Jean-Claude Car­rière dres­sait un ter­ri­ble con­stat, dans l’un de ses ouvrages : “deux films au Brésil en 1992” rap­por­tait-il. Plus tôt, il écrivait : “Ce qui se perd, ou risque de se per­dre, c’est sans doute le rap­port direct entre une terre, un peu­ple et une his­toire.” Seize ans plus tard, Wal­ter Salles vient infirmer ces pro­pos, avouons-le, non sans plaisir. Né au Brésil, le réal­isa­teur a gran­di partout, sauf là-bas. Aujour­d’hui, il y vit. Paris et ses jolis crois­sants n’ont pas su le retenir, racon­te-t-il, sourire aux lèvres. Bien qu’il aime voy­ager, il cherche à retrou­ver, comme son pays, ses orig­ines, son his­toire. Avec Terre loin­taine et Cen­tral do Brasil, la quête con­tin­ue et s’éclaircit. Accom­pa­g­né de son acolyte, Daniela Thomas (co-réal­isatrice de Terre loin­taine, Paris je t’aime, Le Pre­mier Jour et Somos Todos Fil­hos da Ter­ra), il enquête à nou­veau sur la sit­u­a­tion cri­tique de son pays, alterne entre doc­u­men­taire et fic­tion, à tra­vers le por­trait d’une famille atyp­ique, dans une détresse pour­tant si sem­blable au peu­ple qu’elle représente. Un tableau sen­si­ble, de qua­tre frères, qui mal­gré les dis­sem­blances con­courent à la même chose : trou­ver un père.

Regi­nal­do, Dario, Din­ho, Dênis sont unis par un lien frater­nel, mais sont tous nés d’un père dif­férent et incon­nu. Leur mère Cleuza les élève seule, et porte en elle son cinquième enfant, tou­jours d’un père sans nom. L’histoire prend place à São Paulo. À chaque séquence, l’histoire de l’un de ces garçons défile, jamais en même temps, et tou­jours en quelques plans rapi­des. Wal­ter Salles choisit un mon­tage par­al­lèle, jusqu’à la fin du film, pour mon­tr­er ces vies qui pos­sè­dent une orig­ine et un désir com­muns mais choi­sis­sent une route détournée. Il accentue ain­si le fos­sé qui sépare ces qua­tre frères, non seule­ment par le choix de sa mise en scène mais aus­si à tra­vers la vio­lence de la ville et surtout, l’agressivité des dia­logues.

Sans rac­cords, les vies de cha­cun s’expliquent au fil du film. Tan­tôt elles s’assemblent, se répon­dent. Tan­tôt elles s’affrontent. Regi­nal­do n’a pas la même couleur que ses frères, sa peau est noire. Il est le seul à chercher active­ment son père. Pour y par­venir, il erre dans les auto­bus, dans l’espoir de tomber un jour, sur lui. À dix-huit ans, Dario ne peut plus se présen­ter aux con­cours pour inté­gr­er une équipe de foot­ball. Trop vieux. Il essaie, en vain, de chang­er sa date de nais­sance pour réalis­er son rêve. Quant à Din­ho, son père s’appelle Dieu. Il lutte sans cesse entre ses désirs et sa foi. Et pour finir, le seul père con­nu reste celui de Dênis, cour­si­er qui, lui, pense à gag­n­er sa vie pour nour­rir son enfant. Reste à trou­ver le bon moyen.

Cleuza tente de réu­nir ses fils aux ambi­tions si diver­gentes. Elle est à la fois “père et mère”, crie-t-elle à Regi­nal­do, le ben­jamin. L’unique moment où ses hommes se retrou­vent, c’est chez elle, chez eux. Ils parta­gent ses lieux sans se con­naître, ils ne se par­lent presque jamais et préfèrent comme dia­logue, l’insulte. Une ten­sion naît de ces con­flits. Ces vies gran­dis­sent côte à côte sans se souci­er de l’autre, et sou­vent, elles se heur­tent, sans se bless­er, juste pour se provo­quer. Et Wal­ter Salles joue sur cette énergie qu’est la colère, pour la trans­former dans sa mise en scène, en plans ser­rés, hale­tants. Même à l’in­térieur de la mai­son famil­iale, le calme n’ex­iste pas. Impos­si­ble de dîn­er en toute tran­quil­lité, ni même de dormir. Dans ce vacarme per­ma­nent, Wal­ter Salles filme cette famille sous plusieurs angles, accu­mule les gros plans, jamais fix­es, et tou­jours de manière com­pul­sive, comme pour con­serv­er un rythme à son film. Cleuza voudrait apporter un père à cha­cun, mais tente de noy­er cette absence dans la bière, la cig­a­rette et le foot­ball.

