Ces dernières années, les adap­ta­tions de John Le Car­ré se mul­ti­plient sur grand écran : La Taupe, Un homme très recher­ché, pour ne par­ler que des plus récentes. Les his­toires sont bien écrites, pleines de rebondisse­ments, et per­me­t­tent d’en faire des adap­ta­tions ciné­matographiques rel­a­tive­ment faciles. Ici le scé­nario est signé par Hos­sein Ami­ni, le réal­isa­teur de The Two Faces of Jan­u­ary et le scé­nar­iste de Dri­ve.

Petit périmètre

Sans trop dévoil­er le dénoue­ment d’Un traître idéal, dans les derniers temps du réc­it, a lieu un face à face ten­du. Les deux duel­listes sont cadrés ser­rés, au max­i­mum en plan améri­cain, volon­taire­ment placés dans un apparte­ment étroit. L’un donne l’autre un objet qui s’est trans­mis de main en main durant tout le film. Les déten­teurs de cet objet ont tour à tour été tués. Le fait même de le recevoir est de l’ordre d’une con­damna­tion à mort. La mise en scène ten­due donne l’impression que la nar­ra­tion va une nou­velle fois rebondir – comme elle l’a fait plusieurs fois durant le film — et dévoil­er le traître qui aurait très bien pu tir­er les ficelles du réc­it. Il y a des indices pour le croire. Sauf que non, le sus­pect tout désigné s’avère bel et bien intè­gre.

Quelques min­utes plus tôt, une scène de fusil­lade s’annonce. La réal­isatrice Susan­na White nous y pré­pare en enchaî­nant les plans d’attente. La men­ace est là quelque part au milieu des Alpes français­es. Mais le temps passe sans que le déchaîne­ment de vio­lence atten­du ne survi­enne. Et puis un chien se met à jap­per, un ani­mal dont on croy­ait jusqu’alors qu’il n’avait que la fonc­tion d’un sim­ple élé­ment de décor mais qui se révèle en fait un moyen d’alerte per­ti­nent pour des agents secrets en planque. Les com­bat­tants par­tent au front mais la caméra reste avec les civils qui se ter­rent dans la cave. Toute la fusil­lade reste hors champ seule­ment per­cep­ti­ble au son. Le procédé anti-spec­tac­u­laire n’est pas nou­veau mais la remon­tée à la sur­face n’en est pas moins angois­sante.

Voici en deux séquences résumer com­ment Susan­na White traduit en images l’univers de John Le Car­ré. Venant de la télévi­sion où elle a réal­isé de nom­breux épisodes de séries (pour Gen­er­a­tion Kill ou Broad­walk Empire entre autres), elle filme en courte focale au plus près des acteurs. Les plans larges se comptent ain­si sur les doigts de la main. Tout au long du film, elle va s’attacher à faire évoluer l’action dans un tout petit périmètre.

Parmi les traîtres

Ce choix de mise en scène lui per­met d’insister sur l’une des com­posantes essen­tielles des livres de John Le Car­ré. L’espionnage n’y a rien à voir avec celui que nous con­te un James Bond ou un Jason Bourne. Les gad­gets ultra-sophis­tiqués n’existent pas, seul compte le ren­seigne­ment humain avec sa part de manip­u­la­tion. Les agents secrets tra­vail­lent non pas en soli­taire, mais en cel­lules autonomes de quelques indi­vidus, ce qui ren­force la sen­sa­tion d’un huis clos étouf­fant, prop­ice à l’élaboration d’un sus­pense basé sur la psy­cholo­gie des per­son­nages et les rap­ports de force géopoli­tiques dont ils ne sont que les mar­i­on­nettes.

En adop­tant cette forme volon­taire­ment rétrac­tée, Susan­na White fait aus­si ressur­gir le ques­tion­nement moral au cœur du tra­vail d’écriture de l’auteur bri­tan­nique : la notion de traîtrise. Pour lui, sans traître, il n’y a pas de réc­it. C’est celui qui crée le mou­ve­ment ini­tial. Plus glob­ale­ment, le sur­gisse­ment du traître amène les autres per­son­nages présents à s’interroger par effet miroir sur leur pro­pre nature. Ce point de vue est cinégénique au pos­si­ble car il traite en simul­tané de l’image ren­voyée en pre­mier lieu, belle d’apparence, et de son envers moins glo­rieux, ce qui crée à l’écran une ten­sion per­ma­nente entre ce qui est mon­tré et ce qui est tu. Quand elle ne se perd pas dans quelques ralen­tis et autres effets de flou super­flus, Susan­na White sait par­faite­ment capter l’essence et la sub­til­ité du pro­pos de Le Car­ré.