Il aura fal­lu qua­tre ans pour qu’ar­rive en France le pre­mier long-métrage de Flo­ri­an Gaag, pour­tant dis­tin­gué dans les fes­ti­vals autour du monde. Une injus­tice toute rel­a­tive, puisque qu’en dépit de grandes qual­ités nar­ra­tives, le film n’évite pas tous les écueils du ciné­ma à thèse.

A who­le­train, dans la langue de Shake­speare (ou de ses héri­tiers, soyons justes), c’est un « train entier ». Non, soyons réelle­ment pré­cis : il s’agit ici d’un néol­o­gisme – et tout est affaire de lan­gage alter­natif dans Who­le­train. De la même façon que le mot n’existe pas sous cette forme en anglais, qu’il est l’émanation d’un par­ler des rues réservé à une caste bien par­ti­c­ulière, le lan­gage esthé­tique n’emprunte pas, lui non plus, les voies autorisées pour les pro­tag­o­nistes du film. Tous mis à l’écart de la marche du monde, David, Tino, Elyas et Akim sont, selon les ori­en­ta­tions lan­gag­ières, des racailles, des sauvageons, ou plus sim­ple­ment de jeunes français.

Et selon un axiome bien con­nu, ces jeunes gens vont vouloir exprimer leur exis­tence, autant que leur révolte, via un art mal vu, voire illé­gal : le tag, prin­ci­pale­ment le tag sur train. Un train entier, tag­gé au nez et à la barbe des autorités, voilà le défi que se lance la bande de copains – un accom­plisse­ment on ne peut plus éphémère, mais dont Flo­ri­an Taag saura nous faire ressen­tir l’importance. Who­le­train n’est évidem­ment pas le pre­mier, ni cer­taine­ment le dernier, des films à pos­er une forme d’art trans­gres­sive comme métonymie de la révolte de la jeunesse – heureuse­ment, le film pos­sède d’autres qual­ités.

La toute pre­mière d’entre elle est de savoir con­stru­ire ses per­son­nages, de ne pas les laiss­er revê­tus des seuls ori­peaux de la car­i­ca­ture. Cette con­struc­tion nar­ra­tive s’accompagne de ce qui fait peut-être tout le prix du film : une capac­ité réelle à don­ner corps à sa société des marges. Exacte­ment comme Christo­pher Zal­la avec Padre Nue­stro, Flo­ri­an Gaag fait mine de par­ler d’un sujet-sym­bole, et parvient à con­stru­ire en exer­gue un véri­ta­ble film-monde sans avoir l’air d’y touch­er. Il y a cer­taine­ment plus de prix à par­ler de la société qui enfante des David ou des Tino qu’à revenir une énième fois sur la révolte et la pas­sion de jeunes s’exprimant à l’orée de la légal­ité. Avec une esthé­tique réal­iste, une image crue, col­lant au plus près à la pein­ture de son milieu urbain délavé, le réal­isa­teur entre­croise les quo­ti­di­ens de ses héros, par­venant à ne pas se per­dre dans les méan­dres d’un réc­it à qua­tre têtes, avec un mon­tage pour­tant par­fois épuisant.

À la dif­férence de Zal­la, cepen­dant, Flo­ri­an Gaag voit finale­ment sa nar­ra­tion s’essouffler, repren­dre les chemins con­venus, lorsqu’il s’agit de quit­ter l’ambiguïté de ses per­son­nages pour don­ner dans le pathé­tique. Le réal­isa­teur, pour­tant par­ti d’une série de por­traits crédi­bles, en demi-teinte, ne sait pas résis­ter à la ten­ta­tion de trans­former un réc­it humain en fable morale – et par la même, bien plus sim­pliste. Quel besoin y a‑t-il de valid­er ces per­son­nages en les jus­ti­fi­ant par un évi­dent, un immen­sé­ment prévis­i­ble sac­ri­fice d’un proche, sur l’autel de la sim­pli­fi­ca­tion morale ? Réus­sis­sant à don­ner corps à son milieu avec une force peu com­mune, surtout pour le réal­isa­teur d’un pre­mier long métrage, Flo­ri­an Gaag invalide cette puis­sance dans la pour­suite de son réc­it. À vouloir trop bien faire, sans doute – d’où l’impression étrange et dom­mage­able d’avoir deux films devant soi, dont l’un est digne d’éloges, et l’autre, tris­te­ment prévis­i­ble et ne sachant pas tir­er par­ti de ses pos­si­bil­ités. Dom­mage.