C’est un plan du début d’Un vio­lent désir de bon­heur qui le présente sous son meilleur jour : un por­trait sin­guli­er où les notions de lib­erté et de posi­tion dans le monde sont en jeu. La caméra, entraînée dans un trav­el­ling, sem­ble flot­ter sur un cours d’eau imag­i­naire tout en restant braquée sur un objet fixe des plus intri­g­ants : un jeune moine som­nolant dans un arbre. Gabriel, c’est son nom, appa­raît d’emblée comme un per­son­nage à part, mem­bre d’un groupe et cepen­dant quelque peu isolé du monde, pas tout à fait con­forme à la rigueur d’un ordre, ce qu’il ne cessera de con­firmer en suiv­ant sa pro­pre voie, flot­tant entre ses con­tra­dic­tions, par-delà l’op­po­si­tion idéologique qui four­nit au film sa toile de fond et où lui-même voudrait ne pas être impliqué (“ce com­bat n’est pas le mien”). Nous sommes en 1792 ; le cou­vent du sud-est de la France où vivent Gabriel et cinq autres moines se voit occupé et réqui­si­tion­né par un rég­i­ment de l’ar­mée révo­lu­tion­naire. Faisant fi de la pru­dence des siens et de la déter­mi­na­tion des autres, Gabriel décide de rester sur les lieux pour entretenir ce qu’il croit devoir faire dur­er au-delà de la marche de l’His­toire (les oliviers, les murs de la chapelle), quitte à brouiller tem­po­raire­ment sa pro­pre iden­tité en tro­quant la bure pour l’u­ni­forme (il fini­ra “en civ­il”) et même en se lais­sant chang­er de prénom.

Le per­son­nage de Gabriel con­va­inc par son mys­tère, tan­dis qu’il lou­voie entre deux ordres sans en embrass­er aucun, obnu­bilé par un sac­er­doce à rebours des attentes des moines et des sol­dats, celui de rester le gar­di­en des lieux. Il touche moins à par­tir du moment où ce mys­tère se dis­sipe : resté seul ou presque (accom­pa­g­né par Mar­i­anne, femme noire mutique avec qui il va for­mer un cou­ple), il appa­raît plus claire­ment comme visant à con­serv­er ce qu’il croit intem­porel, dans une ten­ta­tive man­i­feste de recréer un petit Éden (d’où un com­men­taire explicite d’un tiers per­son­nage : “Ah, Adam et Ève au Par­adis ?”). C’est une lit­téral­ité assez déce­vante à laque­lle le cinéaste Clé­ment Schnei­der s’ex­po­sait dès le départ et tout du long, en con­vo­quant, dans les bouch­es de ses per­son­nages et dans la musique, des œuvres con­tem­po­raines (cita­tion de Jacques Lacar­rière, chan­sons de Pat­ti Smith et Mar­i­anne Faith­full…) qui, pour déton­ner dans le con­texte his­torique, n’en ressor­tent pas moins comme une illus­tra­tion maniérée de son ren­voi à un esprit révo­lu­tion­naire et lib­er­taire. Du film, on préfér­era retenir sa fac­ulté de se plac­er au niveau d’un per­son­nage aus­si ambigu et de son regard néan­moins en décou­verte, de faire ressen­tir sa posi­tion d’ob­ser­va­teur observé et indé­cis face au monde, lais­sant comme traces quelques plans dess­inés avec doigté : un champ-con­trechamp à tra­vers un drap fendu, le sur­gisse­ment d’une paire de blancs d’yeux dans l’ob­scu­rité… On reste curieux de voir com­ment va évoluer ce cinéaste.