Huis-clos inté­grale­ment dédié aux cours dis­pen­sés à l’in­térieur d’une école de clowns, Tout va bien n’en demeure pas moins un film poli­tique : en se repli­ant sur la for­ma­tion d’une poignée d’élèves, le doc­u­men­taire de Pablo Rosen­blatt et Émi­lie Des­jardins fait de cet espace restreint un lab­o­ra­toire mar­gin­al où l’on apprend à manier avec art l’échec et la bizarrerie – ces rebuts d’une société prosternée devant la réus­site et la nor­mal­i­sa­tion.

Trouver son clown

Tra­di­tion­nelle­ment, les clowns étaient d’an­ciens acro­bates qui, une fois devenus trop vieux pour effectuer leurs élé­gantes cabri­oles, se tour­naient vers des ges­tic­u­la­tions bouf­fonnes moins casse-cou. Comme le con­state l’une des pro­fesseurs inter­venant dans Tout va bien : il y avait donc une forme d’adéqua­tion entre ces artistes déchus – ces anges gra­cieux con­traints de tro­quer la voltige con­tre la glis­sade – et leur art comique de l’hu­mil­i­a­tion auto-infligée. Mais aujour­d’hui, dès lors que la moyenne d’âge des appren­tis-clowns ne dépasse pas les 30 ans, com­ment envis­ager une for­ma­tion ès pitreries ? En pas­sant par un mise à nu et une décon­struc­tion des habi­tus pour mieux les tourn­er en déri­sion. « Trou­ver son clown », ce leit­mo­tiv ressas­sé par tous les enseignants, devient pro­gres­sive­ment syn­onyme d’un con­sen­te­ment à être dif­férent en tour­nant le dos au « for­matage ». Si l’émer­gence de ce mes­sage poli­tique, prenant à con­tre-pied tout ce qui nous serait « imposé » par la société pour faire l’éloge d’une poésie « en action », s’af­firme assez rapi­de­ment comme l’hori­zon vers lequel nav­igue le doc­u­men­taire, un autre thème agite le film, même si Pablo Rosen­blatt con­fie avoir voulu l’é­vac­uer : celui de l’en­seigne­ment.

Un documentaire sur l’éducation

Mal­gré la volon­té des réal­isa­teurs de faire un film plus tourné vers les élèves que vers l’en­seigne­ment, Tout va bien se révèle être un excel­lent doc­u­men­taire sur l’ap­pli­ca­tion d’une péd­a­gogie. L’ob­jec­tif de l’é­cole Samovar étant à la fois mar­gin­al (une for­ma­tion à la défor­ma­tion) et par­faite­ment nor­mé (un pro­fesseur rap­pelle à ses élèves qu’il est là pour les « pré­par­er à la vie active »), la péd­a­gogie mise en place ne cesse de par­courir cet inter­stice entre la libéra­tion de pul­sions enfouies chez les appren­tis-clowns et leur canal­i­sa­tion. Cet exer­ci­ce d’équilib­riste s’in­car­ne dans une accu­mu­la­tion de for­mules para­doxales par­fois plus décon­cer­tantes et inin­tel­li­gi­bles que véri­ta­ble­ment éclairantes. Une scène avec un pro­fesseur cabotin qui, dans un som­met de malaise, provoque chez ses élèves une suite de crise de larmes, paralysie com­plète, bal­bu­tiements incon­trôlables et un agace­ment franche­ment jus­ti­fié, tend à prou­ver que ce n’est pas parce qu’une for­ma­tion cherche à s’in­scrire à con­tre-courant des écoles « nor­males » qu’elle s’ex­traie pour autant des défauts de ces dernières : l’en­seigne­ment con­tin­ue de repos­er sur l’é­man­ci­pa­tion des élèves et une façon détournée pour les pro­fesseurs d’ex­ercer, avec plus ou moins de sub­til­ité, une autorité intim­i­dante.