Un lourd passé

En 1985, Nick Park, jeune ani­ma­teur aux pris­es avec un court-métrage de fin d’é­tudes à la Nation­al Film and Tele­vi­sion School, demande à la com­pag­nie William Har­butt la mod­ique quan­tité d’une tonne de plas­ticine (pâte à mod­el­er non séchante), qu’on lui envoie en dix couleurs. Cinq ans plus tard, après qu’il ait fait son entrée dans le stu­dio d’an­i­ma­tion Aard­man, le pro­jet et la plas­ticine qui l’ac­com­pa­gne s’ani­ment enfin pour don­ner nais­sance aux aven­tures de Wal­lace et Gromit. Les Inven­turi­ers, qui regroupe les deux pre­miers court-métrages Une grande excur­sion et Un mau­vais pan­talon, offre l’op­por­tu­nité de revoir la genèse d’un duo emblé­ma­tique à lui seul de la pra­tique de l’an­i­ma­tion en stop motion, véri­ta­ble alter­na­tive tant au dessin ani­mé canon­ique qu’à l’hégé­monie actuelle des images de syn­thèse. On y voit Wal­lace et Gromit dans un rocam­bo­lesque voy­age sur la lune, pour un thé accom­pa­g­né de crack­ers et fro­mage (qu’ils trou­vent sur place, à défaut d’en avoir chez eux, car cha­cun sait que la lune est faite de fro­mage), puis aux pris­es avec un nou­veau locataire, pin­gouin cam­bri­oleur qui sème la zizanie dans leur ami­tié.

Faire compliqué pour faire simple

Dès ces pre­miers films, le jeu de con­traste qui donne toute sa force au duo est évi­dent : com­ment faire d’un chien et de son maître, homme seul aux allures de pro­fesseur à la retraite tou­jours vêtu de son prover­bial pull vert, les héros d’une série de dessins ani­més ? Il faut pour cela que se cache, der­rière cette façade pan­tou­flarde, un inven­teur insou­ciant, dont la petite rou­tine est ryth­mée par des créa­tions plus folles les unes que les autres, et un ani­mal de com­pag­nie qui finit par endoss­er le rôle de con­science raison­nante. Wal­lace invente des machines à la Rube Gold­berg, dont la devise est de faire très com­pliqué pour se sim­pli­fi­er la vie (la fameuse scène du lit coulis­sant pour atter­rir dans la salle à manger lors du petit-déje­uner d’Un mau­vais pan­talon en four­nit le meilleur exem­ple). On peut même dire qu’il s’ag­it, pour notre héros, d’une véri­ta­ble ligne de con­duite (c’est toute l’idée d’aller manger du fro­mage sur la lune parce qu’il n’y en a plus dans le fri­go). D’où le con­traste jubi­la­toire qui naît de la sub­ver­sion d’un cer­tain con­fort bour­geois, et que l’on peut décel­er, d’emblée, dans n’im­porte quel plan d’in­térieur: on retrou­ve ain­si, partout dans Une grande excur­sion le même décor fait de petits sofas, théière, pelotes de laine et papi­er peint à fleur, jusque dans la fusée qui con­duit le duo sur la lune (!).

Bricolage et miniature

Le principe qui domine la créa­tion est ici celui du brico­lage : c’est parce qu’elles s’in­spirent, revis­i­tent et trans­for­ment des objets triv­i­aux du quo­ti­di­en que les machines de ce petit monde sont drôles et éton­nantes. On songe au pan­talon automa­tique (Un mau­vais pan­talon), bien sûr, mais aus­si au robot que le duo ren­con­tre sur la lune (Une grande excur­sion), à la fois intel­li­gence arti­fi­cielle et mélange grotesque d’une télévi­sion avec une gazinière. En somme, il n’y a d’in­ven­tion que géniale et ban­cale. Com­ment, dès lors, ne pas voir dans cette dynamique bricoleuse une référence à l’art de Nick Park lui-même, capa­ble, certes non de con­stru­ire une fusée dans sa cave, mais d’animer un micro­cosme à par­tir de blocs de pâte à mod­el­er ?

