Sep­tem­bre n’est plus mai, et la ren­trée n’a cette année plus grand-chose de mil­i­tant. Rêve d’usine, de Luc Decast­er, a donc tout, d’un mau­vais rêve d’u­sine, qui nous rap­pelle au sou­venir des lais­sés pour compte des plans soci­aux. L’usine de mate­las Epe­da de Mer ferme ses portes et licen­cie, alors que le mois précé­dent, les ouvri­ers fai­saient encore des heures sup­plé­men­taires. Peu à peu, l’usine et leurs vies se vident, le temps autre­fois séquencé s’étire, se dilue, le dia­logue avec la machine et les cadences, se trans­forme en mono­logues face caméra. Luc Decast­er capte sub­tile­ment et humaine­ment toute cette longue résig­na­tion.

Les ouvri­ers de l’usine de fab­ri­ca­tion Epe­da vont être licen­ciés, l’usine va fer­mer, pour laque­lle ils ont tra­vail­lé la majeure par­tie de leur vie, et sans laque­lle aucun avenir ne sem­ble pos­si­ble. On délo­calise. Luc Decast­er filme au moment où tout ça com­mence, capte les paroles, qui, de révoltées, mobil­isées, con­stru­ites, devi­en­nent pro­gres­sive­ment tristes puis résignées. 300 ouvri­ers occu­pent l’u­sine, et c’est long, très long, bien­tôt sans beau­coup d’e­spoir. On décou­vre les ressources pas très humaines des ressources humaines : « y a des gens au bâti­ment qui sont ouvri­ers on leur a pro­posé des postes de vendeur ; toi tu es vendeur on te pro­pose un poste de cou­turi­er : tu vois la supercherie ! » ; les let­tres de licen­ciement envoyées le 31 décem­bre ; la bataille judi­ci­aire per­due d’avance.

L’engagement est du côté des ouvri­ers, dont on décou­vre la noblesse : le respect du tra­vail bien fait alors que l’entreprise bâcle ses nou­veaux mate­las (fameuse séquence au salon d’exposition où les ouvri­ers débar­quent pour faire une con­tre-pub­lic­ité à Epe­da), l’attachement au tra­vail, le sens de la sol­i­dar­ité, le courage. Der­rière les actions fortes, comme le foot­ing-man­i­fes­ta­tion dans les rues de la com­mune, il y a les vis­ages et les his­toires de cha­cun :  « c’est beau à vivre… c’est telle­ment vrai et juste… y a une beauté dans cette lutte » dit un ouvri­er.

Cepen­dant, des images se téle­scopent : comme dans Le Dos au mur de Jean-Pierre Thorn, ou Classe de lutte de Bruno Muel et Simone Ned­j­ma, on retrou­ve dans Rêve d’usine des images du ciné­ma mil­i­tant, et notam­ment ici le ren­verse­ment car­nava­lesque du patron qui est humil­ié et lynché ver­bale­ment par ses pro­pres ouvri­ers à bout de nerfs. La scène clé de Rêve d’usine oppose les ouvri­ers à M. Guérin, le directeur de l’u­sine, qui va trin­quer pour tous les grands patrons. « Prends le micro puis explique-toi au moins ! », lui crie-t-on, et lorsqu’il tente de par­ler, c’est une ouvrière qui se dresse face à lui pour lui crier : « On a tra­vail­lé 28 ans ici, on a tout con­stru­it ici, on a nos petits-enfants ici… vous croyez qu’on peut pas être amers un peu… nous on demande pas mieux que de tra­vailler… on a tout mis dans cette putain d’usine… met­tez vous dans notre peau un petit peu… vous êtes prêt à lâch­er tout, vos enfants, vos petits-enfants ? c’est pas pos­si­ble ! »

Puis un ouvri­er agresse directe­ment M. Guérin en s’appuyant sur son épaule pour con­tester les entour­loupes juridi­co-admin­is­tra­tives de l’entreprise : « il vient d’où l’argent ? Epe­da ou Epe­fa ? »… avant de net­toy­er cette même épaule d’un revers de main, à cause d’un sur­saut de respect hiérar­chique ou de politesse.

C’est un doc­u­men­taire parce que, comme les réal­isa­teurs le dis­ent très bien dans les bonus du DVD, il y a entre les plans comme des points de sus­pen­sion : il manque la voix off, les car­tons mil­i­tants, le mes­sage. Mais au moins, on sait : une usine, ce sont des salariés, des hommes avec des vies de famille, qui ont tous beau­coup investi d’eux-mêmes dans l’usine, qui pleurent quand il va fal­loir par­tir. Car un doc­u­men­taire, c’est moins un mes­sage que des hommes qu’on filme et des sit­u­a­tions qu’on observe : comme le dit Luc Decast­er, Rêve d’usine donne accès à une com­préhen­sion pas tant de l’histoire de ces ouvri­ers que d’une « sit­u­a­tion d’abandon ». Or ces employés licen­ciés, sans for­ma­tion, sans pos­si­bil­ité de recon­ver­sion, sont les lais­sés pour compte d’une his­toire abrupte, et voués à l’oubli. Le syn­di­cat, impuis­sant, con­testé, inutile, a tout per­du, ne fait plus qu’en­join­dre les salariés de sign­er les accords peu glo­rieux signés avec la direc­tion. Le film se clôt sur un plan qui blan­chit, où dis­parais­sent et les hommes et les choses, comme un gâchis non anticipé. Et des chiffres, comme un bilan sin­istre et compt­able, alors que c’étaient les gestes et le savoir-faire ouvri­er qui ouvraient le film.