Œuvre majeure sou­vent un peu per­due au milieu de tant d’autres au sein de la fil­mo­gra­phie du pape de la moder­nité ciné­matographique, Les 11 Fioret­ti de François d’As­sise (1950) font l’objet d’une sor­tie DVD et en salle con­jointe ce 22 octo­bre, avec une copie restau­rée. Ceci est à l’initiative du dis­trib­u­teur Car­lot­ta dont il faut louer la qual­ité et les choix édi­to­ri­aux. Rober­to Rosselli­ni livre ici une œuvre sere­ine et enchanter­esse qui fait corps avec celui qui l’inspire.

Les 11 Fioret­ti s’avéreront une source et un mod­èle pour ceux qui se frot­teront plus tard à ces per­son­nages nim­bés de spir­i­tu­al­ité, notam­ment Pier Pasoli­ni avec Uccel­lac­ci e Uccelli­ni (Les Oiseaux petits et grands) en 1966 et surtout L’Évangile selon Saint Matthieu l’année suiv­ante. À savoir des hommes de reli­gion au plus près de leur con­di­tion ter­restre, des êtres par­mi d’autres hommes. Point de sanc­ti­fi­ca­tion dans le titre, il s’agit d’évoquer François d’Assise et non le saint. Sur ce point, l’ouverture du film de Rosselli­ni est des plus sig­ni­fica­tives. Sous une pluie tor­ren­tielle trans­for­mant le sol en une épaisse boue, on décou­vre un groupe de frères fran­cis­cains duquel on ne dis­tingue pas François. La col­oration des robes de bure ne se détache pas du sol dans lequel les fran­cis­cains sont englués. Ce sont des êtres d’ici-bas, de la terre ; élé­va­tion et grâce advien­dront, plus tard.

Faisant l’apolo­gie de la pau­vreté dans un monde en proie au chaos, la pen­sée fran­cis­caine imprègne indé­ni­able­ment Rosselli­ni. Et rétro­spec­tive­ment, la trilo­gie néoréal­iste d’après-guerre sem­ble déjà con­tenir cette don­née. Prenant acte en 1945 de la destruc­tion des infra­struc­tures ciné­matographiques, et notam­ment des stu­dios Cinecit­tà, le cinéaste est allé con­fron­ter sa caméra à un monde effon­dré, alors que François, à 23 ans, a enten­du une voix lui deman­dant de « répar­er son Église en ruine ». Rome ville ouverte, Alle­magne année zéro et Païsa par­ticipent de ce mou­ve­ment et pra­tiquent un ciné­ma de la pau­vreté, sans que cela soit un vœu, mais guidé par les cir­con­stances, un peu à la manière de François en son temps. Nul doute, il y a bien analo­gie, et même iden­ti­fi­ca­tion de la part de Rober­to Rosselli­ni : refus de la rhé­torique et des fior­i­t­ures, visuelles en l’occurrence. Les 11 Fioret­ti sont d’une appar­ente (et fausse) sim­plic­ité. Épou­sant le mes­sage du saint, le cinéaste met en place ce que l’on pour­rait désign­er comme une esthé­tique fran­cis­caine. Sont élim­inés le pit­toresque et la charge de la recon­sti­tu­tion his­torique dans le décor et le cos­tume. Il en résulte un ciné­ma aux lignes sim­ples et pures, dont le mod­èle serait les fresques de Giot­to retraçant la vie de François dans l’église supérieure d’Assise en Ombrie.

La fig­ure de François est ici bien peu canon­ique, c’est un homme par­mi ses frères, à la fois comme les autres et pas comme les autres. Écrit avec Fed­eri­co Felli­ni, le réc­it est struc­turé selon un principe frag­men­taire et dis­con­tinu, à la manière des tableaux de Paisa. Le choix se porte sur un moment inter­mé­di­aire du mou­ve­ment fran­cis­cain, un stade où il vient d’être recon­nu par le pape Inno­cent III, mais les frères en sont toute­fois tou­jours à s’ébrouer comme des moineaux dans la nature, la splen­dide dernière scène est le prélude à l’institutionnalisation de l’ordre. Rosselli­ni insiste au moins autant sur Gine­pro, un des com­pagnons, une sorte de « ravi de la crèche », une fig­ure béate de l’innocence, de la pureté et de la fan­taisie. Le chem­ine­ment vers la grâce tient un rôle cen­tral dans la fil­mo­gra­phie de Rosselli­ni, mais elle inter­ve­nait jusqu’alors par l’intermédiaire du drame, bru­tale­ment et comme par acci­dent. Il n’en est rien ici, pas de trag­ique ou de drame. Et même lorsqu’un tyran pointe son nez pour mar­tyris­er l’un des frères, il s’agit d’une fig­ure absol­u­ment grotesque et bur­lesque. Les 11 Fioret­ti se sig­na­lent en effet par une sérénité et une légèreté où les fig­ures et sit­u­a­tions comiques abon­dent. La charge poé­tique est toute­fois très forte, notam­ment lorsque, sous un ciel noc­turne filmé en nuit améri­caine, François embrasse un lépreux. Il s’effondre à terre après cet acte, autour de lui gisent une mul­ti­tude de tach­es blanch­es : il a rejoint le ciel, ou bien les étoiles sont venues à lui. Sous cet aspect d’un ciné­ma sim­ple et épuré, l’esthétique n’a rien de pau­vre. Les dif­férents tableaux offrent en effet une grande palette pho­tographique, notam­ment celui où Sœur Claire est baignée d’une lumière solaire.

L’édition DVD per­me­t­tra d’appréhender l’œuvre avec plus de richesse encore. Les com­plé­ments offrent une présen­ta­tion du film par Rober­to Rosselli­ni lui-même, un peu à la manière des « Hitch­cock presents », le tout dans un impec­ca­ble français. On décou­vre aus­si un doc­u­ment pré­cieux. Lors de sa présen­ta­tion à Venise, Les 11 Fioret­ti étaient enrichis d’un pro­logue dit « de Giot­to » (dont on ne sait pas s’il a été filmé par le cinéaste lui-même). Une voix-off un peu sen­ten­cieuse replace his­torique­ment l’émergence des fran­cis­cains pen­dant que la caméra saisit des images de par­adis et d’enfer avant d’en venir à des détails des fresques de Giot­to. En con­tra­dic­tion avec le film, ce pro­logue est large­ment mar­qué par une imagerie canon­ique, et le fait de ne pas l’avoir con­servé ren­voie une cer­taine cohérence. Enfin, dans « Grâce et Fan­taisie », Alain Bergala, grand con­nais­seur de Rosselli­ni et ini­ti­a­teur de l’édition de ses écrits (dont le récent Le Ciné­ma révélé paru chez Champs Flam­mar­i­on), ouvre et explicite avec une belle clarté de nom­breuses pistes de lec­ture, notam­ment en ter­mes esthé­tiques et de réc­it.