Il en ressort une exal­ta­tion de la matéri­al­ité des choses : par rap­port à la féerie des images de syn­thèse, le petit monde de Wal­lace et Gromit est d’une toute autre con­sis­tance. Mieux, il est con­sis­tant. Et c’est pré­cisé­ment de ce car­ac­tère con­cret que se dégage son extra­or­di­naire plas­tic­ité. L’esthé­tique de la minia­ture domine, avec son plaisir du détail – depuis les intérieurs recou­verts de papi­er peint jusqu’au décor urbain d’Un mau­vais pan­talon avec ses affich­es délavées – tout autant que de la sur­charge et du bric-à-brac (le pre­mier court ne com­mence-t-il pas par un long trav­el­ling sur une pile de mag­a­zines en désor­dre?). Elle per­met, par con­tre­coup, de rap­pel­er que les deux héros vivent des aven­tures qui, elles, ont tout du grand for­mat, comme l’at­teste la mag­nifique vue en con­tre-plongée du duo regar­dant la fusée géante qui les sur­plombe dans Une grande excur­sion. Minia­tur­iste n’est donc pas min­i­mal­iste : cha­cun des deux courts relève de véri­ta­bles défis visuels, et l’am­pleur de la tâche se pré­cise lorsqu’on sait qu’il a fal­lu qua­tre ans, après Une grande excur­sion, pour don­ner vie à un sec­ond court-métrage. D’où, dans Un mau­vais pan­talon, une surenchère au niveau de l’ac­tion et de la vitesse, notam­ment dans la fameuse course-pour­suite sur un train mécanique (dans l’ap­parte­ment!), où Gromit, afin d’at­trap­er le pin­gouin, pro­longe le tracé du train en marche avec les rails qu’il a dans sa boîte de con­struc­tion.

Les animaux aux commandes

Surtout, l’am­bi­tion n’est pas qu’esthé­tique : elle touche aus­si aux thèmes explorés. En effet, l’e­space peu­plé d’in­ven­tions où évolu­ent les deux per­son­nages est certes four­mil­lant de vie, mais il peut aus­si s’avér­er menaçant. C’est toute l’évo­lu­tion d’un court à l’autre qui se joue ici : l’hom­mage à l’his­toire de l’an­i­ma­tion dans le pre­mier court, de Méliès à Tintin, laisse la place avec Un mau­vais pan­talon à une par­o­die oscil­lant entre film polici­er et d’épou­vante. L’ailleurs de l’ex­plo­ration le cède à l’étroitesse de la ville et du cadre domes­tique. Dans ce retourne­ment, le drame devient pos­si­ble, à mesure que l’in­sou­ciant Wal­lace est manip­ulé par son nou­veau locataire, qui finit par occu­per la place de Gromit et parvient peu à peu à l’ex­clure de la mai­son. De même, le pan­talon mécanique qui ser­vait ini­tiale­ment à pou­voir emmen­er le chien en prom­e­nade sans avoir à se déplac­er, devient un instru­ment red­outable aux mains du pin­gouin cam­bri­oleur, indice de l’al­ié­na­tion poten­tielle causée par les machines. Der­rière le change­ment de genre se cache donc un par­ti-pris auda­cieux, visant à explor­er la part d’om­bre de la rela­tion entre les deux pro­tag­o­nistes et la dan­gerosité poten­tielle des inven­tions dont Wal­lace raf­fole. D’où des scènes frap­pantes d’am­biguïté, comme celle où Gromit en larmes voit, depuis sa niche, son maître trin­quer et fes­toy­er avec le nou­v­el hôte : un tableau en ombres chi­nois­es à la fois drôle et inquié­tant. Le choix de plac­er Gromit au cen­tre de l’ac­tion ne sera pas sans échos par la suite, aus­si bien dans les aven­tures du duo que dans d’autres séries telles que Shaun le mou­ton, voire Chick­en Run. Autant de films où c’est l’an­i­mal qui prend les choses en main devant la pas­siv­ité des maîtres, et se con­fronte avec inven­tiv­ité et esprit d’ini­tia­tive, à la part plus som­bre du monde des humains. C’est cette ambiva­lence du micro­cosme de Nick Park qui per­met à ses films s’adress­er à un pub­lic où enfance et âge adulte se croisent, et de con­tin­uer à exercer sa fas­ci­na­tion encore aujour­d’hui.