­sa­tion qui suit, les per­son­nages éla­borent cha­cun à leur tour l’interprétation du texte, avec plus ou moins d’ironie ou de sincérité, si bien que pour la pre­mière fois ils parais­sent véri­ta­ble­ment habiter ensem­ble le cadre. La toute fin de Venez voir illus­tre par­faite­ment ce que l’art peut génér­er comme mou­ve­ment d’ouverture : dépas­sant la référence au Goût de la cerise, elle appa­raît selon Uzal, comme « une solu­tion pour élargir de plus en plus le champ du film dans la réal­ité dont il provient, plutôt que de le clore en bouclant le réc­it[10] ». Ce qui se jouait entre les per­son­nages autour du livre de Slo­ter­dijk peut désor­mais se pro­longer entre le film et le spec­ta­teur, accueil­li à l’in­térieur de ce monde com­mun, dans un mou­ve­ment d’hospitalité. La grâce du ciné­ma de Jonás True­ba se joue peut-être à cet endroit : dans la con­ti­nu­ité entre la con­cep­tion des films (une con­ver­sa­tion inin­ter­rompue avec tous les col­lab­o­ra­teurs), ce qu’ils met­tent en scène (la ten­ta­tive pour les per­son­nages de coex­is­ter dans le cadre) et l’ex­péri­ence du spec­ta­teur, qui devient le récep­ta­cle d’un élan porté par ce que le cinéaste appelle un « ciné­ma bioén­ergé­tique » : « Nous avons tous déjà éprou­vé la sen­sa­tion de sor­tir d’un film (et aus­si avant de sor­tir, lorsqu’on y est encore) avec l’envie de vivre, c’est-à-dire de respir­er plus et mieux, avec le besoin d’ouvrir notre cage tho­racique. Par­fois, le sen­ti­ment, la sen­sa­tion, nous envahit de la tête aux pieds. Il com­mence par les oreilles et les yeux et se retrou­ve immé­di­ate­ment dans les pieds, puis passe par dif­férentes par­ties, les jambes, les genoux, les hanch­es, le bassin, l’abdomen… jusqu’à gon­fler le ven­tre, les poumons… Nous ressen­tons le besoin de pren­dre de l’air, la sen­sa­tion con­traire du souf­fle coupé.[11] »

Notes

Notes
↑1 Eva Markovits et Judith Revault d’Allonnes, Jonás True­ba. Le ciné­ma, c’est vivre trois fois plus, Édi­tions de l’œil, Mon­treuil, 2026, p. 34.
↑2 Ibid., p. 44.
↑3 Ibid., p. 258.
↑4 Ibid., p.238.
↑5 Ibid., p. 46.
↑6 Vic­to­rien Daoût, Au tra­vail avec Éric Rohmer, Capric­ci, Paris, p. 26.
↑7 Eva Markovits et Judith Revault d’Allonnes, op. cit., p. 161.
↑8 Ibid., p. 100.
↑9 Ibid., p. 280.
↑10 Ibid., p. 285.
↑11 Ibid., p. 262.