Sans trop éven­ter l’in­trigue, on peut décrire Waste Land comme une décli­nai­son d’un grand clas­sique du polar visant la noirceur psy­chologique : le flic qui perd les pédales. Il faut dire que son pro­tag­o­niste accu­mule les motifs de déraille­ment, ce qui rend d’au­tant plus remar­quable la capac­ité du comé­di­en Jérémie Renier à ne pas som­br­er dans l’outrance. Il s’ag­it donc d’un jeune inspecteur brux­el­lois qui a déjà vu pas mal d’hor­reurs dans son tra­vail ; sur le plan per­son­nel, il doit gér­er un père malade mais intim­i­dant ; et dans son mal-être, il a pris l’habi­tude de s’au­to-mutil­er. Sur ce, sa femme lui annonce qu’elle est enceinte mais qu’elle hésite à garder le bébé avec un père qui se met à ce point en dan­ger. Et encore, tout cela arrive avant l’af­faire crim­inelle qui enclenche sa vraie descente aux enfers : la décou­vre d’un cadavre l’en­voie au con­tact de la com­mu­nauté con­go­laise où pla­nent quelques super­sti­tions fétichiques, et sur la piste d’un mys­térieux sus­pect qui en sait trop long pour être un quidam ordi­naire. Para­noïa ou vrais noirs secrets ?

Rapi­de­ment, notre enquê­teur se laisse com­plète­ment engloutir par ces mys­tères sen­tant le soufre, mais aus­si par les divers­es pistes que le réal­isa­teur et scé­nar­iste Pieter Van Hees met sur son dos pour insis­ter sur son mal-être et nous don­ner du grain à moudre pour l’in­ter­préter : pres­sion de la bar­barie du monde vécue dans le tra­vail, angoisse de la pater­nité (d’être père et d’avoir un père), attraction/répulsion vis-à-vis de l’é­tranger exo­tique, fan­tômes du passé colo­nial de la Bel­gique… Cela fait tout de même beau­coup pour un seul homme, et sug­gère qu’à le charg­er ain­si de toutes les raisons de per­dre pied, Van Hees cherche à illus­tr­er lour­de­ment une détresse intérieure qu’au fond il n’ap­préhende pas vrai­ment, dont il ne ressent pas l’acuité.

Décoration intérieure

Enlu­mi­nant le tout des lumières maus­sades de cir­con­stance (ciel gris et intérieurs chiche­ment éclairés), le réal­isa­teur dépeint moins un univers men­tal qu’il com­pose savam­ment une ambiance, un assem­blage d’élé­ments bien pesés pour con­stituer un ensem­ble cohérent. Il s’ag­it moins d’in­car­n­er par l’im­age que de fig­ur­er la dépres­sion, l’an­goisse, le glisse­ment de la rai­son — et aus­si de pro­longer la mys­ti­fi­ca­tion con­sis­tant à nous faire deman­der si ce que nous voyons est réel ou une vue de l’e­sprit, ce qui com­plique le pro­gramme du film et lui rend encore moins ser­vice. Car tous ces élé­ments peinent à pass­er pour plus que ce qu’ils sont — des choix extérieurs au per­son­nage, qui éma­nent avant tout du pro­fes­sion­nal­isme des arti­sans chargés d’en délim­iter le par­cours (au scé­nario, à la lumière, aux décors, etc.), et dont le rap­port à un état men­tal relève de la pure spécu­la­tion : on le sup­pose parce que le genre nous le souf­fle, mais ce pos­tu­lat ne nous frappe jamais comme une évi­dence à l’écran. Pour nous con­va­in­cre du car­ac­tère intime du cal­vaire de son per­son­nage, il aurait fal­lu que le film ne se con­tente pas d’il­lus­tr­er le ter­ri­toire de la folie, mais qu’il s’y frotte plus franche­ment, qu’il décide de son point de vue en son sein, qu’il s’en imprègne, jusqu’à pro­duire des sen­sa­tions véri­ta­ble­ment men­tales — objec­tif que Polan­s­ki, par exem­ple, a su attein­dre dans Répul­sion. Faute de quoi Waste Land (“déso­la­tion” en anglais) ne tire guère de la déso­la­tion de l’âme qu’une pein­ture vague­ment dép­ri­mante mais froide et dis­tante, à la sur­face de la vérité oppres­sante de son sujet.