On recon­naît bien dans Vic­to­ria le ciné­ma de son époque : un ciné­ma post-Grav­i­ty pré­cisé­ment, dont l’ambition pre­mière, sen­sa­tion­nal­iste, tient plus de l’attraction (au sens du parc) que du réc­it ou du voy­age. On sent bien venir là les prémiss­es d’un ciné­ma de l’immersion, cher­chant à touch­er les spec­ta­teurs par tous les sens, en temps réel, reposé par-dessus tout sur le car­ac­tère nova­teur de son dis­posi­tif.

Very bad trip…

Récente sen­sa­tion des Lola alle­mands (l’équivalent des César), Vic­to­ria est le deux­ième film-plan séquence de l’année après celui, illu­soire, du Bird­man d’Iñárritu (vic­to­rieux, lui, aux pres­tigieux Oscars). La caméra ici colle aux basques d’une jeune femme en temps réel, de sa sor­tie d’un club berli­nois à son retour vers chez elle au petit matin. Entre les deux, elle se lance dans une virée de 2h14 avec une bande de qua­tre amis ren­con­trés à la sor­tie de la boîte. Elle les suit jusqu’au bout d’une nuit qui dégénère, du braquage à la cav­ale. Parce qu’elle est seule dans cette ville qui n’est pas la sienne, parce qu’elle a dû renon­cer à son rêve de devenir pianiste, l’Espagnole Vic­to­ria en quête de sen­sa­tions fortes décide, bille en tête et avec une inébran­lable bon­té, de suiv­re le quatuor jusqu’à sa perte. En fait, l’intrigue poli­cière – qui n’intervient qu’à la moitié du film, une fois que sa durée a été large­ment étirée par le dis­posi­tif du plan séquence et que n’a été ménagé qu’un rare temps de pause – n’a rien de sin­guli­er sinon qu’elle est vécue en temps réel, ce qui rend la lour­deur du dis­posi­tif plus arti­fi­cielle qu’étourdissante.

Mal­gré tout, dans sa tem­po­ral­ité étirée au max­i­mum, le film n’a pas tort avec son titre de se don­ner pour sujet prin­ci­pal le per­son­nage de la jeune fille. Par l’exigence de sa forme (Sebas­t­ian Schip­per parvient d’ailleurs assez bien à cam­ou­fler les mal­adress­es du jeu de ses acteurs ou les temps morts de l’intrigue par quelques séquences musi­cales), Vic­to­ria étire le temps et creuse l’abîme de ses moments les plus ten­dus. Une scène intéres­sante, à ce titre, mon­tre la pro­tag­o­niste dans une crise de larmes – qui, à cause du plan qui se pro­longe, ne peut pas se ter­min­er au milieu des san­glots comme d’habitude… Vic­to­ria se relève, respire ; et ce sont ces souf­fles, eux qui mar­quent la reprise de la vie con­tre l’artifice de la fic­tion (résul­tat du procédé-temps réel), qui font primer la déter­mi­na­tion de la jeune femme face à l’intrigue poli­cière un peu hasardeuse. On préfère donc y voir le por­trait d’une âme en peine prête à suiv­re des incon­nus plus loin qu’il ne faut, ouverte à l’aventure. Vic­to­ria en ressort avec un tick­et gag­nant pour la vie, la chance d’un nou­veau départ, qui sauve le film de la lour­deur de ses inten­tions.