Deux femmes amoureuses d’un homme depuis dis­paru, une con­trée loin­taine isolée par l’hiv­er cana­di­en : c’est sur ces deux bien mai­gres idées (inspirées d’une nou­velle) que Claude Miller a ten­té de con­stru­ire son dernier long-métrage. Mais de l’a­cadémisme de la mise en scène à la piètre direc­tion d’ac­teurs (et surtout d’ac­tri­ces) flan­qués de dia­logues invraisem­blables, ce que l’on reprochera le plus au réal­isa­teur, c’est le sérieux de l’élève trop appliqué – et donc un peu ridicule – avec lequel il traite son sujet.

Plan­tons le décor puisqu’il est surtout ques­tions de belles images et de beaux paysages : Lise est vidéaste (sans qu’on sache vrai­ment ce que ça veut dire, mis à part qu’elle se promène avec une caméra pour faire des plans d’une laideur sans com­mune mesure) et par­court les cinq mille kilo­mètres qui sépar­ent Mon­tréal de Van­cou­ver en train, se fau­fi­lant dans les grandes éten­dues enneigées du cen­tre du pays. Lise n’est pas là par hasard car, der­rière son joli minois auquel Mari­na Hands prête ses traits, elle tente de dis­simuler une blessure qui peine à se cica­tris­er : la mort pré­maturée de son ex-mari, Vic, un show­man « inter­na­tionale­ment recon­nu », qui l’avait quit­tée quelques mois avant sa dis­pari­tion pour rejoin­dre une mys­térieuse femme médecin ter­rée au fin fond de l’Al­ber­ta. Parce que le des­tin frappe à sa porte, Lise se retrou­ve blo­quée tout près du vil­lage où vit cette femme que son ex-mari a aimée avant de décéder. Dans un élan de masochisme que con­firme son état grip­pal (et qui est donc l’op­por­tu­nité rêvée pour faire appel à une femme médecin), elle décide alors de ren­con­tr­er celle qui lui a suc­cédé.

Certes, de Claude Miller, cinéaste hon­or­able du milieu des années 1970 à la fin des années 1980, on n’at­tend mal­heureuse­ment plus grand-chose depuis deux décen­nies. On ne revien­dra pas sur ses nom­breux ratages suc­ces­sifs même s’ils ne le privent cepen­dant pas d’un suc­cès pop­u­laire ponctuel (le très mau­vais Un secret avait par exem­ple rameuté quelque 1,7 mil­lions de spec­ta­teurs dans les salles en 2007). Mais il faut bien avouer que reste tou­jours, quelque part, l’e­spoir insen­sé de retrou­ver la déli­catesse de l’au­teur de L’Ef­fron­tée ou de La Meilleure Façon de marcher. Dans la stricte lignée de son dernier film, Je suis heureux que ma mère soit vivante, le réal­isa­teur priv­ilégie désor­mais les quêtes iden­ti­taires sur fond de psy­cholo­gie de bazar où chaque dia­logue doit faire (lour­de­ment) sens. À ce niveau-là, Voyez comme ils dansent enfonce toutes les portes ouvertes imag­in­ables et fait vrai­ment peine à voir si on le com­pare à d’autres œuvres con­stru­ites sur le même canevas, comme par exem­ple le très beau mais mécon­nu La Vengeance d’une femme de Jacques Doil­lon (1989). Ici, la ren­con­tre entre Lise et sa con­cur­rente aurait dû provo­quer des étin­celles, con­tenir une vio­lence sourde faite de malen­ten­dus nour­ris par l’his­toire respec­tive que cha­cune a vécue avec le défunt. Au lieu de cela, on assiste à une querelle de gamines mal dégrossies et aux enjeux ter­ri­ble­ment faiblards. Les actri­ces s’en sor­tent plutôt mal (surtout Mari­na Hands, insup­port­able), peu aidées par des dia­logues abscons où la médi­ocrité côtoie la banal­ité.

Prob­a­ble­ment con­scient de la faib­lesse de son pro­pos, Claude Miller a cer­taine­ment com­mis l’ir­ré­para­ble erreur de vouloir alam­bi­quer son réc­it à coups de flash-backs répéti­tifs (cer­tains plans ont même été sacré­ment rentabil­isés) alors que, para­doxale­ment, l’ab­sence de com­plex­ité du réc­it ne laisse aucune part d’om­bre. Il aurait prob­a­ble­ment été intéres­sant de priv­er le spec­ta­teur de la présence de l’homme aimé, d’une part, parce que son per­son­nage de comique trag­ique est d’un ennui ter­ri­ble et, d’autre part, parce qu’il aurait per­mis aux deux femmes d’af­firmer la manière dont cha­cune a vécu son his­toire et son parte­naire, édi­fi­ant une autre vérité en marge de celle revendiquée par la con­cur­rente. Mais pour cela, il aurait fal­lu que le réal­isa­teur prenne con­science de la dimen­sion sym­bol­ique du hors-champ et que son util­i­sa­tion de l’e­space ne se borne pas à une suc­ces­sion de cartes postales qui n’ap­por­tent pas grand-chose au réc­it, même pas le sen­ti­ment de se per­dre. Appliqué et con­scien­cieux, Claude Miller s’en tient donc à une laborieuse his­toire qui se ter­mine en eau de boudin, inca­pable de don­ner à celle-ci la dimen­sion qu’elle n’avait vraisem­blable­ment pas sur le papi­er.