Huit ans après la sor­tie de l’es­timable Dar­ling (on se sou­vient même de l’en­t­hou­si­asme plutôt jus­ti­fié de Claude Chabrol pour le film), Chris­tine Car­rière nous revient avec un sujet dans l’air du temps : le rap­port con­flictuel entre un ado­les­cent hyper­ac­t­if et délin­quant et sa mère dépassée au point de se deman­der si elle n’au­rait pas mieux fait de ne jamais avoir d’en­fant. Un mois seule­ment après la sor­tie du ban­cal La Tête haute, la com­para­i­son est évidem­ment ten­tante, surtout que pour sup­pléer à Rod Paradot (la vraie révéla­tion du film d’Em­manuelle Bercot), Chris­tine Car­rière s’est adjugé les ser­vices du non moins tal­entueux Kacey Mot­tet Klein, déjà repéré dans le rôle tur­bu­lent de L’En­fant d’en haut. Ne pour­suiv­ons néan­moins pas plus loin la com­para­i­son car si les deux réal­isatri­ces ont choisi de pren­dre pour décor le nord gris et brumeux de la France et d’in­scrire ces deux tra­jec­toires dans un cadre social sur­déter­miné, le film d’Em­manuelle Bercot s’of­frait quelques échap­pées, notam­ment grâce à des rôles sec­ondaires (la juge pour enfant, l’é­d­u­ca­teur) qui per­me­t­taient de sor­tir du piège du manichéisme et de don­ner une rel­a­tive pro­fondeur psy­chologique aux per­son­nages. Chris­tine Car­rière, quant à elle, préfère s’en tenir exclu­sive­ment au con­flit asphyxi­ant qui oppose le fils à sa mère (ou l’in­verse), au risque de vider pro­gres­sive­ment le film de sa sub­stance.

Cachez ce carrelage que je ne saurais voir

Dès les pre­miers plans du film, on voit l’ef­fort de la mise en scène à dessin­er un arrière-plan social crédi­ble pour ancr­er ce désamour mater­nel dans une réal­ité quo­ti­di­enne : un plan d’ou­ver­ture sur le vis­age fatigué de Mathilde Seign­er regar­dant par la vit­re du bus la ramenant vers sa mai­son, un sac de cours­es qui trahit la mod­estie du foy­er, un car­relage de cui­sine telle­ment laid qu’il n’of­fre même pas la moin­dre per­spec­tive de répit après une journée de tra­vail haras­sante, etc. Rien ne sem­ble donc pou­voir égay­er le quo­ti­di­en de cette pau­vre mère prise au piège de ses respon­s­abil­ités, si ce ne sont les timides res­pi­ra­tions que lui offre son amie et col­lègue de tra­vail en lui deman­dant d’être présente pour organ­is­er un spec­ta­cle de danse pour enfants dépourvu du moin­dre intérêt. Cette manière qu’a Chris­tine Car­rière de refuser presque sys­té­ma­tique­ment le beau à son per­son­nage prin­ci­pal atteint un tel niveau de com­plai­sance qu’on en vient sérieuse­ment à regret­ter les out­rances de Dar­ling qui avait au moins le bon goût de ne pas se vautr­er dans ce nat­u­ral­isme masochiste servi par une mise en scène totale­ment atone et un mon­tage inex­is­tant. Clou du spec­ta­cle, l’ado­les­cent qui fait office de fils à cette pau­vre mère céli­bataire est un psy­cho­tique idiot et impul­sif sur lequel les médica­ments n’ont aucun effet.

Le fantasme de la mort

Face à un tel car­nage, on com­prend que l’héroïne puisse avoir envie de voir son enfant dis­paraître défini­tive­ment. Il faut dire que le scé­nario ne lui laisse aucune chance, égrainant les pires clichés sur une jeunesse irre­spon­s­able et soûlée de sa pro­pre bêtise. En dépit de ce regard dépourvu de ten­dresse et de bien­veil­lance, le film s’aven­ture un court instant sur une piste plutôt intéres­sante en don­nant corps au fan­tasme de la mère d’a­ban­don­ner son fils. Mais plutôt que d’ex­plor­er les ambiguïtés inhérentes à la mater­nité (on se sou­vient par exem­ple de l’é­trangeté de La Comédie de l’in­no­cence de Raoul Ruiz sur la démis­sion mater­nelle), Chris­tine Car­rière se lim­ite à nous ren­dre com­plice d’une indig­nité bête­ment assumée qui verse dans le dou­teux mélange des gen­res (doit-on en rire ?). Le parox­ysme de la gêne est atteint lorsque l’ado­les­cent dému­ni se fait tabass­er par un vig­ile sur un park­ing de super­marché devant les clients indif­férents, pour ensuite se réfugi­er chez sa grand-mère qui, voy­ant son état déplorable, n’a rien de mieux à faire que de le ques­tion­ner sur sa vie sen­ti­men­tale. Symp­to­ma­tique d’un film totale­ment décon­nec­té de ses enjeux et de son pub­lic, Une mère syn­thé­tise prob­a­ble­ment ce que le ciné­ma français a de pire à nous offrir actuelle­ment.