C’est presque un genre en soi, pro­pre au ciné­ma français, héritage d’Au­di­ard : le polar à l’hu­mour dés­abusé, plein de bons mots et de per­son­nages déli­cieuse­ment losers qui vont s’ap­pli­quer à rater tout ce qu’ils vont entre­pren­dre. Il y a quelques années, Pierre Jolivet raflait la mise avec Ma petite entre­prise, comédie très sym­pa­thique portée par une troupe d’ac­teurs vis­i­ble­ment très heureux de jouer les ratés mag­nifiques. Pour son pre­mier long métrage, Stéphane Allagnon essaie de s’in­scrire dans la même veine, mais Vent mau­vais manque cru­elle­ment de souf­fle.

Franck Mey­er (Jonathan Zac­caï) est infor­mati­cien intéri­maire, un peu los­er, un peu dés­abusé. Envoyé par sa boîte dans une petite ville du bord de mer, il est chargé de remet­tre en état le sys­tème infor­ma­tique d’un petit super­marché. Très vite, il se rend compte que le patron détourne l’ar­gent des caiss­es. Avec la com­plic­ité de Frédérique (Aure Ati­ka), la gérante de l’hô­tel un peu miteux dans lequel il a échoué, il va essay­er de retourn­er la sit­u­a­tion à son avan­tage… mal­gré les truands du coin qui, eux aus­si, espèrent bien empocher une par­tie du magot.

C’est le genre de scé­nario que l’on a l’im­pres­sion d’avoir vu telle­ment de fois qu’il est presque con­fort­able de se laiss­er téléguider au gré des péripéties vues et revues que vont vivre les per­son­nages. Très pop­u­lar­isés par la télévi­sion, ces petits polars ruraux reposent essen­tielle­ment sur deux ressorts : la qual­ité des per­son­nages et des dia­logues et la finesse de ceux qui les inter­prè­tent. Pour le côté ter­roir, Stéphane Allagnon n’y va pas de main morte avec les clichés : la bour­gade est authen­tique à souhait, l’hô­tel pour­ri juste ce qu’il faut et le super­marché plus vrai que nature (jusqu’aux cos­tumes ringards de Bernard Le Coq dans le rôle du patron). Si l’on ajoute les 254 plans sur la mer agitée qui vient s’écras­er sur les rochers, il y a de quoi avoir envie de quit­ter la salle en courant, de crainte de voir débar­quer Louis la Bro­cante dans un coin de l’im­age.

Ce qui sauve Stéphane Allagnon de la cat­a­stro­phe, c’est son absence totale de cynisme : vis­i­ble­ment, il aime beau­coup ses per­son­nages et il parvient à les ren­dre attachants, prin­ci­pale­ment grâce à des dia­logues sou­vent mor­dants, à l’hu­mour glaçant, glis­sés dans la bouche d’une bande d’ac­teurs pas mécon­tents de jouer aux cow-boys et aux indi­ens (Allagnon dit s’être inspiré de la struc­ture nar­ra­tive des west­erns de son enfance). Jonathan Zac­caï excelle dans la séduc­tion un poil ringarde, l’air d’un enfant de chœur en train de pré­par­er un sale coup et Aure Ati­ka est tout à fait crédi­ble en jolie fille pas idiote prête à tout pour fuir son trou à rats. Cerise sur le gâteau : Bernard Le Coq — dont la présence ici accentue l’ef­fet télévi­suel de l’ob­jet — inter­prète son per­son­nage de patron minable et cor­rompu avec la grandeur dont seuls les meilleurs sec­onds rôles du ciné­ma français sont capa­bles.

Dénué de tout enjeu esthé­tique, loin de la folle ambi­tion dont se tar­guent nom­bre de jeunes cinéastes, Vent mau­vais pour­rait agac­er, voire laiss­er totale­ment indif­férent. Et effec­tive­ment, on a tôt fait de l’ou­bli­er une fois que la salle s’est ral­lumée, mais l’hu­mil­ité dont sait faire preuve Stéphane Allagnon et sa capac­ité à cro­quer avec un mélange intri­g­ant de ten­dresse et de féroc­ité des per­son­nages gen­ti­ment pathé­tiques lais­sent augur­er d’un cer­tain tal­ent… qui ferait prob­a­ble­ment mer­veille sur le petit écran.