Pour leur pre­mier long-métrage, les réal­isa­teurs Modi Bar­ry et Cédric Ido offrent une immer­sion dans le quarti­er parisien de Château d’Eau, enclave bouil­lon­nante de la dias­po­ra africaine en plein cœur de la cap­i­tale. Si l’en­droit est con­nu, peu de Parisiens extérieurs à cette com­mu­nauté en con­nais­sent finale­ment l’or­gan­i­sa­tion, les codes et la hiérar­chie qui régis­sent son fonc­tion­nement. À tra­vers le per­son­nage de Charles, rabat­teur — respec­té par ses pairs — pour le compte d’un salon de coif­fure afro, La Vie de château tente de restituer ce micro­cosme dont l’ac­tiv­ité débor­dante est cir­con­scrite à quelques rues du dix­ième arrondisse­ment. Autour de ce per­son­nage-moteur gravite une galerie de per­son­nages claire­ment car­ac­térisés (l’in­tri­g­ante, l’am­bitieuse, le mythomane, etc.) mais tous portés par cette même volon­té : faire leur trou à Paris et ne jamais per­dre la face devant les autres, vivre coûte que coûte cette vie dont ils ont rêvé lorsqu’ils étaient encore au pays. Refu­sant en bloc le mis­éra­bil­isme, peu enclins à jouer la carte de la com­plai­sance envers leurs per­son­nages qu’ils cro­quent pour­tant avec une ten­dresse évi­dente, les deux réal­isa­teurs ont refusé de s’en­gouf­fr­er dans une esthé­tique doc­u­men­taire : ce choix de revendi­quer l’ar­ti­fice de la fic­tion, qu’ils présen­tent dans le dossier presse comme un par­ti-pris néces­saire pour obtenir la con­fi­ance des habi­tants lors du tour­nage, per­met au film de se dis­tinguer du tout-venant d’une cer­taine pro­duc­tion française à ten­dance nat­u­ral­iste. Tout le poten­tiel de La Vie de château est d’ailleurs en germe dans son écri­t­ure ciselée : refu­sant le spec­tac­u­laire, le réc­it ne cherche aucune­ment à gon­fler arti­fi­cielle­ment une ten­sion dra­ma­tique, préférant la chronique styl­isée au culte du puis­sant enjeu dra­ma­tique qui doit trou­ver son pro­pre achève­ment et sa réso­lu­tion.

Rendez-vous manqué

Cette rel­a­tive quié­tude qui par­court le film de bout en bout (on nous évit­era la scène red­outée de con­trôle de papiers, l’ad­min­is­tra­tion française restant soigneuse­ment rivée au hors-champ) lui donne un charme estimable tout comme elle peut para­doxale­ment paraître source de décep­tion : le risque que pren­nent Modi Bar­ry et Cédric Ido est en effet de lim­iter leur pre­mier long-métrage à quelques impres­sions trop périss­ables en rai­son d’un manque man­i­feste d’en­ver­gure qui se traduit par un mon­tage trop linéaire. On note par exem­ple une ten­dance un peu fâcheuse à faire se suc­céder les scènes où chaque per­son­nage — intro­duit par un agaçant arrêt sur image qui per­met à son prénom de s’af­fich­er — y va de son petit numéro lui per­me­t­tant de se dis­tinguer du groupe. Cet échec relatif à saisir la sin­gu­lar­ité de l’en­droit tient entre autres du fait que la resti­tu­tion du périmètre ne devient jamais un enjeu suff­isant de mise en scène. Mais il mon­tre aus­si com­bi­en le tan­dem de réal­isa­teurs n’a pas réus­si à s’en­gager dans une propo­si­tion esthé­tique forte qui serait plus qu’une représen­ta­tion molle­ment nat­u­ral­iste d’un quarti­er pop­u­laire parisien, tout en mar­quant une volon­té man­i­feste de ne jamais s’ef­fac­er devant leur sujet. Si l’écri­t­ure et la mise en scène ten­tent de se tenir à dis­tance d’une mal­adroite imi­ta­tion du réel, ce manque d’af­fir­ma­tion a pour défaut de don­ner au résul­tat des con­tours trop flot­tants et une couleur générale trop grisâtre. Alors qu’elle aurait pu venir con­tre­bal­ancer la rel­a­tive faib­lesse du film, la direc­tion d’ac­teurs est elle-même trop hési­tante — tout comme la caméra qui leur tourne trop sou­vent autour sans jamais savoir où se pos­er — lais­sant les inter­prètes dans un entre-deux préju­di­cia­ble, pas assez juste pour soutenir la dimen­sion réal­iste du film (ce qu’at­teignait mod­este­ment, par exem­ple, Les Derniers Parisiens), pas assez anti-nat­u­ral­iste pour don­ner à La Vie de château les airs de fable qu’il aurait pu endoss­er. S’il n’a rien d’an­tipathique, le résul­tat reste beau­coup trop anec­do­tique pour que le charme opère réelle­ment.