24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Hal­i­mi d’Alexandre Arcady, qui traite du même fait divers, a lais­sé un mau­vais sou­venir. Du fait d’un sen­ti­men­tal­isme appuyé, d’une dis­tor­sion du réel pour que la fic­tion cor­re­sponde à la grille de lec­ture choisie, le film – ten­dan­cieux – avait créé la polémique.

Tout, tout de suite adopte un point de vue inverse, son scé­nario se con­cen­trant davan­tage sur Yous­souf Fofana et son “gang des bar­bares” que sur la famille d’Ilan Hal­i­mi. Pour son six­ième long-métrage, Richard Berry va puis­er ses références du côté de L’Appât. Comme le film de Bertrand Tav­ernier, il est en effet l’adaptation d’un roman de Mor­gan Sportès. Ce dernier ayant par­ticipé à l’écriture de Tout, tout de suite, son style si par­ti­c­uli­er, mélange de rigueur sur le compte-ren­du des faits (les dia­logues s’appuient sur les déc­la­ra­tions des intéressés noti­fiées dans les procès-ver­baux) et de sub­jec­tiv­ité assumée dans le por­trait soci­ologique dressé d’une jeunesse en pleine dérélic­tion, démon­tre une nou­velle fois son effi­cac­ité sur grand écran.

En équilibre

De Richard Berry cinéaste, on se rap­pelle l’honnête Moi César 10 ans ½, 1m39, mais aus­si des polars lour­dingues (L’Immortel, La Boîte noire) et des petites comédies bor­der-misog­y­nes (Nos femmes, L’Art (déli­cat) de la séduc­tion). Tout, tout de suite porte quelques stig­mates de ce manque de finesse. Le plus bel exem­ple en est cette étrange idée de pass­er en noir et blanc les flash­backs des inter­roga­toires des kid­nappeurs. Super­flu, mal­adroit, le dis­posi­tif cen­sé sans doute accroître la lis­i­bil­ité d’un réc­it tout en chas­sés-croisés donne au con­traire un aspect chi­chi­teux à un film qui aurait tout à fait sup­porté une com­plète unic­ité formelle.

Mal­gré des défauts, donc, Tout, tout de suite sur­prend par le recul porté sur cette affaire désor­mais con­nue de tous. Le film – mature – main­tient un bon équili­bre entre ses dif­férents pôles nar­rat­ifs. Il ne tombe pas dans la fas­ci­na­tion du mal en faisant de Yous­souf Fofana et ses acolytes des anti­héros à l’attraction mor­bide. Il se place à leur niveau, les human­ise, ne les décrit pas comme des mon­stres ou des “bar­bares” mais comme des médiocres entraînés vers l’abîme par un psy­chopathe anti­sémite et avide d’argent facile (remar­quable Steve Achiepo). De l’autre côté du spec­tre, même si détachées du cœur nerveux du long-métrage, les vic­times ne sont pas sac­ri­fiées au pas­sage. Le fait que Richard Berry incar­ne le père d’Ilan Hal­i­mi, un petit rôle, mais com­pliqué car tout en souf­france mal con­tenue, mar­que la volon­té d’assumer pleine­ment un film qui sem­ble par­ti­c­ulière­ment lui tenir à cœur vu sa par­tic­i­pa­tion à tous les niveaux du pro­jet (il a lui-même cadré cer­taines séquences).

Mal élevé

À la mise en scène, peut-être du fait de cette totale impli­ca­tion, il y a un côté mal élevé qui séduit. Avec une caméra portée sou­vent à l’épaule et des trav­el­lings filmés à l’arrache, le ren­du est par­fois hési­tant, mais a le mérite de don­ner du mou­ve­ment à l’ensemble. Mal élevé, Tout, tout de suite l’est égale­ment dans ce qu’il induit en creux par son mon­tage alterné. Richard Berry met en lumière ce qui dans ce fait divers avait été rarement présen­té de front : le com­porte­ment con­testable des forces de police. Par petites touch­es sug­ges­tives, il mon­tre leur inca­pac­ité à inté­gr­er la logique déviante de Yous­souf Fofana, à vouloir traiter cette affaire autrement que comme ils ont l’habitude de faire. Au con­traire, bien mal­gré eux, leur atti­tude de défi active les névros­es du meneur, les porte à ébul­li­tion, lui qui conçoit le monde comme un pur et sim­ple rap­port de forces.

En recher­chant à ten­dre vers l’objectivité, en se refu­sant de choisir un camp ou de som­br­er dans le sen­sa­tion­nal­isme (les scènes les plus dures de tor­ture sont hors-champ), le film décrit de manière crédi­ble l’engrenage qui se met en place jusqu’au dénoue­ment trag­ique. S’appuyant sur le fait divers comme une métaphore, il nous tend un miroir peu reluisant sur toute une société malade, per­cluse de frus­tra­tion, de haine de soi et de petites lâchetés. Richard Berry insiste ain­si de façon intel­li­gente sur les dérisoires gestes de récon­fort de cer­tains geôliers pour leur vic­time (une cou­ver­ture placée sur les épaules, un petit mot sym­pa­thique…). L’épilogue nar­rant la décou­verte du corps d’Ilan Hal­i­mi par une auto­mo­biliste qui préfère ne pas s’arrêter pour lui prêter sec­ours – afin ne pas être en retard à son tra­vail – est à la fois la cinglante con­clu­sion et le meilleur résumé de la démarche pour­suiv­ie.