Ce sport pop­u­laire, célèbre au Brésil et surtout vecteur d’espoir, forme un véri­ta­ble élé­ment fédéra­teur (par con­tre, suiv­re le jeu peut vite fatiguer l’œil non aguer­ri). Ensem­ble, les qua­tre frères y jouent, se ren­voient la balle comme ils se ren­voient leur mal-être, dans une joute ver­bale sans fin. Le foot­ball se trans­forme aus­si en un jeu saint. Les joueurs prient avant d’entrer sur le ter­rain, ou dans les ves­ti­aires. Ces gestes-là, la caméra les sur­prend, tout en mar­quant leur fugac­ité.

Une famille brésili­enne cherche à décrire l’urgence qui règne à São Paulo. Une urgence sociale autant qu’urbaine. Impos­si­ble de repren­dre son souf­fle dans cette ville. Comme ses habi­tants, d’ailleurs. Per­son­ne ne dort vrai­ment, il y a tou­jours un drame qui vient les réveiller. Les plans de la ville la mon­trent hale­tante, bruyante et dan­gereuse. D’ailleurs, les pre­mières scènes du film s’enchaînent avec rapid­ité, comme pour baign­er très tôt le spec­ta­teur dans cet univers. La caméra suit Dênis, le cour­si­er, et déam­bule avec lui dans les rues de la ville, où par­fois des morts jalon­nent les routes. Finale­ment, elle n’est jamais loin, la mort. Des auto­bus brû­lent, des hommes se bat­tent. D’autres sur­vivent.

Bien sûr, la pau­vreté ali­mente les dis­cus­sions et afflige leurs vies. Par con­tre, Wal­ter Salles la mon­tre sans pathos, sim­ple­ment l’ancre dans un quo­ti­di­en, auquel ils sont bien oblig­és de s’accoutumer. Un quo­ti­di­en com­posé de petits ou gros men­songes. Les frères se mentent, aux autres et à eux mêmes. Mais s’entraident, par­fois. Quand l’un tombe et ne peut se redress­er seul.

Les deux réal­isa­teurs insis­tent pour mon­tr­er les deux faces du Brésil et soulign­er la dif­fi­cile cohab­i­ta­tion entre la pau­vreté et la richesse. Les deux se côtoient, se frô­lent, se touchent. Pour­tant, ils ne dressent pas un monde manichéen. Les per­son­nal­ités, ici, se cherchent avec com­plex­ité. Ces frères récla­ment la présence d’une entité intouch­able. Et pour les isol­er davan­tage, le réal­isa­teur joue sur les con­trastes. Quand ses per­son­nages baig­nent dans une foule, peu à peu, le son s’atténue pour devenir sourd, et le plan se resserre sur eux. Comme lors de ce dîn­er d’anniversaire sur­prise, où Dario fête ses dix-huit ans. Pour sa famille cela sym­bol­ise la majorité, mais pour Dario, la fin d’un rêve. Cette liesse se trans­forme, pianis­si­mo, en un bruit sourd. Externe, la focal­i­sa­tion devient par ce bais, interne. Il en va de même dans l’utilisation des plans. Wal­ter Salles et Daniela Thomas alter­nent plans larges et gros plans. Tous les per­son­nages envahissent l’écran, peu importe s’ils entrent dans l’histoire ou non, en tout cas, ces vis­ages appar­ti­en­nent au Brésil. De ces con­tra­dic­tions se mélan­gent ain­si ces deux mots : frère et fratrie. Qui l’emporte ?

Une ten­sion naît d’Une famille brésili­enne. Une ten­sion crescen­do, prête à éclater. Braver les inter­dits, frôler la mort, men­tir, cogn­er par oblig­a­tion, vol­er pour le besoin, ces frères appren­nent une leçon de vie, tou­jours au bord du gouf­fre. Com­ment savoir s’ils vont en sor­tir ? Com­ment savoir si ce pays va un jour, s’en sor­tir ? Wal­ter Salles ne pos­sède pas la réponse. Il s’interroge.