Peut-on rire de tout ? Oui, mais pas avec n’importe qui, répondait l’humoriste Pierre Desprog­es dans une for­mule restée célèbre. La ques­tion ne sera donc pas “peut-on rire du ter­ror­isme” (la réponse serait “oui, on peut”[1] – et même : “oui, on doit”), mais : “peut-on rire du ter­ror­isme avec Chris Mor­ris, le réal­isa­teur de We Are Four Lions » ? Et là, la réponse est non, vrai­ment, on ne peut pas. Et pas seule­ment parce que son film n’est jamais drôle.

Omar et ses amis sont bri­tan­niques, mais ils se con­sid­èrent avant tout comme des musul­mans. Ils exècrent l’Occident et se rêvent en mar­tyrs de leur foi. Ils ten­tent de rejoin­dre les moud­jahidines en Afghanistan, mais leur abyssale bêtise les rend totale­ment inaptes à la lutte armée. Ils déci­dent alors d’organiser un atten­tat-sui­cide pen­dant le grand marathon de Lon­dres.

Au Roy­aume-Uni, l’acteur et humoriste Chris Mor­ris a été ren­du célèbre par ses faux jour­naux télévisés (The Day Today, Brass Eye) qui pous­saient par­fois la satire jusqu’aux lim­ites du mau­vais goût. Il se lance aujourd’hui dans le ciné­ma, à la suite de ses col­lègues et com­pa­tri­otes Sacha Baron Cohen (Borat, Brüno) et Arman­do Ian­nuc­ci (In the Loop)[2]. We Are Four Lions est pour­tant bien loin d’être aus­si diver­tis­sant et incisif que les œuvres bril­lantes qui l’ont précédé.

Déjà, le film de Chris Mor­ris n’est jamais drôle – pour une comédie, c’est gênant. Mal­gré ses qua­tre coscé­nar­istes, le film manque ter­ri­ble­ment d’idées : l’humiliation per­ma­nente de ses “héros” pitoy­ables et débiles con­stitue le seul ressort comique. On chercherait en vain le non­sense, l’esprit mor­dant et la politesse du dés­espoir car­ac­téris­tiques de l’humour anglais ; We Are Four Lions évoque plutôt cer­taines séries Z des années 1970, dont il sem­ble l’improbable descen­dant. Son titre anglais aurait tout aus­si bien pu être traduit en français par La 7ème Com­pag­nie chez les dji­hadistes ou Les sous-doués fab­riquent une bombe arti­sanale. L’absence totale de mise en scène (image agres­sive­ment laide, zooms et décadrages intem­pes­tifs) n’aide pas à rat­trap­er ce désas­tre.

Mais ce qui rend cette pan­talon­nade vrai­ment sin­istre, c’est son affligeante incon­séquence. Il pour­rait sem­bler salu­taire de ridi­culis­er des extrémistes, mais – comme pour la fameuse affaire des car­i­ca­tures de Mahomet, à laque­lle on ne peut s’empêcher de penser – le (très relatif) courage du geste est désamor­cé par l’épaisseur du trait, et par la grossièreté d’intentions qui flir­tent avec l’islamophobie. À part dress­er le por­trait d’une poignée de musul­mans aliénés jusqu’à l’absurde, Mor­ris ne fait rien du thème com­plexe et sen­si­ble qu’il a choisi de tourn­er en déri­sion. Par­tant du pos­tu­lat (dis­cutable) que “dans le ter­ror­isme, la bêtise dépasse l’idéologie”[3], il trans­forme sa bande d’apprentis dji­hadistes en crétins plus grotesques que dan­gereux, les pri­vant au pas­sage de toute vraisem­blance psy­chologique ou sociale – Omar, le plus malin des “Lions”, vit ain­si dans un bel et lumineux apparte­ment pourvu de tout le con­fort mod­erne, et traite en égale son épouse mutine et insou­ciante dont l’absence de hijab per­met d’admirer un sourire de pub­lic­ité pour den­ti­frice.

Bien sûr, on ne s’attendait pas à ce que We Are Four Lions renou­velle l’exploit du sub­til Par­adise Now en replaçant l’acte ter­ror­iste dans son con­texte poli­tique et idéologique : les deux films ne tra­vail­lent évidem­ment pas dans la même caté­gorie. Mais à force de ne jamais inter­roger le réel, de ne pas évo­quer (même pour s’en moquer) l’idéologie du “choc des civil­i­sa­tions”, l’hystérie sécu­ri­taire ou l’horreur des atten­tats, et de con­cen­tr­er toutes ses attaques sur une cible par­ti­c­ulière­ment facile, ce film qui voudrait tant railler la “bêtise” finit par se réduire à un atten­tat ricanant con­tre l’intelligence.

Notes

Notes
↑1 We Are Four Lions n’est pas le pre­mier film qui explique “com­ment il a appris à ne plus s’en faire et à aimer la bombe” (arti­sanale) : avant lui, la pochade améri­caine Harold et Kumar s’évadent de Guan­tanamo et quelques scènes du sym­pa­thique Amer­i­can Dreamz s’attachaient déjà à rire du ter­ror­isme.
↑2 Mor­ris et Ian­nuc­ci ont d’ailleurs tra­vail­lé ensem­ble sur The Day Today, et deux des coscé­nar­istes de We Are Four Lions ont par­ticipé à l’écriture de Brüno et d’In the Loop.
↑3 Extrait du dossier de presse du film.