Co-réal­isé par qua­tre vingte­naires venus du nord de la France, Willy 1er est de ces pro­jets un peu casse-gueules qui sèment le trou­ble et dis­til­lent un léger malaise au point de ques­tion­ner sur l’in­ten­tion de départ. Si Daniel Van­net, quin­quagé­naire devenu acteur sur le tard, porte entière­ment le film sur les épaules au point d’in­car­n­er deux frères jumeaux (l’un se sui­ci­dant, l’autre ten­tant de sur­mon­ter ce deuil), c’est qu’il a avant tout une his­toire, un physique et un retard intel­lectuel qui le dis­tinguent du tout-venant. C’est juste­ment dans le cadre d’une asso­ci­a­tion lut­tant con­tre l’il­let­trisme que les réal­isa­teurs ont fait sa con­nais­sance puis ont décidé de lui con­sacr­er un pre­mier court-métrage, Per­rault, La Fontaine, mon cul !, qui démon­trait déjà l’en­gage­ment dont l’ac­teur pou­vait faire preuve pour incar­n­er un per­son­nage si proche de de lui. Bien heureuse­ment, ce jeu ambigu entre com­po­si­tion et réal­ité, fic­tion et approche du doc­u­men­taire pas très loin d’un épisode de Strip-tease, se sol­de ici par un regard plutôt bien­veil­lant de la part des qua­tre réal­isa­teurs, générale­ment à juste hau­teur de leur acteur pour ne pas être sus­pec­tés de s’a­muser de sa dif­férence, accom­pa­g­nant même avec une cer­taine emphase la manière dont son per­son­nage con­quiert sa lib­erté. C’est d’ailleurs ce mou­ve­ment qui con­stitue la par­tie la plus intéres­sante du film : d’un deuil si dif­fi­cile à sur­mon­ter qui l’isole encore un peu plus au sein de son vil­lage du nord de la France, Willy va puis­er en lui la force de trou­ver du tra­vail et de pren­dre un apparte­ment dans la petite ville d’à côté, comme si vivre à quelques kilo­mètres de là où on a passé sa vie mar­quait un point de rup­ture et sig­nifi­ait un dépasse­ment de soi.

Apprentissage et dérapage

De scènes cocass­es en nou­velles ren­con­tres (plus ou moins bonnes), notre per­son­nage va donc explor­er des ter­ri­toires inédits pour mieux revenir vers la fig­ure de son frère décédé qui lui manque tant. Le chem­ine­ment pour­rait émou­voir (et l’é­mo­tion affleure par­fois, notam­ment lorsqu’une ami­tié improb­a­ble avec un jeune col­lègue homo­sex­uel et trans­formiste l’amène à évo­quer les dis­parus) s’il n’é­tait pas plom­bé par un nat­u­ral­isme exagéré­ment bla­fard qui donne l’im­pres­sion d’une plongée soci­ologique par­mi les Ch’tis empêtrés dans le dénue­ment matériel et la mis­ère intel­lectuelle. Le résul­tat, d’une pru­dence qui vire trop sou­vent à la com­plai­sance, n’a ni l’ironie féroce des Deschiens, ni l’am­pleur trag­ique d’un film de Bruno Dumont : on nage dans un plein entre-deux où les cadres, les axes de caméra et le découpage sen­tent bon le com­pro­mis (les réal­isa­teurs revendiquent d’avoir tout fait à qua­tre), pri­vant le film d’une vraie vision sur le sujet. Et pour­tant, on ne cessera de répéter que Daniel Van­net, dans sa pleine spon­tanéité, offrait un poten­tiel plutôt intéres­sant : une présence qui attrape la lumière, un corps rond capa­ble de con­tenir une vio­lence inquié­tante (notam­ment lors d’une scène qui l’op­pose à sa tutrice incar­née par Noémie Lvovsky). Mais pour touch­er à la vérité de ce per­son­nage, il aurait fal­lu que les réal­isa­teurs don­nent un peu moins l’im­pres­sion d’avoir flairé le bon coup mar­ket­ing et ne se lim­i­tent pas qu’à la seule présence de leur acteur pour jus­ti­fi­er l’ex­is­tence de leur film.