Réal­isa­teur avant tout célèbre pour ses comédies musi­cales des années 1930 (Palace hôtel, Chercheuses d’or 1937, La Danseuse des Folies Ziegfeld), Bus­by Berke­ley fit un détour remar­qué par le film noir en 1939. Mais plus qu’une énième vari­ante sur le thème du faux coupable, le réal­isa­teur con­stru­it avec Je suis un crim­inel la pierre angu­laire de ce qu’al­lait devenir le par­cours de John Garfield à Hol­ly­wood.

John­nie Brad­field est un boxeur prodigieux à qui tout le monde prédit un avenir bril­lant. Seule­ment, son jeune âge et sa grande naïveté ne le con­duisent pas tou­jours à choisir les meilleures fréquen­ta­tions. Lors d’une soirée un peu trop arrosée, son agent tue par acci­dent un jour­nal­iste zélé. De sus­pi­cions en mau­vais­es cir­con­stances, les médias finis­sent par accuser le boxeur qui est alors con­traint de fuir. Après avoir tra­ver­sé une bonne par­tie des États-Unis sans argent, le jeune ath­lète finit par échouer dans une ferme où on l’en­gage pour la cueil­lette des fruits. Cette oppor­tu­nité peut alors sig­ni­fi­er un nou­veau départ, à con­di­tion de ne jamais se faire recon­naître par les autorités.

Bus­by Berke­ley n’est ni Fritz Lang, ni Alfred Hith­cock. Si le film com­mence sur la thé­ma­tique du faux coupable, Je suis un crim­inel ne joue jamais la carte de l’am­biguïté comme La Femme au gar­de­nia ou La Mort aux trouss­es. Jamais le moin­dre doute ne sub­siste sur la cul­pa­bil­ité de John­nie et on sent bien que Berke­ley, vis­i­ble­ment peu ten­té par l’ex­er­ci­ce de style, s’empresse d’en finir avec cette pre­mière par­tie du film (où les scènes à rebondisse­ment s’en­chaî­nent à un rythme effréné). Ce qui l’in­téresse man­i­feste­ment, c’est l’er­rance d’un homme qui voit tous ses repères s’ef­fon­dr­er et n’a plus aucune main­mise sur sa des­tinée. Le départ de New York devient alors pré­texte à une jolie suc­ces­sion de scènes où les fon­dus enchaînés super­posent d’im­prob­a­bles paysages améri­cains désertés.

La ren­con­tre avec le per­son­nel de la ferme est égale­ment l’oc­ca­sion pour le réal­isa­teur d’ap­procher la ques­tion de la délin­quance en mon­trant l’in­ter­ac­tion exis­tant entre le boxeur exilé et de jeunes garçons de fer­mes échoués en pleine cam­brousse après avoir été expul­sés de maisons de cor­rec­tion. Proche en cela de la vague des films soci­aux qui ont fait la gloire des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens dans les années 1930, Bus­by Berke­ley ne s’en remet pas moins à quelques morceaux de bravoure au cours desquels il fait preuve d’une belle maîtrise du sus­pense. On pense notam­ment à cette scène pen­dant laque­lle John­nie et ses jeunes acolytes se retrou­vent coincés dans un réser­voir d’ir­ri­ga­tion, ce qui va les amen­er à saisir la valeur du mot sol­i­dar­ité.

Mais ce qui fait cer­taine­ment la plus grande valeur de Je suis un crim­inel est cer­taine­ment la com­po­si­tion de John Garfield dont c’é­tait ici le pre­mier grand rôle et qui posait pré­co­ce­ment les méth­odes de l’Ac­tor’s Stu­dio. Celui qui allait s’il­lus­tr­er à nou­veau dans un rôle de boxeur dans Sang et or de Robert Rossen, d’un juif vic­time de l’an­tisémitisme dans Le Mur invis­i­ble d’Elia Kazan ou alors de l’a­mant mau­dit dans Le fac­teur sonne tou­jours deux fois de Tay Gar­nett, livre ici un jeu nerveux, à fleur de peau, où l’idéal­isme et la naïveté se rejoignent dans un même désen­chante­ment. Accusé à tort dans le film d’être un crim­inel au point de devenir le paria de toute une société, John Garfield fut dans sa vie privée l’un des sym­bol­es les plus forts du mac­carthysme. Écarté de l’in­dus­trie pour ses idéaux poli­tiques, l’ac­teur est devenu un traître aux yeux de l’opin­ion. Dis­paru pré­maturé­ment en 1952 à seule­ment 39 ans, épuisé par les per­sé­cu­tions dont il fai­sait l’ob­jet, il lais­sa son ombre plan­er sur le por­trait à charge de Robert Aldrich con­tre Hol­ly­wood dans Le Grand Couteau. Redé­cou­vrir aujour­d’hui sa jeunesse fougueuse dans Je suis un crim­inel laisse indé­ni­able­ment un grand goût d’amer­tume.